Je me rendis à l’autoroute discrètement et commençai à marcher en direction de
Xel-Ha. J’attrapai un taxi communautaire au passage. Il me déposa quelques kilomètres au Nord du parc. Je continuai à pied la distance restante en m'assurant de ne pas avoir été suivi. Le disque
solaire écarlate était bas et bientôt s'effacerait sous les arbres de la forêt pour laisser place à la nuit. Je remarquai la jeep de Saul stationnée à l'entrée du parc archéologique
déserté. Je me rendit au véhicule et regardai les environs. Saul devait être dans le parc quelque part dans ces ruines. Je m'avançai au-delà de la billetterie déserte.
Une voix sévère me fit sursauter:
- Je suis désolé Monsieur mais le parc est fermé: Si vous voulez visiter, vous
devrez revenir demain aux heures d'ouvertures. Le site archéologique est ouvert tous les jours de huit heures le matin à cinq heures de l'après-midi.
Jeme retournai pour me retrouver devant l'intendant des lieux, un maya lui aussi,
aux cheveux poivre et sel. Je devais incliner ma tête pour le regarder dans les yeux car il rejoignait à peine mes épaules.
- Je ne suis pas ici pour visiter lui expliquais-je. Je suis ici pour rencontrer
Saul, c'est sa jeep dans le stationnement.
L'homme changea d'expression et me sourit:
- Ah! Suivez-moi, Ahulane Kin Balam vous attend.
Ahulane Kin Balam? Ce nom
me semblais Maya; s'agissait-il de Saul?
Le préposé me tendit la main:
- Il y a un frais d'entrée de 28 pesos,
Monsieur.
Le parc était fermé pourtant il demandait sans doute la somme par routine et
formalité. Je lui donnai son argent, soit l'équivalent de trois dollars qu’il mit directement dans sa poche.
- Je me nomme Reyes Monsieur.
- Je m'appelle Marc-Antoine.
Je lui offris ma main. Il me la serrant me permettant
de remarquer une croix tatouée sur son dessous d’avant bras gauche.
- Vous avez déjà visité Xel-Ha? me demanda-
t'il.
Je lui admis que non, mais que j'avais déjà parcouru
les ruines de Cobá et Chichen Itza.
- Dans ce cas, je vais vous guider assura le
préposé.
Tout en marchant, il m'expliqua que
Xel-Ha, qui se prononçait
« kchel-ha », ce qui signifie «là où naît l’eau». Il s’agissait du plus grand lagon de la côte Est de la péninsule du Yucatan, Dans la civilisation maya, ces lagons étaient considérés
comme sacrés en raison de leurs grottes et cenotes donnant accès à des rivières souterraines d’eau douce.
«La légende raconte qu’après le grand Déluge, les
dieux mayas mirent en commun leurs talents pour créer en pleine jungle un endroit qui rassemblerait toutes les merveilles des Caraïbes. Pour prendre soin de ce paradis terrestre, les dieux
désignèrent un iguane (gardien de la terre), un poisson (gardien des eaux) et un perroquet (gardien du ciel)».
L'intendant du parc me raconta aussi que Xel-Ha était
considéré à tort comme un site archéologique mineur. La ville contenait un cenote, des murales, un sacbe,
un temple. Malgré le petit nombre de ruines accessibles, il m'expliqua que le site de Xel-Ha est important pour plusieurs raisons.
Par exemple Xel-Ha avait un âge vénérable. La citée a été fondée au environ
du premier siècle et avait été continuellement occupée jusqu'à la venue des Espagnols. Elle s’est développé entre les années 400 et 700 et devint un port de première importance entre le septième
et douzième siècle en raison de son grand lagon naturel qui en faisait un excellent site d’accostage. Dans le port maya du lagon de Xel-Ha transitaient des
bateaux remplis de marchandises convoitées tel que le miel, l’obsidienne, le jade, la noix de coco, les textiles, les plumes, le coton, le cacao et les épices. Avant de reprendre la route, les
navigateurs mayas se rendaient dans une cenote afin de faire une offrande à la déesse Ixchel, la déesse de la lune et des marées, pour qu’elle puisse guider et protéger leurs embarcations durant
leur périple en mer.
La mention du nom de la déesse renouvela mon courage.
Je voulais tellement la retrouver, ma « Ishell ».
Reyes continuait sa présentation :
La ville était un centre régional d'importance
lorsque Tulum était habité par les flottes marchandes en raison de sa proximité du centre politique et économique de Cobá. Le site de Xel-Ha a été bouleversé lors de tracé de l’autoroute et son
magnifique lagon bleu s’est transformé en un parc nautique naturel en 1994.
Ces propos m’intriguèrent. Les mayas possédaient une
flotte marchande? Des Mayas qui étaient des marins? Saul avait mentionné quelque chose dans ce sens sur le chemin menant à Cobá.
Je commençai à apercevoir les ruines de pierres
ensevelies dans la sombre jungle luxuriante.
Reyes en profita pour m’expliquer que les édifices de
Xel-Ha étaient répartis entre trois groupes.
Le groupe de Lothrop a été construit tardivement dans
l’histoire de la ville aux environs des années 1200 à 1500. Il a été nommé ainsi en honneur du chercheur qui a été le premier à étudier le modèle architectural de postclassique maya de la côte
est du Yucatan. Il est constitué de structures variées identifiées comme étant des résidences et des tombeaux en pierre. Une de ces structures est remarquable par ses formes arrondies uniques
dans toute la ville.
Le groupe de Pajaros, c’est à dire des oiseaux,
inclut les édifices les plus élevés du site qui sont visible depuis l’autoroute. La structure principale est un palais qui bien que partiellement détruit par la construction de l’autoroute
pendant les années 1970, contient toujours de beaux muraux montrant une variété d'oiseaux et l’illustration d’un dieu rappelant Tlaloc célébré au Teotihuacan. Il y a un échiquier de couleur sur
un mur aux carrés de couleur rouge, gris et jaune. Il y a aussi l’image peinte d’un personnage datant des années 300 à 600 démontrant bien d’autres aspect de l’influence de la cite de
Teotihuacan au nord du Mexique.
Le groupe des jaguars, où Ahulane Kin Balam nous
attendait, comporte cinq structures dont le style architectural ressemble à celui de Tulum. L’édifice le plus important du groupe des jaguars a été baptisé la Casa del Jaguar (la maison du
Jaguar) qui était utilisé pour des activités cérémonieuses. Le bâtiment doit son nom à la peinture d'un jaguar descendant qui représente le dieu du maïs ainsi descendu du ciel sous la forme d’un
félin sacré. Reyes m’avertit que cette section de la ville avait quelques trous profonds causés par l’effondrement de la couverture d’un vaste système de cavernes et de rivières souterraines qui
se déversaient dans l’océan, formant effectivement de minis cenotes.
Par sa forêt, Xel-Ha me laissait la même impression
que celle de Cobá, celle de marcher dans le monde Maya vierge avant la venue des espagnols. La lumière du crépuscule s'éteignait en laissant place aux ténèbres. Il me laissa au pied d’un petit
bâtiment rectangulaire dont l’entrée était supportée par larges colonnes de pierres et qui était entouré d’arbres et de ruines de pierres ravagées. Le bâtiment était éclairé de l’intérieur par la
douce lumière orangée de torches ou de bougies.
- Il vous attend! me dit Rayes tout en
m’abandonnant.
Je montai, les quelques marches au la maison du
jaguar et pénétrai dans le temple. J’eu l’impression de me retrouver devant une autre vision. Saul était méconnaissable. Il portait un costume cérémoniel maya. Il était habillé d’un pagne de
coton ajusté à sa taille, de colliers contenant de la jadéite, de l’obsidienne, de la turquoise ainsi que des perles et coquillages. Ses boucles d’oreilles et ses bracelets étaient splendides et
impressionnants. Il avait une fourrure de jaguar à ses pieds. Les protège chevilles couvrant ses pieds étaient également taillé dans la peau d’un jaguar. Son couvre-chef était de plus
impressionnant : il avait la forme de la tête du jaguar élaboré dont les yeux brillants étaient des pierres turquoises, le tout surmonté par un éventail longues plumes vertes iridescentes.
Il portait dans sa main droite un sceptre. Tout ce qu’il portait me semblait très ancien, des antiquités. C’est ce que je vis derrière lui qui me bouleversa complètement. J’oubliai
presque Saul et étendit ma main derrière lui, vers des empreintes sur le mur, trois empreintes de mains rouges. Des mains rouges ici tout comme celles que j'avais vu à Chichen Itza.
Il n’y avait pas de hasard. C’était une pour moi à la fois une révélation et une confirmation.
Ma réaction désempara Saul. J’essuyai des larmes qui
coulaient sur mes joues et réprimais un profond sanglot. La vue de ces mains rouges m’avais surpris et complètement déstabilisé émotionnellement.
Saul ne savait comment réagir. J’avais la distincte
impression que je venais de bousiller tous ses plans. Je commençai par lui expliquer ce qui m’était arrivé l’an dernier.
Je vis son visage s’adoucir et montrer une grande
compassion. Il devint triste. Il me confia que lui aussi avait perdu un être cher, il y avait deux mois de cela seulement. Il s’agissait de celui qu’il avait considéré comme son père
adoptif, un prêtre Maya surnommé « Papah » ce qui voulait dire « Pape » en langue Maya du Yucatan. Il était décédé dans un récent ouragan.
Tout esprit de confrontation s’était ainsi sublimé,
il ne restait que de la sympathie entre nous.
J’entamai la conversation :
- Ahulane Kin Balam est ton nom Maya?
- Oui, c’est le nom que Papah m’avait choisi.
« K’iin » signifie « soleil ou jour », « B’Alam » se traduit par « jaguar ou protecteur » et Ahulane est le nom d’un guerrier et héro Maya de Cozumel.
Lorsque j’ai été baptisé en tant que chrétien, le Curé a choisit le nom de Saul puisque l’on ne connaissait pas mon nom indigène. J’étais alors un bébé amené en tant que réfugié à la suite du
massacre de ma famille au Petén. J’étais un survivant parmi quelques autres des répressions du gouvernement guatémaltèque contre les indigènes de son territoire. J’ai eu la chance d’être adopté
par une famille aisée et de recevoir une éducation en Californie. C’est à la suite de ma rencontre avec une femme maya extraordinaire, Rigoberta Menchú Tum, que j’ai décidé de revenir ici et
assumer mon héritage en tant que Maya et d’aider mon peuple.
Je reconnaissais le nom de Rigoberta Menchú Tum qui
m’avait déjà été mentionné en association avec la communauté inuit, notamment pour la défense de leurs droits et la promotion de leur culture. La révélation de Saul sur son passé me
toucha.
Je lui commentai :
- Ton nom Maya te décrit bien, il est très
approprié, surtout dans ton costume et dans cet endroit.
Cela visiblement l’embarrassa un peu.
- C'est ainsi que Papah m'a nommé.
Il s'éclaircie la voix et prit un ton plus
solennel.
- Je t’ai demander ici pour une raison. Je voulais
t’expliquer un peu pour la pièce que tu m’avais montré. Elle est intiment liée l’histoire des mayas, c’est un des derniers véritables héritages sacrés qui leur reste car tout le reste a déjà été
pillé et volé ....
Je le rassurai :
- Je sais et je le comprends. Je ne suis pas
intéressé par aucun gain, seule la sécurité d’une femme, Ishell importe pour moi. Et je ne crois pas non plus qu’il s’agisse de profit pour elle, je sais que cela est quelque chose pour
laquelle elle a risquée sa vie et c'est quelque chose que je dois continuer et accomplir pour elle.
- Je te crois. J'aimerais te répondre et tout
t’expliquer. J’aimerais te révéler des secrets mais ce sont des secrets que j'ai solennellement juré de protéger et de ne pas révéler à personne d’autre qu’un autre maya et cela sur ma vie et mon
âme. Tu as démontré une âme vaillante et généreuse mais tu n’es pas maya. Je devrais te dire que tu as fait tout ce que tu pouvais faire et que ton implication doit s’arrêter ici. Mais ce
n’est pas à moi à décider de cela.
J’étais nerveux et anxieux de ce que Saul avait dit
jusqu’ici. Qu’importe ce qu’il me voulait, jamais je n’abandonnerais Ishell !
- Que veux-tu dire ?
- Ce curieux perroquet, longtemps considéré comme un
symbole d'Itzamna par mon peuple, m'a dit que "tu était son homme et qu'il se préoccupait de cet homme". Il a même ajouté que "c'était bien, qu'il était heureux" lorsque j'ai accepté de te
rencontrer. Je ne sais pas pour toi, mais il est rare qu'un perroquet s'adresse à moi de façon intelligente en langue maya Yucathèque.
Cela me fit sourire. Ce perroquet s'ajoutait aux
nombreux mystères qui me confrontaient depuis ma rencontre d'Ishel.
Saul repris:
- Tu désires des réponses et moi aussi. Je propose
que nous fassions une cérémonie maya dans laquelle toi et moi adresserions nos questions. Il est traditionnel pour les mayas de demander la permission aux dieux avant de s’engager sans une
certaine activité afin de vérifier de s’assurer qu’ils leur soient favorables et charitables et de leur demander aussi leur protection afin qu’aucun malheur ne soit fait à ceux qui nous
importent.
- Les Inuits font des rituels pour les mêmes raisons.
Je suis d’accord, je te fais confiance !
- J’ai préparé tout ce qu’il faut pour le rituel et
j’ai spécialement choisi ce lieu.
Il étendit tous ses objets pour le rituel, incluant
des bougies, des fèves de cacao, des gourdes, de l’encens, des petites pierres de quartz et de turquoise, du charbon, des plans de maïs feuillus, une croix et un poignard. Ce dernier item
m’inquiéta particulièrement.
Il avait déjà érigé au centre du temple une petite
plateforme de bois devant lui servir d’autel. Cette petite table incorporait des plans de maïs ainsi qu’une croix de bois parfaitement orientée avec les points cardinaux. Il avait attaché les
longues feuilles des plans de maïs qui se joignaient au sommet de la croix au dessus de l’autel et sur lequel où il plaça ses treize petites pierres avec soin.
Je vis le jeune maya pratiquer des activités
spirituelles solennelles vieilles de deux millénaires ou peut-être plus. Saul alluma une pièce de charbon et plaça l’encens de Copal dessus. La fumée irritante s'éleva dans la caverne pour
la première fois depuis peut-être mille ans. Je reconnu son odeur; le shaman qui m' avais soigné avait fait brûlé le même
encens. Ahulane Kin Balm installa les bougies dans les quatre coins du temple et sur l’autel.
Il plaça des récipients à chacun des coins du temple
et en son centre qu’il rempli de sacrifices incluant un épi de maïs, une fève de cacao, du pain, des encens, une turquoise, de l’eau du cenote et un verre de vin de miel. Je compris que tout ces
sacrifices étaient dédiés à chaque pawahtuns/bacabs cardinaux dont il m'avait parlé.
Saul m’expliqua que l’autel qu’il avait monté était
connu sous le nom de ka'an te' ou "ciel en bois" et qu’il représentait le cosmos. Les feuilles attachées ensemble symbolisent l’arche voix lactée dans le ciel nocturne et les 13 cristaux qui y
sont suspendus représentent chacune des constellations du zodiaque Maya ou encore chacun des cieux mythologiques.
Il m’offrit à boire après avoir pris lui-même
quelques gorgées de sa gourde.
Il m’indiqua qu’il s’agissait de la boisson rituelle
du balché. C’était absolument écoeurant, on aurait dit un sirop de réglisse noire concentré et alcoolisé. Il m’offrit de laver le mauvais goût avec un grand verre de aguardiente, une eau-de-vie
de canne à sucre qui me rappela le rhum que je calai d’un coup.
Il commença ensuite sa prière qu’il m’invita à
répéter après lui :
- Tiox, Saint Monde, Mère du Monde.
Protège ceux qui sont ici, purifie ces lieux et
relâche les âmes qui résident ici et qui veulent partir!
Itzamna, Ix Chel, Kukulkan, Chaac entendez nos
appels, accepter nos offrandes et nos mains ouvertes, guidez vos enfants dans l’autre monde!
Il prit le poignard qu’il plaça sous la flamme de la
bougie avant de se passer la lame dans la paume de sa main en créant une plaie ouverte. Il laissa le sang couler dans le bol. Il m’offrit le poignard. Je compris que je devais l’imiter. Sans
hésitation je me coupai et laissa mon sang dégoutter dans le bol. Il me prit la main, et plaça sa coupure saignante sur la mienne. Je comprenais la communion que cela présentait. J’ajoutai ma
deuxième main sur la sienne.
- Il ne sera plus jamais dit que tu n’as pas de sang
maya affirma Saul fermement. Ton sang est mêlé au mien à présent.
Il expliqua que la saignée était un rituel propre au
Maya qui remontait à l’antiquité. Les Maya ont toujours cru que le cadeau de leur sang aux dieux était crucial à leur bien-être et que c’était de retourner une partie de sa vie à ceux à qui ils
devaient leur existence. Il ajouta malicieusement qu’un homme typiquement perçait son pénis pour ce rituel mais puisque que puisque c’était ma première fois, il m’avait facilité les
choses.
Je le dévisageai et ne pouvais dire si il plaisantait
ou non .
Saul trempa ensuite un papier dans notre sang mêlé
qu’il alluma ensuite avec une bougie de l’autel avant de le joindre avec l’encens brûlant. Il compléta son incantation :
- Itzamna, Ix Chel, acceptez l’offrande de nos forces
vitales et du copal, complétez le cycle de l’Itza, faites que la magie qui émane de vous passe par nous pour que le cycle de la vie soit complet. La vie et tout ce que vous nous avez donné nous
vous remettons pour que le cycle soit complété!
Je fermai mes yeux, ajoutant ma propre prière
silencieuse pour Ishell. J'implorai tout les dieux mentionnés par Saul afin qu'elle soit saine et sauve.
"Ishell, où que tu sois, je pense toujours à
toi!"
J'ouvrai les yeux. Pour moi, ce fut soudainement
comme si tout se volatilisa, l’univers entier s’effaça. Il n'y avait plus de Saul, de temple, de terre ou de ciel; il n'y avait que cette étrange brume argentée éclairée de lumières chromatiques
blafardes et lointaines.
Je n'avais aucun repère dans cet endroit bizarre; je
ne me sentais nul part et ailleurs comme dans un rêve réveillé. Curieusement je n'étais pas effrayé. La sensation me rappelait mon expérience de Chichen Itza. Je ne me préoccupai pas plus de ce
qui m'arrivais; je ne sais comment l'expliquer mais je sentais Ishell tout près. Elle souffrait, non pas que j'entendais ses plaintes mais je ressentais chacune de ses douleurs me transpercer le
coeur.
Je l'aperçu dans la distance recroquevillée; elle
semblait entourée d'énormes vautours d'ombre, l'encerclant et la tourmentant. Un grand chien noir était devant elle, tel un gardien tentant de repousser les attaques des rapaces. Les vaillants
efforts de la bête étaient vains, ce trio de monstres étant trop rapide et vicieux pour qu'à elle seule elle réussisse à les arrêter. Je pensai à me rapprocher et instantanément je me trouvai
amené à elle.
Je fut horrifié de réaliser que les horreurs qui
agressaient Ishell avaient des têtes et des poitrines humaines difformes greffées sur des corps de rapaces géantes. Deux de ces monstres étaient féminin, un était masculin.
J'appelai Ishell et criai de toutes mes forces; elle
ne réagit pas. Par contre le chien me fixa aussitôt.
Il me voyait ! Ce qui voulait dire que je devais
avoir aussi attiré l'attention de ces chimères hideuses. Ils ne tardèrent pas à réagir et planèrent vers moi. J'étais sans défense et à découvert, il n'y avait aucun endroit où se cacher en
ces lieux étranges.
A son passage, une de ces créatures m'écorcha mes
bras qui couvraient ma tête avec ses griffes tranchantes d'obsidienne. J'évitai de justesse le coup de massue de l'autre démon, un coup d'une telle force qu'il aurait pu me fracasser le crâne. De
ces créatures émanait un horrible ricanement. La troisième de ces créatures tentait d'agresser Ishell armée d'un fouet, mais le chien bloqua ses attaques en utilisant son propre corps comme
bouclier pour la protéger. Ishell ne montrais aucune réaction, elle me semblait absente, complètement rabattue, déconnectée de l'enfer qui l'entourait. J'étais désespéré, tout ce que je
désirais était de la prendre dans mes bras et de la protéger contre ces monstres sadiques. Les harpies me revenaient pour un second assaut. Ma douleur et mes blessures sanglantes démontraient que
ceci n'était pas une simple hallucination induite par le rituel. Pourtant ici rien ne pouvait être réel, tout ceci ne pouvait qu'être généré par mon esprit. J'étais de corps toujours avec Saul
dans le temple de Xel-Ha, c'était ce qui était la réalité. Si j'avais raison, je devais être capable d'influencer cette vision de la même façon que l'on peut parfois consciemment influencer un
rêve. J'avais survécu à un ours polaire, je n’étais pas pour me laisser abattre par d'affreux moineaux.
Je me forçai à me concentrer. Je devais me défendre,
j'avais besoin d'une arme.
Rien ne se produit.
Je refusai de paniquer. Je priai les dieux mayas
cette fois de m'aider. Je me forçai à relaxer, à oublier les harpies qui venaient. J'essayai de visualiser une arme contre elles. Toute mes pensées, ma volonté et mon énergie étaient concentrées
sur l'évocation de cette arme.
Je trouvai devant moi une épée de métal bleue plantée
au solqqq. J'étais déçu: j'aurais préféré une arme automatique ou même un bazooka dans les circonstances.
Je saisi l'épée, elle était légère, bien
équilibrée. Elle me sembla immédiatement une extension naturelle de mon bras. Sa fine lame de métal bleu était bien effilée et faisait plus d'un mètre. Son pommeau se terminait par un grand
oiseau évoquant un grand phénix. J'avais l'impression de connaître déjà cette épée mais je ne me rappelais pas d'où et comment. Peu importe, les harpies étaient à portée.
Je manquai la première d'entre elle mais mon épée
réussit à la maintenir en respect. Elle tentait de me distraire et me faire oublier mon autre assaillant, mais je n'était pas dupe et j'était prêt lorsqu'il fondit sur moi. Je pivotai et l'épée
frappa. Je tranchai son bras qui tenait la masse. Ensuite, d'un second coup la lame le coupa profondément, sans aucune résistance, du menton au bassin. Il s'écrasa dans une flaque
grandissante de liquide noir visqueux et nauséabond. L'autre monstre attaqua de façon désespérée à la vue de son complice mort. Elle rencontra ma lame. D'un geste vif, je la sectionnai
complètement en deux parties, de la tête au bout de ses pattes. Finalement, je réalisai que cette épée faisait une arme plus que convenable.
Je m'avançai vers le dernier monstre qui restait.
Elle grimaça en m'attaquant avec son fouet. Elle réussit à me frapper. La morsure du fouet était impitoyable et la brûlure persistait longtemps comme si il avait été enduit d'un acide. Elle
claqua son fouet de nouveau. Je saisis le fin cordon de cuir au passage et tirai avec force dessus et lui arrachai le fouet de ses mains. Elle chargea sur moi, je redressai mon arme. Dans son
élan, elle s'empala sur ma lame. Je lui retirai mon épée de ses entrailles et l'achevai en lui tranchant sa tête qui roula vers des serpents qui jaillissaient par-delà le rideau de brumes. Ils
étaient partout; j’étais entouré de serpents, des serpents hideux aux grands yeux noirs et globuleux, des serpents avec le visage difforme des Wayobs. Certains d'entre eux étaient énormes,
d'autres larvaires. Ils étaient une légion; ils étaient trop nombreux pour que je puisse me défendre. Je n'abandonnai pas pour autant; je me rapprochai d'Ishell, mon épée levée prêt à la défendre
jusqu'au bout. Mon épée avait été remarquable jusqu'ici. Dans un éclair de compréhension, je la reconnue enfin. Ce n'était pas une épée mais une croix, la même que sur le disque qu'Ishell m'avait
laissée; la croix que Saul avait associé à l'arbre de vie.
Les choses ici pouvaient être des représentations
symboliques comme dans un rêve. Lors de cette réalisation, treize symboles se révélèrent sur mon épée qui se mit à pulser d'une lumière bleue de plus en plus vive. Je remarquai que les
serpents-Waylobs hésitaient, ils avaient stoppés leur avance. Je plantai l'épée devant moi qui explosa dans une grande étoile bleutée éblouissante. Je vis la lumière déchirer les démons d'ombres,
les réduisant tous au néant. Il ne restait rien des Wayobs. Le voile de brume s'estompa révélant un magnifique cosmos constellé d'une infinité d'astres brillants. Ishell et moi reposions sur un
chemin de lumière formé d'étoiles microscopiques. La paix était revenue dans cette dimension étrange. Je voulais joindre Ishell mais avant je devais passer son gardien. Je m'avançai doucement les
mains ouvertes devant le puissant canin. Il me fixait intensément semblant m'évaluer. Je m'arrêtai tout près et m'abaissai. La bête vint à moi et me sentit et apparemment satisfaite, disparue à
ma plus grande surprise. Elle s’était volatilisée devant moi!
Je m'empressai de rejoindre Ishell. Elle ne
réagissait toujours pas. Elle était blessée. Elle avait des ecchymoses et des plaies ouvertes partout sur son corps; ils l'avaient battue et torturée. Cela me révolta, mais je me calmai, je
devais avant tout prendre soin d'elle. Je la pris doucement dans mes bras, je la serrai contre moi tentant de la réconforter avec toute la tendresse dont j'étais capable. Je réalisai alors à quel
point j'étais en amour avec cette femme: je ferais tout pour elle, je sacrifierais ma vie afin d'assurer la sienne. Je lui donnerai toute ma force et ma santé si cela pouvait la guérir. Je
pleurais, elle restait catatonique malgré mes soins et ma présence. Je sentais mes larmes ruisseler sur mes joues. Je pris ses mains froides inanimées et les amenai sur mon visage. Elles se
mouillèrent avec mes pleurs. Quelque chose de merveilleux se produisit alors: les plaies causées par le fouet de la harpie se refermèrent, sa peau se répara et les meurtrissures sur son beau
visage s'effacèrent. Ishell ouvra les yeux enfin. Elle était terrorisée.
- Non par pitié pas une autre déception, je n'ai plus
la force. . .
Je posai mes lèvres sur les tiennes et l'embrassait.
Son expression changea du désespoir, à la surprise et à la joie.
- C'est toi, vraiment toi! gloussa-t-elle. Par Alagom
Maon, la mère de l'esprit, cela impossible!
Je lui souris.
-C'est bien moi, je t'ai retrouvé
enfin!
- Par quel prodige? Tu m’as guérie. Comment est-ce
possible?
Je ne dis rien: j'en avais pas la moindre
idée.
Je lui demandai:
-Dis-moi quel est cet endroit? Où sommes-nous? Ces
choses qui t'attaquaient qu'étaient-elles?
Elle se releva.
- Nous somme dans le monde de Naum, où subsistent
l'esprit et la conscience. Je m'étais réfugiée ici pendant qu'ils me questionnaient dans ton monde mais ils m'ont retrouvée et piégée. Ils ont tout fait pour me faire parler mais nulle
parole ou même pensée de ma part ne leur a révélé quoi que ce soit. Ces choses, comme-tu les appelais, étaient des Tecumbalams et Camulatzes. Tu les as détruits mais je ne comprends pas
comment.
Elle me regarda dans les yeux.
— Tu n’es pas un homme ordinaire pour avoir fait tout
cela!
— Je suis bien ordinaire, lui assurais-je. Je la
pressai :
— Maintenant, reviens avec moi!
— Tu ne comprends vraiment pas, je ne suis ici qu'en
pensée tout comme toi. Nous sommes dans un songe partagé! expliqua Ishell.
Mais ne soit pas inquiet pour moi, tu m'a guérie, tu
m'as donné ta force et je les défierai et leur résisterai plus forte que jamais jusqu'à la mort!
Ce qu'elle disait me choqua au plus au point.
-Non, tu ne peux pas mourir!
Je la saisie par les épaules et lui assurai:
- Ecoutes-moi, où que tu sois, je te retrouverai et
te sauverai tout comme je l'ai fait ici!
- Tu ne le dois pas! répliqua fermement la jeune
femme. Je ne doute pas que tu en sois capable, mais la tâche qui reste à accomplir est plus importante que tout, que toi et moi! Tu dois le faire pour qu’un nouveau soleil brille sur les tiens et
les miens et qu'il y ait un avenir pour nous tous! Jures-moi que tu le feras, autrement nous aurons tous soufferts et tout sacrifié pour rien et tout sera perdu!
Jure-le-moi! insista-t-elle.
Il m'était clair que pour Ishell sa mission était
cruciale et d'une importance fondamentale. Après tout ce que j'avais vécu, je ne pouvais douter qu'il s'agissait de quelque chose de primordial. Je partageais sa passion, son angoisse tout
comme notre première rencontre. Je la sentie soulagée lorsque je lui répondit à contrecœur:
- Je te le jure!
J'ajoutai avec résolution:
- Mais je ne t'abandonnerai jamais non plus!
- Je le sais! souffla t’elle.
Ishell ajouta:
- Tu pourras compter sur Ah Hulneb, mon Vigil qui
sera aussi désormais le tien! Si il hésite, tu lui diras que Chibirias, son Akna lui a demandé!
- Ton nom est Chibirias, ce n'est pas Ishell?
(J'aurais vraiment voulu lui demander aussi ce
qu'était un "Akna", mais je n'osai pas)
Elle se nomma solennellement:
-Oui, je suis Chibirias, de la lignée de Ix
Chel.
Je me sentais si humble devant elle. J'en perdais
presque tous mes moyens tellement elle me faisais de l'effet même ici dans un rêve. Je lui répondis simplement comme si je voulais l'impressionner à mon tour:
- Moi je suis Marc-Antoine, Marc-Antoine de la lignée
des Michels. . .
Elle me salua. C'était bien de connaître enfin nos
noms respectifs, mais il s'agissait de futilités, il y avait des choses plus urgentes à régler. En fait, qu'attendait-elle de moi exactement?
Je lui
demandai:
- Explique moi ce que je dois faire?
- Tout ce que je sais avec certitude,
expliqua-t-elle, c'est que l'objet que je t'ai confié doit servir de guide et te mener aux gardiens que tu dois réveiller. Ces gardiens te montreront le chemin vers un lieu oublié de tous
depuis longtemps, un lieu des plus sacré, le lieu du temps perdu et de l'ancienne sagesse...
Elle s'arrêta brusquement. Elle était
alarmée.
- Tu n'est pas seul!
Elle fut comme moi choquée de voir le petit
vieillard surgir de derrière moi. Je le reconnu aussitôt: le shaman inuit qui m'avais soigné. Que faisait-il ici? Il était mort!
Il s'excusa tout bonnement auprès Ishell et mis sa
main sur mon front en m'ordonnant:
- Réveille-toi!
-Réveille-toi, bon sang!
Je me sentais violemment secoué. J'ouvris les yeux,
j’étais complètement désorienté.
Saul! J'étais de retour avec Saul. J'étais
immensément triste; Chibirias, ma Ishell, je t'avais de nouveau perdue!
- ¡Alerta! ¡¡Alerta!! me criait une voix rauque
dans les oreilles.
Sortant de ma torpeur je regardai la masse de plume
écarlate qui me criait dans les oreilles.
Le perroquet?
Je m'apprêtais à me redresser mais Saul me força à
rester par terre.
Il expliqua nerveusement:
- Nous ne sommes pas seuls, il y a beaucoup de gens
qui nous attendent dehors.
Je lui pris l'épaule. Je lui annonçai avec
joie:
-J'ai vu Ishell, je veux dire Chibirias! Elle est
vivante, nous devons la retrouver!
Il me regarda incrédule. Il me dit
sévèrement:
- Réveille toi! Ce n'était qu'une hallucination! Tu
n’es allé nul part! Tu es resté ici tout le temps! Tu as mal réagit à la balché; il n'y avait pas moyen de te réveiller. Mais comment as tu pu te blesser ainsi?
Il montra ma main à la peau boursouflée et brûlée à
l'acide, les blessures causées par le tracé des griffes sur mes bras, mon front et cuir chevelu qui saignaient abondamment.
Méchant délire de ma part! Je savais ce que j'avais
vu et vécu, mais ce n'étais pas le temps d'argumenter avec Saul.
- Ils sont ici pour le disque, il ne doit pas tomber
entre leurs mains!
Le jeune maya était parfaitement en accord avec
moi.
Je lui demandai:
-Tu connais cet endroit mieux que personne, tu
as une idée de comment leur échapper?
Saul ne me répondit pas. Il semblait complètement
dépourvu et dépassé par les évènements.
Je lui suggérai:
- Je servirai de distraction; tu te sauveras avec le
disque.
Il ne me dérangeait pas de me sacrifier; si ils me
capturaient, ils m'amèneraient sans doute à l'endroit où ils gardaient Chibirias prisonnière et nous serions de nouveau ensemble. Rien d'autre ne m'importait.
-Non, répondit fermement Saul en rejetant mon plan.
Tous les deux ensemble ou pas du tout!
Un grand guerrier sauvage, à la puissante musculature
armé d'une lance et d'une arbalète de métal au poignet fit irruption dans le temple. Il terrorisa Saul qui recula et leva son bâton pour se défendre. Si je ne l'avais pas reconnu immédiatement
comme étant l'homme qui m'avait auparavant aidé à Paya de Carmen, j'aurais également été effrayé. Le Vigil d'Ishell venait de faire son entrée. Il était à l'affût comme un fauve
féroce.
Le perroquet s'envola pour aller le retrouver et se
percha su son épaule. L'homme montra qu'il était heureux de revoir l'oiseau et lui flatta délicatement la tête. Il nomma l’oiseau « Mo’k’ak ». Il ne dit rien d’autre.
Je brisai le silence.
Je m'adressai d’abord à Saul :
- Laisse-moi te présenter Ah Hulneb, le Vigil de
Chibirias d'Ishell.
Le Vigil sourcilla devant la mention de son nom. Il
ne sembla pas pour autant surpris.
Saul le regarda incrédule.
Je lui assurai:
Il est ici pour nous aider!
Le Vigil me coupa la parole.
- Toi je te connais déjà! Tu es du peuple de l'Itzam
Nah! reconnu t’il en saluant Saul. S’adressant ensuite à moi il commenta :
- Toi, tu es l'homme qui a été choisi par elle dans
un moment de détresse!
Son regard sur moi était perçant et dur. Je remarquai
aussi ses blessures fraîchement ouvertes, les multiples lignes laissées par un fouet.
Je compris ce que cela signifiait; je lui
dis:
-Tu étais là-bas, tu étais son gardien! Tu sais
qu'elle est vivante et leur prisonnière; il faut la sauver!
Il me répondit gravement:
-Ceci n'aura aucune importance si ils vous capturent
ou vous tuent ici. A mon signal vous allez fuir sans regarder en arrière.
Il ajouta en pointant vers l'extérieur:
Ils sont neuf devant le temple, quatre là, deux à
gauche, trois à droite. Ils sont cinq derrière. Ils se rapprochent. Quatre surveillent l'entrée près de la route.
Pendant qu'il parlait, j’examinai le Vigil: il
dégageait l'assurance d'un guerrier accompli et il démontrait un véritable esprit militaire. De quelle armée faisait-il parti? Il était évidemment du même peuple que Chibirias mais de quel
pays?
- Dix-huit en tout et nous ne sommes que trois!
compta Saul exaspéré en se dérobant de son costume cérémoniel.
- Vos chances sont meilleures qu'elles ne
semblent à première vue, commenta le Vigil avec assurance. Certains d'entre eux n'ont jamais encore fait couler le sang.
D'un ton impératif, il nous donna
l'ordre:
-Maintenant partez d'ici, fuyez! Nous nous
précipitâmes en courant hors du temple. Une pluie de flèches et de dards nous accueillit et nous manqua de peu. Des flèches de chasse modernes d'après ce que je pouvais voir et qui étaient
assez perçantes pour se planter dans la pierre. Je suivi Saul qui bifurqua soudainement à gauche. Je plongeai sur lui et l'écrasai contre terre alors que deux hommes surgirent des busqués. Armé
de propulseurs, ils étaient prêts à tirer sur nous.
Avant qu'ils puissent lancer leur dards, ils furent
foudroyés par deux petites flèches provenant de derrière; ils s'écroulèrent. J'entendis un cliquetis et me retournai pour entrevoir le Vigil réarmer son arbalète avant de disparaître dans
l'obscurité.
Saul était figé devant les deux hommes morts. Leur
masque, tatouages et camouflages étaient suggestifs du jaguar. Je réalisai alors que Saul était en état de choc.
- Il les a tués! Ils sont morts! Qu'est-ce qui
arrive? C'est impossible!
Il devait se ressaisir, autrement nous étions
fichus!
Je tentai de le secouer:
- Saul! Maintenant par où faut-il
aller?
J'aperçu trop tard le
guerrier: il décocha sa flèche. J'étais certain qu'il me touchait. J'attendais la douleur de la pointe qui me transpercerait et
planterait dans ma chair, mais je ne perçu rien d'autre qu'un effleurement à ma tempe sur le côté droit et le sifflement du projectile lorsqu'il passa tout près de l'oreille. Il m'avait
manqué!
Il essayait nerveusement de bander son arc; je
n'étais en vie qu'en raison de son inexpérience. Je fonçai immédiatement et me jetai sur lui. Je le neutralisai et le collai au sol sur son ventre forçant ses bras derrière le dos. Je le
démasquai. Je fut surpris de me retrouver devant un tout jeune homme, un mexicain qui n'avais pas encore ses vingt ans. Je lui demandai :
- Qui êtes vous? Que nous voulez vous?
Je lui répétai en espagnol:
- ¿Quién son usted? ¿Qué usted quiere?
Il répondit avec hargne:
- ¡Vinimos aquí parar te! (Nous sommes ici pour vous
arrêter!)
- ¿Porqué? (Pourquoi?)
- ¡Venimos prevenir la destrucción del mundo! (Nous
somme venus vous empêcher de détruire le monde).
La portée de ce qu’il disait me déstabilisa surtout
qu’il me semblait vraiment convaincu de ce qu’il disait. Je ne pensais pas qu’il tentait de me tromper.
Il ajouta sur un ton accusateur et fanatique:
¡Usted matará el sol! (Vous aller tuer le
soleil!)
Ce qu'il disait n'avait pas de sens pour moi. Je lui
répliquai ce que Chibirias m’avait dit sur sa mission :
¡No, usted es incorrecto!¡Estamos intentando asegurar
que un nuevo sol brillará en el mundo! (Non tu as tort! Nous essayons d’assurer qu’un nouveau soleil brillera sur nous tous!)
Mes paroles ne l’impressionnèrent guère. Il commença
à crier pour de l’aide. Je le réduis au silence avec ma main. Je devais le neutraliser, tout ceci avais m’avais coûté bien trop de temps et encore plus exposé au danger. J’enfilai mon coude
autour de son cou et refermai la prise avec force en le forçant à garder sa tête droite. La pression que j’appliquai sur les jugulaires et artères du cou coupa l’alimentation en sang à son
cerveau. En moins d’une minute, il sombra dans l’inconscience.
Saul était là. Il avait tout entendu et vu. Il me
semblait plus calme.
Je le laissai le jeune guerrier par terre, je savais
qu’il serait indemne. Je rassurai Saul :
- Il va être correct; il sera juste inconscient pour
quelques minutes....
Nous pouvions entendre les autres patrouiller le parc
tout près sans doute attiré par notre confrontation.
-Par ici!, pressa Saul à voix basse.
Il m'amena à un trou étroit qui ne faisait pas plus
de un mètre et demi de diamètre.
-Peu de gens connaissent cette entrée; je crois
qu'elle a du servir de puits comme source d’approvisionnement en eau. Il y a eu de la pluie récemment nous devrions y être saufs. Il faut sauter, mais garde tes bras le long de ton corps.
Après ce conseil, Saul se jeta dans le puits. Je le
suivis sans aucune hésitation.
L'obscurité était totale. Après une chute d'environ
dix mètres je brisai la surface noire. Le choc de l'eau froide me vivifia. Je devinais Saul qui surnageait tout près.
- Ça va? demanda t'il avec inquiétude.
- Oui! Mais je crains qu'ils nous trouveront même
ici!
Il me pris par le bras et me ramena vers lui. Nous
étions à proximité d'une paroi rocheuse.
Saul expliqua:
- A un peu plus de deux mètres de profondeur se
trouve une petite ouverture qui mène à une autre grotte. Tu n'as qu'à suivre la paroi et lorsque le tunnel s'ouvrira tu pourras sans crainte te laisser remonter à la surface. C'est une petite
distance, mais dans la noirceur cela peut-être assez apeurant! Tu veux y aller le premier?
- Non, vas-y je te suis!
- Je t'attends de l'autre côté!, dit Saul en tentant
de m'encourager. Il plongea.
Me retrouver ainsi seul dans un autre obscur cenote
me rendait inconfortable. Cela me rappelait trop le puit sacré de Chichen Itza. J'avais froid. Et même si l'eau du cenote avait nettoyée mes blessures, je craignais également qu'elles les
infectent.
Tant pis; dans la perspective des choses qui se
tramaient cela n'avait que peu d'importance.
Je pris plusieurs grandes respirations et descendis
dans les profondeurs du cenote. Il ne me fut pas facile de trouver l'entrée à l'aveugle. Je pénétrai dans le tunnel exigu en utilisant mes mains sur les surfaces rocheuses pour me
guider.
J'ai vraiment pensé que je ne réussirais jamais à en
atteindre le bout lorsque le tunnel s'ouvrit enfin. Je faillis crier de surprise lorsque je ressentis une ma main me saisir. Je m'accrochai au bras qui me remontait et émergeai et retrouvai
l’air. Je pouvais de nouveau respirer, j’étais à bout de souffle.
Doucement! me répéta Saul en m'accueillant. ce
n'était pas le temps d'hyperventiler.
Il m’amena plus profondément dans la grotte, je
sentis le sol se rapprocher de mes pied et doucement nous pûmes sortir de l’eau sur un petit amoncellement calcaire. Nous nous assîmes dos à dos. Je grelottais de froid.
J'allumai l'afficheur de ma montre qui produisit un
faible éclairage.
La grotte me semblait vaste et il n'y avait aucune
ouverture visible.
Je questionnai Saul :
- Il y a une autre sortie?
- Oui cela débouche plus loin, mais cela n’a jamais
été exploré. Le réseau souterrain ici est étendu et complexe, il n’a été que partiellement cartographié. C’est moi qui a découvert cette entrée lors d’une sécheresse il y a quelques
années...
Il stoppa. Une lumière diffuse et blanche
provenait de l’entrée submergée. Saul me serra la main. La lumière était distante. Je devinai qu'à notre recherche, ces gens prospectaient le puits adjacent avec une torche électrique depuis la
surface.
Je murmurai à Saul :
- Reyes m’a dit qu’il y avait beaucoup de cenote ici,
avait-il avait raison?
- Oui! Répondit-il nerveusement.
- Bien! Jamais ils ne pourront prospecter en détails
tout les puits. Je crois effectivement que nous somme saufs pour maintenant.
Comme pour me donner raison la lumière disparue. Nous
retenions nos souffles en écoutant le silence. Rien; mais nos craintes ne se dissipèrent pour autant. Saul s’empressa de me retirer sa main. Je fis comme si je n’avais pas remarqué.
- Ces hommes qui nous ont poursuivis ressemblaient à
des guerriers Aztèques, j’ai raison?
- Oui, des chevaliers Flèches, Aigles et l’élite des
Jaguars. Ils ne sont pas d'ici. Ils nous chassaient avec des armes traditionnelles comme l’atlatl et le maquahuitl alors qu'ils auraient bien pu utiliser des armes à feu. J’ai vu qu’ils
avaient aussi des filets et des cols : je crois qu’ils auraient voulu nous capturer vivants si cela leur avait été possible. Si ils respectaient les anciennes coutumes aztèques, les
prisonniers étaient désignés comme victime pour leur sacrifice.
Entre mes claquements de dents je réussis à
articuler:
-Sacrifice???
- Pour les Aztèques, Huitzilopochtli, le dieu solaire
et guerrier, avait besoin d'être abreuvé de grande quantité de sang pour sa continuelle survivance autrement il risquait de ne plus avoir de soleil le lendemain. Les guerriers d'élites avaient
comme mission de capturer ceux qui seraient sacrifiés au nom de leur dieu solaire afin d'en assurer sa subsistance. Les sacrifices humains font partie de la religion aztèque. Les victimes étaient
le plus souvent des prisonniers de guerre qui étaient sacrifiées par centaines et parfois par milliers si l’on en croit des rapports historiques. Les Aztèques étaient constamment en guerre pour
quérir des victimes et rassasier leur insatiable dieu sanguinaire. Le sacrifice le plus rituel était celui de l'arrachement du cœur d’une victime encore vivante sur la pierre du sacrifice
habituellement en haut de la pyramide sacrée. Mais cela n’était pas que le tribu des Aztèques; les Toltèques avaient Tezcatlipoca et les Mayas avaient Tohil qui étaient tous deux tout aussi
friand du sang humain.
Je frissonnai et ce n’était pas à cause du
froid.
Saul ajouta :
Les anciens mayas, du moins sous Itzamna,
pratiquaient plutôt le sacrifice personnel de leur propre sang, d'animaux ou d’objets en reconnaissance de leur vie donnée par les dieux.
Je commentai sur quelque chose qui me troublait au
plus haut point depuis ma rencontre avec le jeune guerrier :
- Tu sais, il semblait vraiment croire que nous
menacions le monde et le soleil!
- Je ne crois pas qu’il ne parlait de l’astre solaire
au sens propre, pas plus que toi d’ailleurs. Les Aztèques, tous comme les mayas, pensaient que le monde a subits plusieurs grand cycles consécutifs de création et de destruction nommés
« soleils ».
Le monde sous le premier soleil fut habité par des
nains qui connaissant l’art de façonner la pierre et qui construisirent les anciennes cités; le monde sous le second soleil fut habité par une sombre race de violateurs, les Dzolobs.
Sa mention du nom des Dzolobs me terrifia et évoqua
aussitôt pour moi de mauvais rêves, les esprits obscurs qui me hantaient mes nuits.
Saul n'avait pas remarqué ma frayeur et continuais de
parler:
- Le monde du troisième soleil fut celui des premiers
êtres de maïs, les mayas. Trois grands cataclysmes terminèrent l'ère de chacun des soleils, dont les grands déluges qui se déversèrent depuis la bouche d’Huracan, le serpent du ciel et du
grand Orage.
Hunab Ku, le père d’Itzamna, était le dieu créateur
qui reconstruit le monde après la destruction associée à la fin de chacun des soleils. Au commencement du quatrième soleil, Itzamna et ses fils relevèrent le ciel et réorganisèrent la terre
dévastée. Par le sacrifice de son propre sang, Itzamna ressuscita l'espèce humaine.
Tout au long de son discours, Saul semblais avoir
oublié le péril à l'extérieur du cenote.
Saul conclut:
- Selon les mayas nous sommes à la fin du quatrième
soleil, pour les aztèques c’est déjà le cinquième. Selon leur mythologie, ce sont les affrontements entre Tezcatlipoca et Quetzacoalt qui ont amené la fin de chacun des mondes. La fin du
présent soleil maya est prévue, selon certaines interprétations, pour le solstice d'hiver de 2012. Un nouveau cycle, un nouveau « soleil » devrait commencer alors si le monde survit
jusque là!
Chibirias ne me parlait donc pas du soleil dans le
ciel, mais du prochain grand cycle du calendrier Maya! Assurer le prochain soleil, voulais dire assurer l’avenir de nos peuples.
Je mentionnai également à Saul que Chibirias m'avait
aussi expliqué que l'objet qu'elle m'avait confié devait mener à une citée perdue et une sagesse oubliée qui devait être retrouvée pour qu'il y ait un autre soleil.
Il resta silencieux. Je lui demandai:
- Saul, tu me crois?
- Honnêtement, je ne sais pas! Depuis que j'ai
vu ce Vigil, les guerriers des Aigles et des Jaguars nous chasser je ne sais plus. Je pensais jusqu’à récemment que tout, même la pièce, était un fantasme de mayaniste.
-Je sais que tu penses que ce n'était qu'une
hallucination, mais pour moi c'était réel. Je ne sais comment t’expliquer; j’ai des visions mêmes réveillées depuis Chichen Itza.
-Chichen Itza, la voix de Saul s'étrangla.
Raconte!
- Je lui racontai ce que j'avais vu et ressentis lors
de ma chute dans le puit sacré de Chichen Itza et les détails de ma dernière vision dans ce que Chibirias avait nommé le domaine de Naum.
Je ne pouvais apercevoir, Saul mais je sentais que
tout cela semblait avoir une signification particulière pour lui y compris le serpent. Je ne savais comment il était pour réagir.
Je fus surpris d’entendre sa voix à la fois triste et
frustrée :
- J'aimerais pouvoir voir ce que tu vois. Le grand
serpent est souvent représenté dans les fresques Mayas comme étant le médium des visions divines Je n’ai jamais eu d'expériences comme toi. Je ne suis qu’un amateur face à Papah qui était
lui un vrai shaman! Et toi, qui vient d’un autre pays, qui n’a jamais connus rien des mayas, tu arrive ici et tu es instantanément intime avec ce qui pourrais être leur plus grand
mystère.
- Ce n’est pas juste, je sais. Mais ce n’est
pas mon choix non plus, je ne sais pas pourquoi cela m’arrive à moi. J’étais venu ici pour des vacances et non pas pour être chassé par des Aztèques fanatiques qui voudraient me sacrifier à une
obscure divinité....
Je soupirai:
- Et tout cela à cause d'un femme!
J'ajoutai avec sincérité:
- Je suis juste content de t’avoir rencontré dans
tout cela!
Le temps passa.
- Saul, tu dors?
- Non, je réfléchissais.
- Je voulais te demander si tu as pu lire les
symboles du disque?
- Oui quelque peu, mais cela ne donne aucune
information utile. Bien que je n’ai jamais vu un tel métal et que je doute qu’un tel matériel sois d’origine Maya, le style des gravures sur ce disque sont définitivement Maya mais très
anciennes, du début de l’époque classique ou peut-être même avant. Il y a sur le disque les cinq baccabs, quatre pointant les points cardinaux et le bacab Thup proéminent au centre. Les vingt
symboles en périphéries sont des marqueurs directionnels. Cela confirme bien qu’il s’agit d’un compas comme tu l’avais déjà déduit.
Je réalisai qu’en racontant tout cela, Saul avait
oublié le danger qui nous attendait en dehors de ce cenote. Je ne l’interrompis pas.
-L’arbre de vie dans sa représentation ressemble
beaucoup à celui trouvé sur le sarcophage du roi Pakal de Palenque. L’arbre de vie Maya, le centre du monde, le Wakah-Chan ou Yax Imix Che selon le dialecte, l’Axis
Mundi reliant les neuf plans des enfers souterrain, les treize cieux avec la Terre. A la base de l’arbre se retrouve le glyphe représentant Xibalba, le domaine des morts des Mayas. À
son sommet si tu te rappelles, il y avait un oiseau particulier. Le coquillage sur sa tête et autres marques divine l'identifie comme étant Itzam-Yeh, la forme aviaire du dieu qui plaça les trois
pierres de foyer ardentes au centre du cosmos le jour de la création. Son nom est dérivé du nom itz, un concept difficile à traduire. Itz est une force super naturelle qui
provient des essences vitales de toute choses animée et inanimée. Elle se trouve dans le sang, les larmes, le lait, le sperme, la pluie, la sève des arbres, le miel et même la cire chaude.
Itzam-Yeh savait comment canaliser ce pouvoir surnaturel pour donner forme au cosmos et mettre tout en place pour la création. Sa présence au sommet de l'arbre indique que l'arbre est vivant et
imbu d'un pouvoir sacré.
J’étais quelque peu déçu. En rien ces explications ne
m’avançaient à rien. Seul le nom de l’Itzam-Yeh avait une consonance familière. Je posai la question :
- Itz, comme Itzamna?
- Exactement, l’Itzam-Yeh peut-être considéré comme
une incarnation de Itzamna en particulier dans la représentation de l’arbre de vie du compas : l’arbre est constitué dans le compas de glyphes juxtaposés correspondants aux noms des treize
dieux du ciel. Itzam-Yeh est à sa place de pouvoir au sommet de l’arbre de vie, au-dessus des autres dieux du ciel, comme leur chef suprême. Il est Itzamna.
Je réfléchissait : la sagesse perdue qu’avait
mentionnée Chibirias, s'agissait-il de la sagesse d’Itzamna?
Saul me demanda :
- Combien de temps est passé ? Tu crois qu'ils sont
partis?
Je consultai ma montre :
- Une heure, plus ou moins. Ils sont sûrement encore
là à attendre; si je serais eux, je n’abandonnerais pas aussi facilement. Nous devrions attendre jusqu’à l’aube pour être certain.
Je me tournai vers lui et
ajoutai :
- Essaye de dormir un peu, je te laisserai prendre le
prochain tour. Allez! Étends toi sans crainte, je te surveillerai.
- Jamais je ne pourrai dormir!
J’insistai :
-Essayes au moins!
Il s’endormit presque instantanément. J’entendais son souffle paisible et régulier.
