Concours

Recommander

Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 19:32

2 Cauac 17 Chen (30/09/2005) Montréal, Québec, Canada

 

Nous étions au dernier jour du mois de Septembre. En ce vendredi soir d’automne, je me retrouvais à rien avoir à faire, sans boulot, sans travail pour la première fois de ma vie. Je déambulais sans but précis sur la rue de la Commune parmi les touristes. Cette route longeant le port de Montréal était une des plus pittoresque de ville. Mais je ne la voyais pas. Je marchais en essayant en vain de ne penser à rien et d’oublier, ne serait-ce qu'une minute, que je venais d’être congédié par la compagnie minière où je travaillais comme ingénieur. Mais cela m’était impossible. Je fulminais à la pensée qu’ils m’avaient rappelé de Kuujjuaq pour m'annoncer mon congédiement sans aucun avertissement!  Pourtant j’avais bien fait mon travail. J’avais fait pour eux la découverte de nouvelles zones minéralisées démontrant des teneurs élevées en Cuivre et Nickel et qui étaient riche en palladium, platine, cobalt et or et même en uranium, cela à moins de 10 mètres de profondeur dans mes travaux dans le nord de la ceinture de Smith.

Au diable le fait qu’ils n’avaient pas jugés ces aventures assez rentables! Mes découvertes  représentaient deux mines exploitables et trouver ces sites et évaluer leur praticabilité était mon job. Je n’étais quand même pas responsable de la faiblesse de la valeur des métaux sur les marchés internationaux!

 

Je m’arrêtais sur un quai d’où je pouvais voir les puissants flots du fleuve St-Laurent. Je pris une grande respiration et humait l’air humide.  Les lumières vives et multicolores de la Ronde, de l’autre côté du pont Jacques Cartier, miroitaient et semblaient danser sur l’eau. La réflexion montrait aussi derrière moi la ligne des gratte-ciels et de lumière blanche qui découpait le Mont-Royal. Mais cette beauté cosmopolite ne me touchait nullement, je ne me rappelais pas d’avoir jamais été aussi bouleversé. Je venais de passer quatre heures à me défoncer à la gym comme un malade en tentant d’y passer ma frustration. Mais cela avait été peine perdue, car si je m’étais épuisé physiquement, la colère dominait toujours mon esprit.  Je n’y pouvais rien, je me sentais complètement trahi. Pendant plus de quatre années j’avais travaillé pour cette même compagnie à rechercher des minerais précieux dans les régions les plus repoussées du Canada.  Lors de ma première année avec eux, j’avais réalisé pour eux la prospection qui avait amené à la découverte d’une veine de vanadium dans le grand Nord du Québec.  J’avais même initié le projet d’extraction de minerai et mon plan d’ingénierie avait été considéré une grande réussite par tous, y compris par le gouvernement Canadien qui en avait fait mention, en raison de la façon dont j’avais surmontées toutes les difficultés liées au travail tout en respectant un environnement aussi délicat que difficile. La clé de mon succès avait été les ententes que j'avais conclues avec les collectivités locales qui participaient pleinement au projet et en partageait les profits. Il m’était facile de négocier un traité avec les Cris ou Inuits. Ils avaient mon plus grand respect et ils me le rendaient. Mais tout cela ne m’avait valu aucune reconnaissance de la compagnie malgré que ce projet demeure encore aujourd’hui le plus lucratif de leur division minière. À leurs yeux, j’étais payé pour cela et ils n’attendaient rien de moins de moi. Mais pire encore, pour ce projet je n’avait que récolté que jalousie de leur part ainsi que leur reproches d’avoir passé les intérêts indigènes avant ceux de la compagnie.

 

Je me trouvais maintenant sur la rue St Paul avec sa multitude de restaurants et bars. Sous mes pieds je sentais les pavées de pierres. Devant moi, défilaient les artistes de ruelles et l’animation de la place Jacques Cartier. Je ne m’arrêtai pas. Je voyais des gens discutant joyeusement ensemble autour d’une bière, des couples d’amoureux prenant un dîner romantique et je les enviais terriblement. Je trouvais cela injuste.  Comment pouvaient-il être aussi heureux alors que j’était complètement misérable, seul, sans job et sans vie. J’aurai 30 ans le neuf octobre prochain et maintenant je me rendais compte à quel point j’avais sacrifié inutilement plusieurs aspects de ma vie pour mon travail. 

 

La rage me consumait toujours, je goûtais même la bile dans ma gorge. Je résistai à la tentation de me saouler, de noyer mon chagrin dans l’alcool et décidai plutôt de retourner chez moi. Tout en chemin, je ne pouvais m’empêcher de me poser certaines questions restées en suspens. Pourquoi m’avaient-ils vraiment congédié? Pourquoi maintenant?  La réponse m’était subitement évidente sans doute parce qu’enfin mon courroux avait recédé quelque peu.

J’avais effectivement localisé dans le site delta 4 la maudite kimberlite qui m’avait presque coûté la vie et qui m’avait valu de longs mois de convalescence.  Trouver une kimberlite est une chose, mais cela nécessitait ensuite de déterminer ensuite la taille du gisement, son contenu en diamants et également la taille et la qualité des diamants ces deux derniers facteurs étant primordial puisque dans l’industrie du diamant, le produit final est évalué à la pièce. La distribution des diamants doit être également connue afin de déterminer la stratégie d’extraction, soit une extraction en surface ou souterraine. Pour formellement déterminer le contenu en diamants des kimberlites, il est nécessaire de recueillir et traiter des tonnes de roche provenant du sommet de leur cheminée. Une concentration en diamants d’environ 0,5 carat par tonne est suffisante pour que l’exploitation d’une mine soit jugée rentable; une concentration variant entre 2 et 4 carats par tonne est excellente. Il faut donc comprendre avec tout cela que toutes les kimberlites ne sont pas diamantifères ou économiquement exploitables.

Avant de s’engager dans des opérations aussi laborieuses et coûteuses, il est pratique d’effectuer des forages et des examens pétrologiques qui peuvent également évaluer l’étendue du gisement et son contenu en diamants?.

Mes analyses minérales montraient un fort degré d’oxydation et une basse température pour le matériel de la kimberlite impliquant que le magma avait eu le temps de s’équilibrer graduellement en pression et température lors de sa montée en surface. La présence de quantités importantes de carbonates et de graphite confirmait cette interprétation. Ceci confirmait que la montée du magma avait été lente ce qui allait de pair avec le fait que la kimberlite au site delta 4 était très étroite comme l’avait démontré mes études de réflexion séismique peu profonde?. Une telle petitesse est vulnérable à toute obstruction et contraint le flux de magma ce qui l’empêche de s’évacuer rapidement. Enfin, je ne croyais pas que cette petite kimberlite avait ses racines assez profondément enfouies dans le manteau supérieur terrestre, c’est à dire à 150-200 kilomètres de profondeur où se trouvaient les pressions températures nécessaires pour la formation de diamants. Je devais donc en conclure que les conditions étaient défavorables à la présence de diamants à la kimberlite du site delta quatre. Il ne pouvait qu’y exister tout au plus une quantité minime de diamants ce qui rendait tout développement de ce site non viable.

 

Ce n’était pas ce que ma compagnie désirait entendre et encore moins présenter aux investisseurs. On m’avait donc demandé de réviser mon rapport en lui donnant une vision plus « optimiste ». J’avais refusé. Le Vice-président lui-même m’avait ensuite convoqué pour m’expliquer à quel point la survie de la compagnie dépendait d’injection de capital neuf.

Ils étaient prêt à investir 18 millions de dollars pour réaliser un échantillonnage en vrac de 500 tonnes de matériel kimberlitique au site. Ils voulaient promettre aux investisseurs un résultat d’au moins 300 carats de diamants lors de ces travaux, incluant plus d’une douzaine de diamants de poids supérieurs à 1 carat. Je savais ces objectifs étaient irréalistes et irréalisables. De tels investissements seraient un gaspillage, sans compter qui pilleraient le site naturel des Monts Torngat et le patrimoine de Nanuvik pour rien. Je suis resté intraitable. Le VP rejeta tous mes arguments scientifiques et résuma tout cela à une simple différence d’opinion entre lui et moi.

 

J’avais été convoqué en cet avant-midi au siège social de Montréal par les ressources humaines qui m’annoncèrent alors qu’on me laissait partir parce que l’on avait jugé que je n’étais plus un membre productif et positif de l’équipe. Ils me mirent dehors sur le champ et ils confisquèrent tout mon matériel. Ils n’avaient pas tenu compte que je faisais une grande partie de mon travail chez moi et qu’en fait tout l’essentiel était là-bas.

 

C’est alors que je réalisai que maintenant que je n’étais plus là, les salauds pouvaient s’approprier ma découverte et l’utiliser comme ils l’entendaient. Pensaient-ils vraiment s’enrichir en exploitant des diamants dans le grand nord du Québec ou tenteraient-ils, avec leur mirage, de leurrer des gens avides de fortunes rapides? Je pris note d’en parler à mon Ordre des ingénieurs ainsi qu’à mes contacts au ministère de l’énergie, des mines et des ressources. Non pas qu’il s’agissait de vengeance de ma part, mais de les prévenir d’une activité potentiellement frauduleuse. J’étais aussi décider à porter plainte aux normes québécoises du travail pour mon renvoi injustifié. Mes démarches engendreraient sûrement d’épineux problèmes à mes anciens employeurs mais même cette pensée ne me fournissait aucun réconfort. Enfin, j’avais déjà communiqué dès ce midi avec mes amis Inuits afin de les prévenir et les protéger contre ces gens sans scrupules.

 

J’étais tout près de chez moi sur le boulevard de Maisonneuve lorsque je passai, comme je l’avais fait des centaines de fois précédemment, devant la vitrine de l’agence de voyage « Terre Humaine ». Je m’arrêtai pour contempler les affiches accrocheuses qui montraient des jeunes gens souriants, profitant du soleil, de la plage et d’une mer d’azur. Plusieurs destinations internationales alléchantes y étaient annoncées : Barcelone, Paris, Miami, Acapulco, Rio. L’agence de voyage était déjà fermée à neuf heures. Je songeai en parcourant ces publicités que la meilleure chose que je pouvais faire serait de partir loin d’ici quelques temps et de faire le point. Je me promis d’y revenir à la première heure demain.


 

 

 

 

 

 

3 Ahau 18 Chen (01/10/2005)

Montréal, Québec, Canada

 

Je me retrouvais devant l’agence de voyage. Après une certaine hésitation, j’ai enfin osé franchir la porte de la boutique. Une agente m’accueillit aussitôt. On pouvait lire « Kris » sur l’épinglette de laiton accrochée sur sa poitrine. Elle était une jolie petite femme dynamique dans le début de ses vingt ans, aux cheveux noisette avec des yeux noisettes pétillants. Son sourire accroché entre deux mignonnes fossettes était tout à fait charmant.

- Je peux vous aider? offrit-elle avec les traces d’un petit accent anglophone.

- Avez-vous des forfaits de vacances tout inclus? demandais-je.

Elle m’invita à son bureau et s’affaira à son ordinateur.

-Cela serait pour quand? Vous voyagez seul? Vous avez une préférence pour la destination?

- Le plus tôt possible serait le mieux et je serai seul, répondais-je visiblement embarrassé. Je n’ai aucune préférence concernant le lieu.

- Un forfait de dernière minute. Ce sont souvent les forfaits les plus avantageux assura-t-elle en souriant comme pour me réconforter.

- Il y a les Club Med proposa-t-elle. Cela vous conviendrait?

Je lui signalai oui de la tête.

Elle s’excusa :

-Malheureusement, je n’ai rien de disponible avant la deuxième semaine d’octobre et cela en Tunisie.  Mais attendez, j’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser continua-t-elle en pianotant le clavier de son ordinateur. Que diriez vous du Mexique, la péninsule du Yucatan? Je pourrais personnellement recommander un complexe hôtelier/Spa de 5 étoiles où je suis moi-même allée. Je le recommande à mes amis. Il s’agit d’un « tout inclus ». Ce complexe hôtelier de luxe est sur la plage à la portée de nombreux intérêts touristiques en plus de plusieurs sites archéologiques.

De nouveau elle afficha son merveilleux sourire.

Elle me présenta une brochure que je parcouru rapidement. Je contemplai pendant quelques minutes les photos d’une mer de saphir aux écumes d’argent  s’embarquant sur une plage blanche albâtre piquée par des palmiers aux couleurs d’émeraudes, des chambres luxueuses, de magnifiques bâtiments stylisés de couleur jaune orangé, des salles à dîner somptueuses, de riches buffets, diverses activités aquatiques et sportives. Il y avait plein de gens semblant avoir le meilleur temps de leur vie. On pouvait également y lire:

5 stars-6 apples

This outstanding 24-hour All Inclusive is located on one of the most unique beaches in the Riviera Maya. The Allure Mayan Riviera Resort, just 5 minutes from Tulum and 30 minutes from Playa del Carmen, provides upscale surroundings and combines fun and relaxation with the ancient world of the Maya. It is the only resort in the Riviera Maya where you can view the ancient ruins of Tulum from your beach!

Contact Info:

Allure Mayan Riviera Resort

Riviera Maya Km. 234

Tulum Quintana Roo, Mexico C.P. 77780

52.984.871.3333 Phone

52.984.871.3357 Fax

Tout y semblait magnifique et invitant. Cela correspondait exactement à tout ce que je désirais à ce moment.

- Ils offrent des prix avantageux  comme vous voyez, et si vous restez pour une deuxième semaine, elle ne vous coûtera que la moitié du prix régulier! indiqua Kris.

Pour quatorze jours, incluant l’avion et les taxes, le forfait revenait ainsi à moins de dix-neuf cents dollars.

- Pourquoi un prix aussi bas ? demandais-je en me méfiant quelque peu.

 

- Cette promotion a pour but d’y attirer de nouveau les touristes. Vous savez peut-être que la Rivera Maya a subit un ouragan le mois de juillet dernier? répondit Kris. Mais rassurez-vous, il n’y a là-bas aucun dommage ou désagrément résiduel au passage de l’ouragan. Je dois aussi vous indiquer que le mois de septembre est le mois des orages tropicaux là-bas. Mais ce mois sera déjà passé à votre arrivée là-bas. Pour le mois d’octobre, vous pouvez vous attendre à un ou deux brefs orages pendant la semaine avec du soleil et des températures chaudes d’environs 30 degrés Celsius.

Elle me regarda dans les yeux avec un air des plus sincère et m’assura :

- J’ai vraiment eu à l’Allure, les meilleures vacances de ma vie et je compte y retourner au printemps prochain. Croyez-moi, il s’agit d’une véritable aubaine si vous recherchez un endroit luxueux qui serait parfait pour vous reposer ou au contraire vous dépenser dans une multitude d’activités...

Le discours de Kris m’avait convaincu et de toute façon comment pourrait-on refuser quoi que ce soit à son séduisant sourire? Je pouvais très bien y aller car rien ne me retenait. Dans deux jours, j’aurais vingt-neuf ans et je devais célébrer cela et non en faire un enterrement. De plus,  je n’avais pas pris de vraies vacances depuis plus de cinq ans.  J’avais bien sûr vu le soleil de minuit depuis la toundra canadienne mais je savais bien que ce pâle et froid fantôme n’était pas le chaud soleil énergisant des caraïbes.  Je me décidai enfin en estimant que je pouvais très bien me permettre cette dépense. À mon retour seulement, je me concernerai avec la recherche d’un nouvel emploi. À défaut de d’autres choses, je trouverai là-bas, peut-être malgré moi, du plaisir ou une certaine paix.

-Vendu! dis-je simplement. Je sortit mon portefeuille et lui présentai ma carte Visa Or.

 

-Vous n’êtes pas un client qui a de la difficulté à se faire une idée! sourit Kris.  Mes préférés!


 

 

 

 

 

 

4 Imix 19 Chen (02/10/2005)

Montréal, Québec, Canada

Je quittai le centre-ville de Montréal très tôt le matin du dimanche pour me retrouver à l’aéroport de Dorval. Je n’avais qu’une valise sur roue comme compagnon. L’aéroport normalement affairé et grouillant de voyageurs était en grande partie encore endormi. Il était étrange de le voir ainsi presque vide. Je retrouvai les comptoirs de ma compagnie aérienne qui était une des seules à être ouvert à cette heure matinale. L’essentiel des destinations annoncées étaient aux Mexique et caraïbes. Je suis allé voir la représentante et lui présentai mon passeport. Elle m’enregistra machinalement pour le vol et me souhaita un bon voyage tout en me tendant la carte de préembarquement qu’elle venait d’imprimer.  Je pris le billet en la fixant de mon plus beau sourire en lui disant un chaleureux merci en tentant de susciter une quelconque réaction chez elle. C’était peine perdue, car je n’existais déjà plus pour elle lorsqu’elle appela de sa voix rauque et monotone:

-Suivant! Next!

 

Je passai la sécurité en présentant mon passeport et mon billet d’avion. Ma valise fut l’objet d’une fouille méthodique. On ne voulait rien laisser au hasard depuis les incidents du onze septembre. Après avoir passé sous l’arche des senseurs de la sécurité, un préposé me passa rapidement un détecteur de métal et me laissa joindre mon terminal. Étant en avance par plusieurs heures, j’aurais pu en profiter pour dormir un peu comme bien des gens que je voyais roupiller sur les bancs du quai d’embarquement, mais je ne pouvais pas. Non pas parce que j’étais heureux et excité, mais plutôt parce que j’éprouvais une étrange appréhension et nervosité que je ne pouvais m’expliquer. Je ressentais une insécurité persistante et me remettais constamment en cause pour la sagesse de cet acte spontané. Après tout j’étais au chômage. Je me répliquais alors avec sarcasme que ce voyage était sans doute une meilleure alternative que de rester chez moi à rien faire en attendant ma première prestation d'assurance emploi ou que de sauter du haut du pont Jacques Cartier! 

 

En trempant mes lèvres dans un café, je regardai par les grandes vitres panoramiques l’extérieur où des nuages lourds défilaient devant un ciel gris. Une journée d’automne qui s’annonçait pluvieuse et froide.  Une préposée d'Air Transat s'installa au comptoir du quai d'embarquement qui afficha alors notre numéro de vol et l'heure prévue pour le départ. Il s'agissait d'une petite hispanique dynamique etriante qui s'occupa attentivement des questions simultanées dont la bombardait plus d'une demi-douzaine de passagers. Je compris que plusieurs d'entre eux n'avaient pas de réservations et étaient en attente. Peu de temps après, le groupe des pilotes, officiers et agentes de bord défilèrent devant elle et franchirent la porte qui s'ouvrait sur le corridor d'accès à l'avion. Je terminai d'un trait mon café et me levai, car approchait le temps de s’enregistrer de d’embarquer. Un sourire me vint alors spontanément à la pensée que Montréal connaîtrait une après-midi misérable lorsque j’aurai les pieds trempés dans les eaux chaudes des caraïbes sous les feux du soleil du Mexique.

 

L’embarquement se déroula dans la demi-heure qui suivie. Après avoir de nouveau présenté ma carte d'embarquement je m'engageai dans la passerelle qui menait au cockpit.

 

Une chaleureuse hôtesse de l'air m'y accueillit et me dirigea vers mon siège. Je fus impressionné par l’intérieur de l’avion, vaste et tout y semblait neuf. Je comptais plus de douze rangées de sièges. J’évaluai que l’avion était rempli aux trois quarts de sa capacité lorsqu’on commença à présenter les mesures de sécurités pré enregistrées sur les écrans vidéo. Je regardai les agents de bords que j'imaginai soulagées de ne pas avoir à répéter ces présentations routinières et monotones surtout qu’elles se faisaient successivement en français, anglais et espagnol.

 

L’avion prit position sur la piste de décollage et peu de temps après son envol. J'étais toujours aussi impressionné par le vrombissement des réacteurs et de l'accélération du décollage qui nous collait au fond de nos sièges. J’avais pris l’avion des centaines de fois dans mes voyages au grand nord avec la compagnie d'air Inuit, mais il s’agissait de petits avions à quelques places. Ceci était tellement différent!  

 

Je  feuilletai les magasines laissé devant moi, dans une poche à l’endos du siège précédent. Il y avait un catalogue d’articles hors taxe ainsi qu’un magasine de voyage que je feuilletai. Il y avait un article sur Vancouver, les plages d’Acapulco, les plaisirs gastronomiques du New York métropolitain. Je délaissai le magazine et fermai les yeux et tentai de relaxer. La voix du capitaine me tira de mes rêveries, il annonçait que nous avions atteints notre altitude de croisière et que nous devrions atterrir à Cancun pour 15 heures quinze, heure locale.

 

Peu de temps après, une agente de bord m’offrit une collation et un breuvage que je mis simplement de côté. La présentation du film “La guerre des Mondes” version Spielberg avec Tom Cruise commença alors.  N’ayant aucun intérêt pour ce film, je me lançai dans la lecture du « Seigneur des Anneaux : Bilbon le hobitt ». J’avais déjà lu le livre lorsque j’étais au Secondaire, mais depuis que j’avais vu la trilogie des films du Seigneur des Anneaux,  je voulais le relire mais n’en avais jamais eu le temps auparavant. J’appréciais, tout en lisant,  de plus en plus l’idée de ne rien avoir à faire d’autres que de profiter de mon temps en égoïste. C’était donc cela des vacances!

 

Les hôtesses servirent le dîner, elles offraient du une assiette de pâtes ou du poulet (quoi d’autres!). J’avalai rapidement la poitrine de poulet mariné dans une sauce barbecue. Je fus déçu de ne rien apercevoir de mon hublot depuis notre départ de Montréal, sauf une épaisse couche de nuage. Nous éprouvions parfois de petites turbulences qui devinrent plus fréquentes et plus sévères. Il ne tarda pas au capitaine de rallumer l’insigne nous indiquant de garder nos ceintures de sécurité bouclées. Il s’adressa de nouveau à nous en anglais et français :

-Mesdames et messieurs, nous éprouvons des turbulences à notre approche de Cancun. Vous pouvez en blâmer les restes de l’orage tropical Stan qui traverse présentement la péninsule du Yucatan et devrais émerger dans  le golf du Mexique.  Il pleut présentement à Cancun avec des vents en rafale de 35 miles à l’heure et une température de 87 degrés Fahrenheit.  Rassurez-vous, nous ne nous attendons pas à aucune complication pour notre atterrissage. Cette dépression s’éloigne et son influence aura de beaucoup diminué lorsque nous serons à Cancun.

 

J’observai pendant l’avis du pilote que les hôtesses éprouvaient elles-mêmes de la difficulté à se déplacer et à se stabiliser. J’acceptai volontiers le café qu’elle servit.

 

Je tentai de me replonger dans mon livre mais cela était difficile avec l’avion que je sentais continuellement secoué. Tout service fut alors interrompu et le pilote demanda aux hôtesses de regagner leur siège et boucler leur ceinture. Ma voisine de siège était malade une agente de bord pris promptement soin d’elle.

 

Ces vacances ne commençaient vraiment pas comme je l’avais imaginé! Les mots rassurants de Kris me revirent à l’esprit :

« ...vous pouvez vous attendre à un ou deux jours de pluies avec du vent sur deux semaines.... ».

J’espérais qu’elle disait vrai autrement cela risquait d’être des vacances plutôt pitoyables! M’étais-je fait avoir? Ce que je ne ferais pas pour le sourire d’une fille... Plus jamais je ne me ferai prendre!

 

Le capitaine nous avisa de notre approche finale pour Cancun alors que les agents de bords s’affairaient à nous préparer à l’atterrissage. De mon hublot, je réalisai que nous avions enfin traversé le plafond nuageux et je pouvais entrevoir parfois, selon l’orientation de l’aile, un  tapis vert à perte de vue. Lors de la descente, les seules indications de présence humaine étaient le tracé des lignes électriques, quelques minces chemins de terre, une colonne de fumée où la forêt venait tout juste d’être abattue. J’entrevis les eaux turquoise et saphir se perdant dans l’infinité de l’est, découpées par le littoral parsemé de nombreux complexes hôteliers juxtaposés.

 

Dès que l’avion se posa et que ses pneus touchèrent le sol, des applaudissements se firent entendre dans la cabine.  Je réalisai alors que seuls les québécois applaudissaient. Je me demandais le fondement de cette tradition exactement. Etait-ce pour remercier Dieu d’avoir survécu le vol, le pilote de son accomplissement ou simplement la joie d’être arrivé? Probablement les trois à la fois.

 

L’avion roulait encore et malgré que l'on nous demanda de rester assis à nos sièges tant que l’appareil ne se serait pas immobilisé, les gens commençaient impatiemment à ramasser leurs effets personnels et à s’empresser vers la porte. Lorsqu’elle s’ouvrit enfin, je senti l’air chaud et humide de l’extérieur s’engouffrer dans l’habitacle de l’avion. Tous débarquèrent et  ramassèrent le reste de leurs valises sur les chariots pour se diriger vers le service d’immigration Mexicain. Cette section de l’aéroport me rappelait un immense amphithéâtre dont l’unique passage en labyrinthe délimité par des barrières de sécurité aboutissait à six agents d’immigration terrés dans des cabines de verre. Pour la première fois, je portai attention aux passagers. Il y avait de nombreux couples de différents âges ainsi que quelques jeunes familles dont la peau blanchâtre trahissait leur citoyenneté canadienne.  Je semblais être le seul jeune homme célibataire à bord. J’atteignis éventuellement un agent d’immigration qui vérifia mes papiers et me souhaita la bienvenue au Mexique. Il me restait la sécurité et les douanes à traverser que je trouvai assez particulière. On devait d’abord presser sur un gros bouton de plastique rouge, de la grosseur du poing d’un enfant. Si la lumière correspondante était verte, le passage n’était qu’une formalité. Si par contre la lumière s’avérait rouge, on procédait à une fouille minutieuse des bagages ainsi qu’à un interrogatoire en règle. Je fus soulagé d’obtenir une lumière verte.

 

Une pluie battante m’attendait à la sortie de l’aéroport. Mon imperméable était inaccessible au fond de ma valise. Mais cela ne me dérangeait pas, la pluie chaude, l’air salin portée par le vent m’était vivifiant. Par contre, il faisait vraiment  très chaud. C’était extrêmement accablant et torride pour moi qui étais habitué à une chaleur de dix degré Celsius aux meilleurs de l’été dans le Grand Nord. J’étais impatient d’échanger mes jeans pour un short léger.  Je suivis les autres voyageurs à la rencontre d’un groupe de jeunes gens mexicains qui étaient dehors malgré les intempéries et criaient pour attirer notre attention.  Ils brandissaient différents écriteaux, dont certaines étaient des affiches élaborées et imprimées en couleur qui contrastaient avec d’autres simplement écrites à la main sur un carton mouillé avec les noms de différents hôtels et clubs. Je trouvai finalement une petite demoiselle enjouée aux cheveux tressés qui portait un écriteau «Allure Mayan Riviera Resort».

 

Je me présentai à elle, elle vérifia mon nom sur sa liste qu’elle cocha et me dirigea vers un autobus. C’était un vieil autobus scolaire jaune qui était déjà presque plein. J’étais trempé jusqu’à l’os mais réalisai que je n’étais pas le seul. En me cherchant un siège je réalisai qu’il n’y avait que peu de gens qui apparemment avait partagé le même vol que moi. J’étais à peine assis au fond de l’autobus lorsque nous démarrâmes. Notre jeune hôtesse nous souhaita la bienvenue et nous avisa que notre voyage prendrait environ une heure et demie, de relaxer et profiter du transport.  Elle distribua un ensemble de dépliants et guides touristiques concernant notre hôtel et ses environs. Je fus déçu de réaliser que nous avions déjà quitté la région de Cancun sans rien voir de la ville. Je remarquai que nous empruntions l’autoroute « Mex 307 » en direction sud.

Je lu que la péninsule du Yucatan comporte trois états mexicains : Quintana Roo, qui inclut la côte orientale, et où était mon hôtel « tout inclus » ; le Yucatan, dans le nord-ouest, et Campeche dans le sud-ouest, que je n'avais pas l’intention de visiter.

 

De nombreuses affiches touristiques bordaient la route dont celles du parc d’attraction de Xcaret, des randonnées équestres de Puerto Aventuras, des attraits de l’île de Cozumel ainsi qu’une affiche montrant un homme et une femme en plongée sous-marine dans des grottes appelées « cenoles ou cenotes » qui retinrent particulièrement mon attention. Géologiquement, je savais déjà que la péninsule du Yucatan avait été façonné par l'impact de la Terre avec un bolide cosmique qui, selon nos théories modernes, avait causé l’extinction des dinosaures. Les profondeurs du golfe du Mexique cachaient le cratère de Chicxulub, résidu de cette collision cataclysmique. La péninsule du Yucatan  est essentiellement composée d’une galette tout à fait plate de pierre calcaire, qui jusqu'à la dernière période glaciaire reposait au fond de la mer. L'érosion et la pluie on sculptés dans cette pierre frêle le réseau de grottes et de rivières souterraines qui sont devenues les cenotes.

 

Un autre panneau montait des merveilles naturelles de Xel-Ha ainsi que la possibilité de nager avec des dauphins. Je me promis d’essayer plein d’activités pendant mes vacances. Une chose était certaine: si je m’ennuyais pendant ces vacances, cela serait uniquement de ma faute.

 

Un jeune couple voisin, me sourirent et tentèrent d’entamer une conversation. Leur anglais trahissait un fort accent du sud des États-Unis. Il se présentèrent comme étant Ted et Judith de Louisville au Kentucky. Il était un homme sympathique dans la mi-vingtaine aux cheveux châtains soignés et aux yeux bleus; elle était une petite blonde plus réservée aux cheveux bouclés. Ils ne pouvaient contenir leur excitation et pour cause : ils devaient se marier dans la petite chapelle du complexe hôtelier en ce Jeudi et célébrer leur lune de miel. Ils m’apprirent également que certains membres de leur famille respective nous accompagnaient. Ils se tenaient constamment les mains en me défilant l’histoire leur première rencontre, leur plaisir mutuel d’avoir enfin rencontré l’âme sœur, la demande formelle en mariage. Ted embrassa la main de sa fiancée. Ils étaient tout à fait charmants jusqu’à ce qu’ils interrompirent leur histoire en réalisant que je n’avait pu jusque là glisser un seul mot. Je me présentai à eux. Ted me demanda alors la question fatidique, si j’étais marié. Je lui répondis tout simplement que je n’avais jamais eu la fortune de rencontrer mon âme sœur. Bizarrement, cette réponse les réjouit au plus haut point. Judith expliqua que Ted avait posé cette question parce que sa sœur n’avait pas d’escorte au mariage. Elle me prit la main tout en me regardant dans les yeux en disant qu’elle serait heureuse de me voir me joindre à leur célébration ainsi qu’à leur réception après. Son regard me disait qu’elle n’accepterait pas un non de ma part. Je promis en souriant que j’y serai. Ted voulu aussitôt me présenter sa sœur, mais sa fiancée l’en empêcha en lui serrant le bras. J’aimais bien cette Judith.  Je retournai mon attention vers ma fenêtre, où la pluie était devenue bruine. Je voyais essentiellement défiler des boisés interrompus par les entrées barricadées de complexes hôteliers alors que ces derniers restaient eux-mêmes invisibles masqués par une végétation abondante. À mi-chemin nous rencontrâmes notre premier signe évident de civilisation, une petite ville que nous traversâmes rapidement.  A part quelques intersections de rues perpendiculaires j’y vis également défiler un centre commercial d’une couleur rose gomme.

 

Une jeune et jolie femme s’approcha de mon siège et me demanda si elle pouvait s’asseoir avec moi. Elle avait de longs cheveux châtain clair et un délicat petit nez retroussé. C’était vraiment une très belle femme et j’avais reconnu le lien de parenté. Je la désarmai aussitôt en lui demandant si elle n’était pas la sœur de Ted. Je jetai un regard vers Judith qui cachait son visage dans ses mains et Ted qui regardait avec le plus grand intérêt. Je l’invitai à se joindre à moi. J’appris qu’elle s’appelait Angela et qu’elle était une chanteuse classique. Elle terminait ses études supérieures à l’université d’Indiana à Bloomington.  Elle parlait très bien le français ainsi que l’allemand et l’italien.  Notre conversation s’anima; je me retrouvai ainsi en charmante compagnie. Nous discutâmes d'opéra et de chansons classiques. Elle me parla aussi de sa co-locataire Lydia qui lui manquait beaucoup. En fait, elle parlait avec émotion de « sa » Lydia, une élève pianiste à l’académie de musique.  J’interceptai un clin d’œil complice que Ted destina à sa sœur. Je vis Judith lever les yeux au ciel.

 

Le voyage continua et les indications routières nous informaient que nous nous approchions d’une ville d’importance, Tulum, ce qui signifiait également que nous nous approchions de notre destination. Une borne à Xel-Ha  indiquait un centre archéologique proche ce qui m’intrigua. Je scrutai le bord de la route pour effectivement distinguer des structures de pierres en ruines perdues dans la forêt tropicale. Peu de temps après, on croisa un panneau indiquant le centre hôtelier « Allure Mayan Riviera Resort », souligné par cinq étoiles, à moins de 1 kilomètres et demi. Tout juste avant notre arrivée à l’hôtel, il y avait sur le bord de la route un petit centre d’artisanat mexicain affichant des tapis et tissus au couleurs chaudes et criantes. L’autobus atteignit enfin un portail élaboré en fer forgé noir qui s’ouvrit à notre rencontre sur un chemin de pierres imbriquées délimité par de grands palmiers. Excité, j’entrevis alors les terrains de tennis, une salle de spectacle à ciel ouvert, des bâtiments blanc et jaune soleil, munis de véranda et d’une architecture typiquement mexicaine. Je ne voyais aucun bâtiment qui ne dépassait deux ou trois étages, aucune structure élevée. L’autobus s’arrêta devant un grand bâtiment aux baies et portes vitrées qui semblait être le bâtiment principal du complexe. J’émergeai le tout dernier de l’autobus, heureux de réaliser que malgré le ciel couvert, toute précipitation avait cessée. Nous étions aussitôt accueillit par les membres du personnel qui souriaient en nous appelant tous par nos prénoms et en nous souhaitant la bienvenue « chez nous ». J’accompagnai Angela lorsqu’on nous invita à l’intérieur en nous passant des serviettes fraîches et parfumées d’eau de rose qui étaient bienvenues dans la chaleur et humidité ambiante. Alors que nous nous tamponnions nos visages, le champagne glacé nous était offert et sur un plateau d’argent par un monsieur à la peau brune dans un costume noir de trois pièces avec la cravate en argent. J’étais un peu inconfortable de me voir servir ainsi comme un richard. Ce n’était vraiment pas mon genre.

 

La salle de réception de l’Allure était grande, vaste, rectangulaire. Son plancher était de lattes d’un bois marron foncé entrelacées. Une table, immédiatement à l’entrée, offrait du encore plus de champagne conservé sur glace ainsi que des hors d’œuvres appétissants comme pour nous souhaiter cordialement la bienvenue. De nombreux valets étaient affairés à nous aider avec nos bagages. Sur notre gauche se trouvaient un valet et une préposée stationnés à un pupitre identifié « Concierge » muni d’un ordinateur. Derrière ce pupitre je pouvais distinguer une grande bibliothèque toute garnie dans une salle de lecture toute de verre, comportant des livres et des journaux avec une vue imprenable sur la piscine, la plage et l'océan. De nombreux meubles anciens de guingois ainsi que des fauteuils et divans de bois sculptés se trouvaient dans la salle, tous  aussi confortables et à la portée de nombreux téléphones de courtoisie. Enfin, il y avait sur la droite le bureau de la réception vers lequel je me dirigeai avec Angela que j’invitai à passer avant moi. Elle fut accueillie par une jeune mexicain qui n’avait même pas atteint la vingtaine, habillé impeccablement d’un pantalon noir, chemise blanche  et d’une veste de couleur bourgogne. Après quelques minutes Angela se tourna vers moi et m’annonça qu’elle se rendait à sa chambre et que l’on se reverrait sans doute plus tard.

 

Le jeune réceptionniste s’adressa alors à moi, sa plaque d’identification dorée épinglée sur sa poitrine indiquait le nom d’Enrique :

-Buenas tardes! Good afternoon! Bonjour!

-Bonjour répondis-je. J’ai une réservation au nom de Marc-Antoine Michel.

Il consulta son registre sur ordinateur.

-Si Señor Michael, vous êtes à chambre trois-un-zéro-deux! confirma le préposé en s’efforçant de me parler en français.

Il me tendit ma carte-clé à bande magnétisée ainsi qu’un plan du complexe hôtelier énumérant également tout les services disponibles. Il leva la main et un valet se présenta aussitôt.  Il lui ordonna d’amener mes bagages à la chambre. 

 

-Señor Michael,  indiqua le préposé, il y aura une réunion d’orientation en francés à cinq heures trente à la salle de cinéma. On expliquera et répondra à vos questions. Bienvenu à l'Allure Monsieur!

 

- Muchas Gracias Señor! répliquai-je dans mon meilleur espagnol.

 

Je suivis le valet qui traînait ma valise à roulette.  Nous nous engageâmes sur ce qui me sembla être l’allée principale du complexe faite de tuiles de terre cuite rouge. Elle était bordée d’une haie soigneusement taillée et d’immenses bols de terre cuite contenant des arrangements floraux. Sur le terrain j’observai de magnifiques arbres ornementés de fleurs ayant la forme du lys et la couleur de l’ivoire ainsi que des bosquets de petites fleurs rouge et magenta. Je tentai d’éviter en marchant les nombreuses flaques d’eau, vestiges de l’orage tropical qui venait de passer. On passa sous un premier bloc de deux étages de chambres dont le tunnel s’ouvrit sur un jardin centré d’une splendide fontaine de pierre. D’autres bâtiments se trouvaient devant, à gauche et à droite. Il s’agissait de l’agglomération des deux mil deux cents. Je notai les balcons munis de deux chaises, d’une table en verre et fer forgé ainsi qu’un grand hamac ayant vue sur la cour jardin intérieure. Nous continuâmes vers le complexe suivant et tournâmes vers le bâtiment sur la droite qui abritait les trois mil cents où se trouvait ma chambre.

 

Nous passâmes devant un carré de boisé sauvage ou j’aperçu un gros iguane qui paresseusement leva la tête à notre passage. Ma chambre, une suite junior, se révéla tranquille, accueillante et vaste.  Je remerciai le valet et lui laissai un pourboire qu’il accepta gracieusement. J’examinai la chambre. Les plafonds étaient élevés, ils faisaient près de dix pieds. Une paire d’éventails à palme y était accrochée.  Il y avait deux grands lits blancs de style californien colonial sur lequel avait été déposé des pétales de fleur écarlate et une serviette qui avait été soigneusement pliée dans la forme d’un cygne. J'y trouvai également deux petits chocolats enrobés dans un papier d’aluminium coloré ainsi qu’une carte me souhaitant la bienvenue signé à la main part de la femme de chambre qui s’occupait de mes quartiers dénommée Chantel. Il y avait un grand téléviseur et dessous un petit stéréo avec un lecteur de disques compacts intégré. J’étais heureux de m’être amené quelques disques de ma collection.

 

Il y avait un mini réfrigérateur que j’ouvrai pour compter 4 bouteilles d’eau, plusieurs choix de boissons gazeuses, jus de fruits ainsi que de la bière Dos Equis XX. J’avais un grand placard ainsi qu’une belle commode en bois sculptés, un grand divan confortable avec un pupitre et chaise. Dans le placard se trouvait un coffre de sûreté électronique à combinaison digitale. Le plancher de la chambre était de marbre blanc tout comme les tuiles, le lavabo et la cabine de la douche de la salle de bain. La douche était assez grande pour pouvoir accommoder deux personnes. Il y avait trois grandes étagères de bois marron dans la salle de bain sur lesquelles je plaçai mes effets personnels. Je mis mon portefeuille passeport, billets d’avion en sécurité dans le coffre, rangeai rapidement mes vêtements dans le placard et la commode et me changeai en enfilant un short sportif. Je m’arrêtai devant le miroir. Le short était court et exposait les cicatrices de mes cuisses. Mon torse aussi montrait une toile de scarifiages séquelle de ma rencontre avec cet horrible démon de l’arctique. Je n’avais pas songé qu'avec cette chaleur, je me m’exposerais ainsi à la vue de tous. Je détestais les regards curieux et inconfortables. Je changeai pour un pantalon court kaki descendant jusqu’au bas du genou et enfilai un T-shirt à manches courtes. J’espérais qu’en bronzant éventuellement le tracé des mes plaies de l’an dernier s’atténuerait. Je me lançai à l’exploration du complexe de l’Allure.  Je sortis de ma chambre en m’assurant que j’avais ma carte clé magnétique et tombai aussitôt face à face avec mon voisin reptilien, l’iguane, qui semblait me regarder négligemment de son bosquet de jungle.  

 

 

Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 19:20

6 Chicchan 3 Xul : Tulum, Quintana Roo, Mexique (18/07/2005)

 

Le vent hurlait, proférant ses menaces de destruction à venir. Un homme défiait la pluie battante qui commençait à déferler violemment et contemplait avec appréhension l’océan depuis le flanc de la structure ancienne d’"El Castillo". Il était habillé d’un poncho imperméable, ne laissant qu’entrevoir une tête ébène aux cheveux lisses avec des yeux noirs limpides. Il avait une figure maigre à la peau brune, ciselée, racée, intelligente avec un nez busqué. Ahulane Kin Balam, baptisé sous le nom chrétien de Saul, observait la mer grise et écumeuse constamment déchirée par des vagues de plus en plus violentes qui assaillaient le littoral sans répit. Au delà de la mer, il scrutait un horizon opaque, impénétrable, tout aussi obscur que la nuit malgré le soleil de l’après-midi qui brillait encore derrière lui. Il savait qu’au-delà de cet horizon se terraient les forces destructrices et colossales de l’ouragan qui venait. Il crevait le cœur du jeune Maya de penser à la dévastation que pourrait causer l’ouragan sur la cité antique de Tulum.

Le dernier bulletin de nouvelles avait décrit les longues files de touristes apeurés qui avaient  envahi l’aéroport de Cancun en voulant fuir devant le cyclone tropical de catégorie 5, le maximum de l’échelle de la force des ouragans de Saffir-Simpson. Le gouvernement du Mexique avait d’ailleurs déclenché depuis samedi une évacuation massive des centres hôteliers et des plateformes pétrolières maritimes alors que l’ouragan s’apprêtait à déferler avec ses vents de plus de 200 kilomètres par heure sur la péninsule du Yucatan. Les dernières estimations des météorologues du Centre National américain des ouragans à Miami  avaient projeté que l’œil, le centre du cyclone appelé Emily, toucherait terre à la Riviera Maya dans la soirée.

 

- C’est la furie de Huracan qui te fait peur?

Saul sourit et se tourna vers Papah, le plus ancien des préposés à l’entretien du site archéologique de Tulum qui venait tout juste de le joindre. Le vieil homme était protégé par un vieil imperméable de caoutchouc kaki et surveillait l’est à son tour.

Saul comprenait bien l’allusion du vieil homme. Dans la mythologie Maya, Huracan, le cœur des cieux, était un des dieux originaux du vent, de l’orage et du feu qui vivait dans les vents et nuages.  Ce dieu avait tenté d’éradiquer par le Grand déluge l’humanité qui avait irritée les autres dieux. Son nom était d’ailleurs à l’origine du mot ouragan, « Hurricane » en anglais. Saul répondit au vieux maya :

- Avant ceci, j’ai survécu comme enfant à des tremblements de terre ainsi qu'aux guerres de mon pays natal et grandi dans le chaos de la Cité des Anges. Ceci est mon premier ouragan. Je dois admettre que « le dieu à une jambe » m’inquiète, non pas pour moi-même, mais pour les autres Mayas qui n’ont que des refuges rudimentaires contre sa furie.

Il ajouta en regardant les ruines derrière lui:

- Il me peine aussi de penser que cette ville pourrait disparaître...

Papah l’interrompit :

- Ce n’est pas le premier ouragan de Tulum ou des mayas du Yucatan!

Ce lieu  a survécu aux guerres, famines, épidémies, conquistadores espagnols, aux révoltes, à l'évangélisation, la civilisation moderne, la pollution et jusqu’ici aux touristes!!!

 

Sur ce dernier mot, il fit une grimace sarcastique qui fit rire Saul.

Il avait beaucoup d’affection pour Papah. Il avait été un mentor pour lui en lui communiquant son héritage culturel et spirituel en tant que membre de la tribu des Itzas. De plusieurs façons, il avait été aussi le père qu’il n’avait jamais pu avoir ayant été arraché de son Peten natal pour être adopté aux États-Unis.

- Maintenant, dit le vieil homme en martelant le jeune maya de son index, toi tu n’est pas de pierre tout comme cette cité! Tu devrais aller à ton abri!

Saul ne bougea pas.

- Va! ordonna Papah en lui mettant ses mains ridées sur ses épaules. On a tout fait ce qui était à faire. On a recouvert les fresques de plastiques, consolidé les structures les plus fragiles. Il n’y a rien d’autres à faire. C’est dans les mains du seigneur Chac. Cela sera selon sa volonté!

Il y eu alors un éclair lointain suivit d’un roulement sourd de tonnerre comme pour souligner le nom du dieu maya bienveillant du tonnerre et de la pluie qui assurait la fertilité et les récoltes.

- Tu vois Chac est d’accord avec moi! insista Papah avec un sourire amusé.

Saul savait que Papah avait raison. Le dieu Chac, avec son visage grimaçant et son nez éléphantesque tordu, était un des dieux les plus vénérés des mayas. Il amenait la pluie et assurait l'abondance des récoltes.

Saul et Papah échangèrent un regard en voyant de nouveau la foudre transpercer la mer au large. La pluie augmentait en intensité.

-Tu viens avec moi? demanda le jeune Maya à son aîné.

Le vieil appariteur hocha la tête.

- Moi, je dois faire un dernier tour, tout vérifier une dernière fois. C’est mon travail et pas le tien! Toi, tu vas aller te réfugier! ordonna de nouveau Papah.

Le vieil homme ajouta sur un ton grave pour calmer une fois pour toutes les hésitations du jeune homme:

- Va! Fait confiance, ait foi. N’oublie jamais qui tu es et ton héritage en tant que fils d’Itzamna.

 

Ce fut les dernières paroles que Saul entendit de Papah.

 

 

Saul était terré dans la petite chapelle du complexe hôtelier qui avait été transformé en un refuge de fortune. Seule la lumière faible et blafarde des lampions éclairait leur abri en raison de l’électricité qui avait failli et du soucis d’économiser les piles des lampes de poche. Ce petit refuge était rempli par d’autres employés du complexe hôtelier où il travaillait  ainsi que des membres de leur famille. Ils avaient tous choisi de rester à l’Allure malgré le risque de la mer proche. Pour ces derniers, le complexe de vacanciers était leur seule famille et moyen de subsistance. Les clients de l’hôtel avaient été depuis longtemps été évacués par autobus à l’auditorium du collège de Valladolid à plus de 100 kilomètres à l’intérieur des terres.

 

Seul l’épaisseur d’un mur en blocs de béton et de ciment se dressait entre eux et la tempête. Les grandes portes en bois massif de l’église avaient été barricadées.  Saul pouvait entendre la furie qui rageait à l’extérieur de la chapelle. Par-dessus le puissant sifflement strident des vents, il percevait parfois le claquement de portes, la chute d’arbres ou de poteaux ainsi que le fracas d'objets s’écrasant contre les plaques de tôles qui protégeaient leurs fenêtres. Assises sur les bancs et fixant l’autel et la croix au fond de la petite église ainsi que l'icône sacré de Sa grande Dame, un quatuor de femmes récitaient de façon monotone leur chapelet, le son de leurs prières couvertes par les cris et pleurs d’enfants effrayés et de la voix calmante de leur mères. Il tourna son attention à son Yaesu VX-5RS, sa petite radio à ondes courtes portable. Tout en gardant son oreille contre le haut-parleur, il balaya la bande de fréquences à la recherche de communications ou d’informations concernant l’ouragan et la région. Il ne trouva qu’une seule station radio de Cancun perceptible de façon erratique dans le bruissement de la statique. On y annonçait que l’ouragan avait été réduit à un niveau 4 et qu’il avait d’abord frappé l’île de Cozumel de plein fouet avant de relâcher toute sa furie sur Puerto Aventuras où son œil avait touché terre. C’était à ce lieu, à une trentaine de kilomètre au Nord de Tulum qu’on s’attendait à retrouver les pires dommages. Cela le concerna grandement : il connaissait beaucoup de gens à Puerto Aventuras.

 

Saul ferma les yeux et se permit de s’assoupir un instant assis par terre, le dos contre un mur. Toute la fatigue cumulée de la journée le rattrapa et il tomba rapidement dans un profond sommeil.

 

 


 

 

 

 

 

 

6 Chicchan 3 Xul : Chichen Itza, Yucatan, Mexique

 

Elle était enveloppée par les vents, la pluie et le tonnerre et telle une déesse, elle se dressait du haut des hautes parois rocheuses. Il était évident à la lueur des éclairs, que cette apparition à la silhouette gracieuse drapée de blanc était bien de chair. Son visage délicat affichait une grande inquiétude et appréhension alors qu’elle surveillait le puits sacré dont le fond montait, constamment gonflée par les pluies diluviennes.

Deux bras musclés émergèrent des eaux turbulentes et, entre les deux bras apparut une tête noire aux cheveux lisses, aux yeux d’un bleu violet profond qui semblait limpide même dans cette obscurité. Il avait une figure symétrique, parfaitement ciselée avec un nez droit. Il était magnifique, de la même race qu’elle. Il ne portait qu'un réservoir d'air comprimé.

 

Le jeune homme regarda au sommet du puit du cenote pour croiser le regard attentif de sa compagne qui cachait difficilement son désappointement. Il échangea quelques mots avec elle dans une langue que la Terre n’avait pas entendue depuis des millénaires. Elle pensa un moment et ordonna à l’homme de continuer.  Ce dernier lui signala d’un geste de la tête qu’il avait bien entendu. 

Il continua ainsi ses plongées jusqu’à ce qu’elle lui indique à contrecoeur d’abandonner. Sa voix était triste alourdie par son espoir trahi: leur recherche n’avait produit aucun résultat.  À l’aide d’une corde, il remonta rapidement l'enceinte du puit sacré maya apparemment sans effort et avec une agilité extraordinaire. Il se débarrassa de sa bombonne d’air comprimé, complètement nu, révélant un corps aussi puissant que parfait. Il lui prit la main doucement en la regardant avec ses yeux toujours aussi résolus et plein de compassion. C’est sans équivoque qu’il signala qu’il était impératif de partir. Il s’engagèrent dans le sentier désert qui quittait les abords du cenote sacrificiel et s’arrêtèrent subitement. Elle montra un panneau battu par les vents et la pluie et demeura devant perplexe. Le visage de l’homme s’alluma dans un éclair de compréhension. Une lueur s’alluma dans son regard, tout comme dans celui de la femme: celui de l’espoir qui renaissait.

Ils reprirent leur chemin et disparurent dans la nuit et la tempête.

 

 


 

 

 

 

 

 

7 Cimi 4 Xul: Tulum, Quintana Roo, Mexique

 

Saul se réveilla en sursaut. Il s’était endormi malgré lui; il avait même rêvé. Un rêve des plus étranges d’ailleurs. Il y avait gravi l’escalier d’une haute pyramide. Il se rappelait vivement du  ciel cristallin, bleu, riche et sombre comme un saphir. Au zénith de ce ciel trônait une étoile fixe et étincelante autour de laquelle tous les autres astres du firmament orbitait révérencieusement. Cette étoile était au sommet d’un arbre, le Ceiba. Il y avait trois animaux autour de l’arbre : un ours au pelage jaune ivoire, une chouette blanche ainsi qu’un jaguar noir. Les animaux prirent forme humaine et devinrent deux hommes et une femme. La femme qui était sur sa droite était jeune, très belle, toute drapée de blanc éclatant. Son front était orné d’un fin diadème avec un croissant argent, comme celui de la lune à sa première phase avec ses pointes dirigées vers le haut, qui retenait de longs cheveux aux boucles serpentines de la couleur de la nuit. En face de lui, de l’autre côté du tronc de l’arbre, se dressait un puissant guerrier armé d’une lance. Il semblait tout droit sorti d’une fresque ancienne. Il portait armure et un couvre chef à l’effigie du guépard. Son regard de fauve était particulièrement féroce et perçant. Il tenait la main de la femme. C’est l’autre homme qui se tenait à sa gauche dont l’apparence le choqua le plus. Un homme blanc, athlétique, aux cheveux d’or et yeux d’un bleu limpide, à la gueule carrée comme de nombreux touristes de la Riviera Maya. Il s’était donné les attributs du dieu soleil, c’était un sacrilège, il était un homme blanc! 

 

Maintenant qu’il y repensait, Saul étaient convaincu que cela n’avait pas été un rêve ordinaire, ses souvenirs demeurant encore si vivides. Il comprenait certain des symboles de son rêve. Il y avait juste ce profanateur d’homme blanc pour lequel il ne trouvait pas d’interprétation, mais il n’avait pas le temps d’y méditer plus longtemps.  Ils avaient survécu à la tempête pendant la nuit. Il voulait avec la levée du jour quitter l’abri et affronter l’extérieur malgré la mauvaise température qui persistait encore. Il était accompagné par d’autres volontaires, tous ouvriers de l’hôtel. Alors qu’ils ouvraient les deux grandes portes de l’église, tous avaient le cœur serré en appréhendant la désolation qui pouvait les attendre. Saul se dirigea vers la plage et trouva l’ensemble de la piscine, patio complètement submergé en partie par l’océan furieux et le cenote qui débordait. C’est en marchant avec de l’eau jusqu’au cheville qu’il découvrit qu’une partie du restaurant d’El Charro, ainsi que les huttes, cabanes et quai près de la plage avaient été soufflés hors d’existence. Il pouvait observer quelques cocotiers et arbres jonchant le sol, complètement déracinés.  Les bâtiments principaux avaient quelques baies vitrées brisées mais leur structures étaient indemnes mis à part quelques légers dommages à leur toit.  Les chambres de l’hôtel n’avaient pas subit de dommage apparents. Il n’y avait aucune électricité et pour cause: il ne restait rien à certains endroits du réseau de distribution électrique qui avait été arraché.  Les lignes téléphoniques étaient dans le même état. Le complexe hôtelier était quelque peu mal amoché mais dans son ensemble restait essentiellement intact. Saul ne douta pas un instant que les autres employés réussiraient très vite à restaurer par leur labeur le complexe hôtelier à sa pleine splendeur d’avant le passage de ouragan. Il le rassurait de penser que sans doute d’ici deux jours tout au plus, les touristes pourront revenir et profiter de nouveau du déjeuner qui sera servi à la Hacienda.  Et si l’hôtel avait ainsi survécu à l’ouragan, qu’en était-il des ruines de Tulum? Il quitta avec empressement les autres employés de l’hôtel qui dans l’allégresse générale remerciait Dieu d’avoir protégé leur hôtel.

 

Il décida de marcher sur les dix kilomètres le séparant des ruines de Tulum. Il aurait pour autant s’agir de 100 kilomètres tellement que la route était longue et pénible alors qu’il était constamment battu par les rafales brutales de vents et la pluie incessante. Mais il n’avait pas le choix, la route était inondée à plusieurs endroits et couverte de détritus ce qui auraient rendu toute circulation automobile périlleuse ou sinon impossible. Il était résolu de continuer car il s’agissait bien du seul moyen d’atteindre les ruines en ce moment. Il entrevit en chemin les restants de toits arrachés, les pylônes utilitaires de bétons brisés et de métal tordus, étalés tout le long de la route. Saul remarqua qu’il ne restait rien d’un charmant complexe hôtelier de huttes aux toitures de chaume qui existait le long d'une bande reculée de la plage tout près du site archéologique de Tulum. Il connaissait bien l’endroit qui avait été particulièrement populaire avec les randonneurs et jeunes touristes. Un autre hôtel peint rose et bleu situé à l'intersection de l'autoroute et du chemin menant au site archéologique avait aussi été visiblement éprouvé par l'ouragan. Il n'y avait plus aucune trace d'une petite boutique de souvenirs, une cabane de bois, qui se trouvait auparavant tout près de l’entrée du stationnement à l’ouest. Cela lui fit craindre le pire alors qu'il sauta la barrière de métal et emprunta le chemin de terre menant aux ruines de l'antique citée de Tulum.

 

Il vit d’abord, dans la distance, la muraille de 5 mètres qui sur trois côtés enclavait les ruines et qui se dressait apparemment toujours intactes.  Il traversa l'enceinte de la billetterie et gravit rapidement les marches de pierre et accouru sur le site de l’ancienne ville Maya. Il inspecta tour à tour les extérieurs de la maison du puits, du temple des fresques, le temple miniature, du grand palais, du temple du dieu descendant, de l’oratoire, du Castillo, du temple de la stèle initiale ainsi que les autres structures et plateformes répertoriées. Il n’avait trouvé aucun dommage significatif. Même la paire des tours d’El Torreón qui était déjà précaire avait, comme le reste de la ville Maya, bien survécues à l’ouragan. Saul sourit ne sachant pas trop si il devait remercier Dieu ou Chac de ce miracle. En fait, il était fort surpris d’être le premier arrivé sur le site, même avant Papah. Il continua sa visite sans attendre en se rendant vers l'océan. Les plages étaient submergées par la mer encore furieuse. L’érosion causées par la tempête était flagrante. À certains endroits la falaise surplombant la plage s’était même effondrée. Il trouva même le coin de ce qui semblait être à première vue une pierre de fondation de la ville qui s’était déterrée tout juste derrière le Castillo, sans doute révélée à la suite du bouleversement des sols. Elle était très proche de la falaise.  Saul se rapprocha de la pierre prudemment car quelque chose d’inusité y avait attiré son attention. Il y avait bien quelques taches de couleur rouge sur cette pierre. En prenant toutes les précautions, il tassa le sable et dégagea encore plus délicatement la terre à la surface de la pierre pour y découvrir à sa plus grande surprise la tête de Chac coiffé d’une tête de jaguar en bas relief qui portait encore les traces de sa peinture rouge originale et qui ne faisait qu’une petite partie d’un plus grand ensemble. Il passa sa main tremblante sur la pierre. À sa grande surprise, il réalisa qu’il n’avait pas découvert une pierre mais bien une stèle. Il y devinait d’autres glyphes sculptés dans la pierre autour et au-dessus le jaguar. Une partie des glyphes arrangés en colonnes indiquaient la date par le long compte, c’est à dire le nombre de jour écoulé depuis la date du 14 août 3114 avant Jésus-Christ. Il calcula rapidement que la stèle datait du début du dixième siècle. Il pouvait aussi interpréter une partie des autres écrits visibles qui référaient au Dieu Chacal Bacal, ce qui signifiait le Bacab rouge, dont le nom était Hobnil, comme gardien bacab de l’est et dont les années Kan lui était assigné. Il trouva aussi le nom associé de Chak-Xib-Chac, c'est à dire le dieu Chac rouge de la pluie.

 

Saul était surexcité, c’était peut-être la découverte de la décennie pour Tulum. Saul recouvra nerveusement la partie exposée de la stèle avec une couche de sable ainsi que de son propre poncho imperméable afin de la protéger de la pluie même si elle avait évidemment résisté aux éléments jusque là depuis plus d'un millénaire. Il avait hâte de partager avec Papah sa grande découverte. Mais en fait où était-il? Il devait sûrement être à Tulum depuis longtemps. Le vieux maya était surement affairé à inspecter les ruines et estimer l'étendu des dégâts.

Saul commença à parcourir les ruines à la recherche de Papah mais en vain. Il cria depuis la plateforme des danseurs au centre du complexe mais ses appels restèrent sans réponse. Il semblait être la seule âme vivante à Tulum. Un sentiment grandissant d’inquiétude l’envahissait, une crainte qui se concrétisa lorsqu’il trouva la vieille jeep olive de Papah stationnée près du rempart sud du site archéologique. Elle était couverte de feuille et débris et avait passée selon toute évidence l’ouragan à cet endroit. Ce qui voulait dire que vieil homme avait affronté l’ouragan ici, dans l’enceinte de Tulum.

Saul cria encore et encore le nom de Papah et chercha cette fois à l’intérieur des structures partout sur le site.

 

Il le trouva dans le temple des vents. Il y était allongé sur le plancher de pierre, les yeux fermés, son visage figé dans une expression paisible. Il était habillé d’un costume cérémoniel maya. Non pas celui qu’on montrait au touristes, mais un véritable habit de grand prêtre. Il était habillé d’un pagne de coton ajusté et matelassée richement ornée avec de lourds colliers de jade, obsidienne, turquoise, perles et coquillages. Il portait, tel une cape, une peau de jaguar sur ses épaules. Il avait aussi de larges boucles d’oreille ainsi que des bracelets de jade ciselés et massifs.  Il chaussait des sandales complétées par des protège chevilles taillé également en peau de jaguar. Mais ce qui restait le plus spectaculaire était son couvre chef élaboré dont la forme évoquait aussi la tête du félin sacré dont les yeux étaient des turquoises. La tête était couronnée par de magnifiques plumes vertes de quetzal, l’oiseau sacré maya.  Il portait dans sa main droite le bâton sacré que Saul savait légué par son père et transmis par des générations d’ancêtres avant lui. Ce sceptre était un symbole d’autorité et indiquait un haut rang religieux. Sa main gauche était rouge, teintée par son propre sang coagulé.

Saul ne savait que faire; d’une part il n’avait jamais vu Papah ainsi. Mais il était paralysé par une plus grande crainte.

 

Maladroitement il s’adressa à Papah :

-Hé! Ce n’est pas le temps de dormir, amigo!

 

Mais il n’y eu pas de réponse, le silence mis à part les plaintes du vent. C’est avec le souffle court et appréhension qu’il toucha le corps à peine tiède. Il rechercha sans succès un pulse au poignet et dans le cou. Il s’obstina pendant un bon 15 minutes à prodiguer des techniques de réanimation inutiles avant d’accepter l’évidence que Papah était mort depuis trop longtemps. Il se jeta par derrière et se réfugia dans un coin recroquevillé, en sanglotant comme un enfant pendant un long moment. Il reprit sur lui-même et remarqua un bol presque complètement vidé de son contenu qui semblait être un potage de maïs et qui avait été répandu aux quatre coins de la salle sans doute en offrandes aux dieux. Il reconnu aussi la senteur encore présente de copal qui avait été brûlé comme encens. Papah s’était lui-même coupé la main dans un rituel de sang et il avait imprégné sa main sanglante sur le mur faisant face à la mer y laissant ainsi l’empreinte d’une main rouge, le symbole d’Itzamna. Tout près de Papah, il y avait aussi une gourde laissée ouverte qu’il ramassa et  sentit. Il y trempa ses lèvres et y goûta. Il s’agissait bien de la boisson rituelle du balché, où l’écorce de cet arbre est fermentée dans un mélange d’eau et de miel et parfois entremêlée d’hallucinogène.

 

Une poussée de colère étreint Saul.

-Que faisais-tu vieux fou? Que faisais-tu? Par ton rituel tu espérais quoi? Tu voulais l’intervention de tes dieux?  Pourquoi? Pour sauver Tulum?

Seul le vent sifflant lui répondit en brisant le silence.

 

- Qu’importe cela ne valait pas ta vie, vieux fou ! cria-t-il sèchement et amèrement et frappant le bol d’un coup de pied.

 

Il s’arrêta net, saisi par un puissant sentiment de honte.

Il réalisa soudainement qu’on ne pouvait retrouver Papah ainsi. Il ne pouvait laisser ce souvenir de lui, cette image, à la vue de tous. Tout le ridicule qui en découlerait; Papah avait dédié toute sa vie à Tulum et méritait mieux. Bientôt des agents gouvernementaux et des journalistes viendront à leur tour visiter Tulum pour constater les dégâts laissés par l’ouragan. L’ancienne ville côtière maya était une propriété gouvernementale mexicaine maintenant et on y avait prohibé la pratique des anciens rituels. Il pouvait facilement imaginer l’embarras causé par les titres du genre « Anciens rites païens encore pratiqué dans paradis touristique! ». Cela ne pouvais être l’héritage légué par Papah qui passerait alors que pour un vieil illuminé. Il avait dédié sa vie à Tulum et méritait mieux que cela.

Saul se résolu à enlever de la dépouille de Papah son habit cérémoniel pour l'échanger avec ses vêtements habituels. Ce faisant, il se sentait coupable d'être ainsi devenu un profanateur en trahissant la mémoire de Papah qu’il savait une homme fier.

 

Que lui avait dit Papah tout juste avant qu’ils se quittent?

De ne pas oublier son héritage Maya. Chose certaine, il n’oublierais jamais Papah.

Pour la sauvegarde de l’âme de son défunt mentor, Saul implora et pria en son nom tous les dieux qu’il connaissait, incluant celui du Christ mort sur la croix.  Il avait foi d’aider ainsi à force de prières son vieil ami afin qu’il ne soit pas retenu ni par le dieu de la mort Yum Cimil ou par Ah Punch, le roi du monde obscur des morts de Xibalba,. Il se laissa ensuite aller et pleura, s’affligeant de la perte de celui qui avait été pendant si longtemps sa seule famille. Il passa ainsi plus de six longues heures, seul avec la dépouille avant que quelqu’un vienne enfin.


 


Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 19:20

5 Cimi 9 Yaxkin (13/08/2004) Monts Torngat, Nunavik, Québec, Canada

Je m’ouvris les yeux. Tout ce que je ressentais était de la souffrance. Je n’avais pas de corps, pas de torse, pas de bras ou de jambes; tout ce qui restait de moi n’était qu’un amalgame de douleurs insupportables, crues et vives.  Il faisait sombre, il n’y avait que la  faible lumière orangée d’une lampe à l’huile. J’étais dans une tente exigu dans un abri de fortune. Taliriktoq et Amaroq avaient donc décidé de ne pas me déplacer. Mes blessures devaient être trop graves pour que je sois bougé.  Inspirer et expirer m’était pénible, presque impossible. Je devais me concentrer pour respirer.  J’avais probablement de nombreuses côtes de brisées et possiblement un poumon perforé.  Je ne pouvais pas bouger, même pas ma tête. J’étais dans l’immobilité la plus complète sur ce sol de pierre glacé en permanence. De toute façon je ne voulais pas voir, je devais n’être qu’une bouillie sanguinolente complètement déchiquetée. Je voulais mourir, je ne voulais plus vivre, j’étais certain d’être infirme ou paralysé. Mourir à bout de mon sang, c’est ce que je souhaitais, mon Dieu par pitié.....

Je criai d’une voix rauque et faible :

- Taliriktoq! Amaroq!

Mais ils ne vinrent pas. M’avaient-ils ainsi abandonnés? Je paniquai :

- Par pitié! Au secours! Help! Ikajulaunga!     

           

- IkajorungnarKagît? (Je peux vous aider?)

La voix provenait d’un vieillard aux longs cheveux blancs qui entra dans la tente et se pencha sur moi avec un sourire complètement édenté mais un visage plein de compassion. Sa présence me calma. J’essayai de lui parler de façon saccadée en inuit:

- IkajortauneKadlariaKarpunga!  (J’ai besoin d’aide désespérément) nanortaq! (Victime d’ours blanc)  IkajorniarKingâ? (Allez vous m’aider?)

- Taliriktoq, Amaroq : aodlapoq. Ikajortut tikkiniarput mânakut! (Taliriktoq, Amaroq : parti au loin. De l’aide viendra bientôt!) rassura le vieil homme. Il montra une direction au-delà de la toile de la tente.

Je compris que mes amis Inuits étaient partis sans doute chercher des secours.

-  You understand English? Tukkisivêt Englisetût? (Comprenez vous l’anglais?)

Je savais qu’en général les vieux Inuits connaissaient l’anglais plutôt que le français.

Le vieillard me répondit :                     

- oKarungnangilanga Englisetût; Tukkisivêt Inuktût? (Je ne parle pas anglais; Comprenez vous le langage Inuit?)

- oKarungnarpunga kêtamik,  oKarasuarniarpunga Inuktût ! (Je suis capable d’en parler un peu, je vais essayer de parler Inuktût).

Il me demanda :

- Kinauvêt? (Quel est ton nom?)

- atteKarpunga Marko Antonio Mikaelo (Mon nom est Marc-Antoine Michel).

- Kuviasukpunga illitarilerapkit! (Heureux de faire votre rencontre)

Sa réponse courtoise me sembla bizarre dans les circonstances. Je l’interrogeai à mon tour :

-  kinauvêt?     

-  Angakkuq, erenaliopoq!

Il ne s’agissait pas d’un nom de personne. J’étais certain du premier mot qui voulait dire Shaman. Je n’étais pas certain du sens du deuxième mais je croyais qu’ils voulaient dire magicien. Taliriktoq et Amaroq m’avaient donc laissé avec un Shaman en attendant leur retour. Mais comment était-il parvenu jusqu’ici au milieu de nulle part?  Je ne savais pas d’où il venait, mais j’étais certain qu’il était ce qui se rapprochait le plus d’un soigneur au millier de kilomètre à la ronde.

- KanoêKêt? (Comment vas-tu?) me demanda l’homme visiblement concerné.

 

- kanoêpunga KanimaseK ânianarpoK (je ne vais pas bien!) Keujanarpunga! (J’ai froid) erKsilerpunga!(J’ai peur).

 

- erKsiniarnaK  (ne soit pas effrayé) me dit-il d’une voix réconfortante mais forte.

Il commença à m’examiner.  Il m’enleva méticuleusement tous mes vêtement, de la façon la plus délicate qu’il pouvait en coupant les tissus avec une lame lorsque nécessaire. Cela était la pire des tortures et me faisait horriblement mal lorsqu’il retirait le matériel pris à l’intérieur de mes plaies. Je les sentais mes blessures se rouvrir toute grandes et saigner abondamment. Je ne pouvais retenir mes sanglots et mes larmes. 

- Keaniarnak! (Ne pleure pas s’il vous plait!).

Mais je ne pouvais pas m’empêcher, j’étais en choc et je tremblotais. Il compléta son inspection. J’avais besoin de plusieurs minutes pour me remettre quelque peu et pouvoir me concentrer sur ce qu’il me disait.

Il m’annonça son diagnostic :

- niutit serKomitauvoK tullimatît  koppisimavut. (Tes jambes sont brisées; tes vertèbres fracturés). unuktut killeK una angijôvoK; amishut  aok asiuyoq ; aok kuvioq (plusieurs blessures sont profondes; beaucoup de sang s’est perdu, le sang coule encore).

Je lui ajoutai :

 - talliga serKominasugimara! (je pense aussi que j’ai le bras cassé!).

Il confirma d’un signe de tête. Il dit alors gravement :

- sumik pijomavêt? inuovoq ubvalu toqovoq (Que veux-tu? Vivre ou mourir?) 

Sa question me choqua. Offrait-il de m’abattre comme on tue un animal blessé afin d’abréger ses souffrances? Avait-il deviné mes pensées et mes craintes? Étais-je vraiment blessé au point de ne plus avoir de chance d’une vie normale? La mort serait alors une échappatoire attirante et clémente devant tous les maux que je subissais maintenant et qui subsisteraient si jamais je continuais à vivre. Je sentais aussi le regard de l’homme sur moi et il attendait une réponse. Curieusement la crainte de le décevoir surpassait ma peur de vivre et je lui répondis :

-Inuvoq! (Vivre!)

L’homme en était absolument réjouit et dit avec douceur et enthousiasme :

Pioyoq ! taîmatsiaq, igvitmut  sapiyuittoq ! (Bien! C’est très bien ainsi pour toi qui ne se décourages pas).

Le Shaman s’affaira autour de moi. Il embrassa des amulettes qu’il plaça respectueusement autour de moi. Il alluma de l’encens et des bougies. La senteur me fit tousser et cracher du sang, un arôme que je ne reconnaissais pas. Il fit un long chant solennel, primordial dans un langage qui m'étais inconnu et qui était d’une beauté qui me faisait vibrer au plus profond de mon être et me fit oublier jusqu’à ma douleur.

Je l’entendis verser un liquide. Il me le montra un grand bol contenant un liquide parfaitement clair et transparent en spécifiant:

- imeK  Pingaluit imek (Eau, eau de Pingaluit). 

Voulais-t-il dire de l’eau du cratère? Ce cratère était à plus de 500 kilomètres d’ici complètement de l’autre côté de la Baie d’Ungava. Il y a quelques semaines seulement, j’étais au parc national de Pingaluit qui en langue inuktitut, signifie le "grand bouton éruptif " et qui n’existait officiellement que depuis moins d’un an. J’ai réalisé là-bas un de mes rêves de géologue en visitant le magnifique cratère de Pingaluit, anciennement connu sous le nom du cratère du Nouveau-Québec, une dépression circulaire d'un diamètre de 3 km et d'une profondeur de plus de 400 m, a été formé par la chute d'un météorite gigantesque il y a 1,5 million d'années. Le lac qui s'y est créé serait le plus profond en Amérique du Nord. Son eau douce, d'une pureté unique au monde, provient exclusivement des précipitations et de la fonte des neiges. Les légendes des Inuits attribuent d’ailleurs à cette eau des propriétés magiques.

Il ajouta en trempant un linge dans l’eau:

- ivsornaineK erKanadlarpok! (La propreté est importante!)

Il commença à nettoyer mes plaies avec autant de douceur que si j’aurais été un nouveau né en commençant par mon visage.

J’ai du perdre conscience car la chose suivante que j’entendis était « Pijarêrpunga! » ce qui signifiait qu’il avait finit.  Il m’enroba d’un drap propre sur lequel était imprégné différents glyphes et symboles ésotériques dont je ne pouvais discerner des visages stylisés et l’empreinte d’une main rouge comme le sang. 

Il quitta la tente en m’ordonnant :

-merngoerserlaurit iglime!

Ce qui voulais dire de rester au lit. Il avait vraiment un sens de l'humour particulier; comme si je pouvais aller quelque part dans mon état! Curieusement, je n’avais plus autant mal, en fait la douleur était presque tolérable. Je n’avais plus froid. Je m’endormis.

           

Je me réveillai. Je pouvais péniblement bouger ma tête. Plusieurs heures devaient s’être passées. Mon bras droit avait été soigné et immobilisé dans une écharpe. Mes jambes aussi avaient été traitées, arrangées et prête pour le transport. Mes plaies avaient été pansées. Le Shaman avait réalisé tout cela seul, sans que j’en aie été conscient. J’avais encore terriblement mal, mais j’aurais pleuré de joie pour cette atroce douleur que je ressentais et qui provenait de mon bassin jusqu'au bout de mes orteils; je sentais mes jambes!

J’étais seul dans la tente. J’interpellai :

- Angakkuq?

La porte de la tente s’ouvrit ballottée par le vent. Le vieil inuk entra sa tête et sourit. Sa présence me rassura. Mais ce que j’aperçu derrière lui me terrorisa. Je m’affolai à la vue de l’énorme ours blanc aux poils enduits de sang couché jonchant le sol et dont la tête regardait dans ma direction. Quelques battements de coeur plus tard, j’ai pu discerner le regard vide et ses yeux de mort de la bête. Je réalisai avec soulagement que ce monstre ne bougeait pas et qu’en fait il ne bougerait plus jamais. Le Shaman avait observé ma réaction et s’adressa à moi d’un ton qui semblait être un reproche :

- Kaujimavêt nenuit sapputi jaungmatta nunapta perKojanginût? (Vous savez que les ours polaires font partie des espèces protégées?)

Je ne savais que penser.

Il se mit à rire malicieusement. Je n’avais pas le cœur à rire, mais cela me raviva les esprits et il avait réussit à me faire sourire. Il faisait clair dehors, mais le temps était gris;  il semblait y avoir du brouillard ou une épaisse bruine. Je pouvais entrevoir le vieil Inuk inspecter l’ours de plus près. Je l’entendis commenter:

-Pioyoq ! taîmatsiaq! annarpanarmêK! (Bien! C’est très bien ainsi; il a eu son compte!) 

Il s’adressa ensuite à moi et je cru comprendre :

- naluayonerpâingminik pionerksaq,  pidguyoqnerksaq,  erksituittoqnerksaq katshunggaitoqnerksaq; igvit pitsiapoq (toi-même prouver être meilleur, plus fort, plus brave, plus courageux; tu fait le bien).

Je ne savais que répondre; je n’étais même pas certain de comprendre ce qu’il disait. Ce vieil homme inconnu semblait m’estimer beaucoup. Était-ce seulement parce que j’avais affronté ce monstre polaire?

Après un moment je lui posai une question qui m’intriguait depuis que je l’avais vu :

- Sumik piniarKêt mane? (Que faite vous ici?)

Après tout nous étions ici loin de tout, dans une des contrées les plus sauvages et désolée de la Terre. Comment s’était-il retrouvé ici?

Il me répondit tout en dépeçant une partie de la bête:

- ubvaqa malik’poq una nanoq it, ataoseq pionngitoq tarneq;  âtsioqigvit (moi suivre cet ours, un mauvais esprit; lui m’amener à toi).

                                                           

J’aurais voulu lui demander de m’expliquer ce qu’il voulait dire, mais il entra avec sa viande fraîchement coupée.

- kâlerKêt (Avez-vous faim?).

Je déclinai son offre :

- kâlungilanga !

Il insista en amenant un bol à ma bouche  et je compris qu’en raison de tout le sang que j’avais perdu que je n’avais pas le choix. Je fus soulagé de voir qu’en fait il avait préparé une fine bouillie. Cela avait une saveur de viande tartare salé mêlé avec quelque chose de sucré et épicé. Je détectai un goût que je connaissait trop bien, celui du sang. Était-ce celui de l’ours? J’appréhendais d’avaler ce curieux mélange, j’avais peur de vomir mais j’ai pu effectivement tout ingérer sans avoir de nausées.

- Imertomavêt? (Tu veux de l’eau?)

Il approcha la gourde de mes lèvres. L’eau était délectable, douce et fraîche; c'était l’eau la plus pure que j’ai goûtée de ma vie. 

Le vieil homme ajouta :

- Imerdlarlaurit! imerlaurit illûnânik mâna Salutivagit! (Bois beaucoup d’eau s’il te plait, tu dois tout boire maintenant pour ta bonne santé!).

J’obéis et me laissai choir la tête contre le sol. Je ne me sentais plus tout à fait aussi faible. Je semblais avoir prit des forces.

Le vieux Shaman semblait très satisfait et commença à manger à son tour.

Il termina rapidement son assiette qu’il mit de côté.

Il s’agenouilla ensuite et frotta ses mains l’une contre l’autre quelques minutes comme pour les chauffer et les imposa sur ma tête. Il ferma simultanément les yeux, il semblait prier ou méditer.

Je ne connaissais pas le détail des pratiques spirituelles Inuites. Je savais que pour eux, toutes choses qui existaient et se manifestaient dans l’univers possédaient une ou plusieurs âmes, qu’il s’agisse de la plus simple pierre, d’une plante ou d’un animal. Il en était de même pour les humains qui possédaient au moins deux, sinon plus, d’âmes ou esprits différents. En croyant ainsi que toutes choses avaient des âmes comme celles des humains, les chasseurs devaient constamment montrer le respect approprié envers leurs proies animales et effectuer la prière coutumière car autrement les esprits relâchés par la mort se vengeraient.  Pour les Inuits, offenser un esprit risquait d’avoir ce dernier interférer avec leur existence déjà périlleuse et précaire où le moindre malheur pouvait engendrer la mort. 

J’avais déjà entendu dire que les Inuits expliquaient la cause de la maladie par le vol ou la perte d’une âme qui s’est détachée de son corps ou qui a été volée par un esprit ou shaman malveillant. Le vol d’une âme rend quelqu’un malade ou affaibli sans tuer immédiatement parce ce qu’il est la somme de plusieurs autres âmes. Seul le talent du  Shaman peut guérir en ramenant et réintégrant l’âme perdue ou volée.

Je regardai le vieil Inuk qui priait toujours et ne m’avait pas lâché. Son toucher était sécurisant, apaisant. J’avais déjà rencontré d’autres Shamans de communautés Inuits auparavant. Traditionnellement, ils aident à la relâche de l’âme des animaux assurant ainsi une bonne chasse, ils s’occupaient des malades et des blessés, ils offraient leur sagesse et invoquaient les esprits en aidant les gens dans leur vie de tous les jours. Mais je ressentais chez cet homme quelque chose de plus profond, quelque chose de puissant qui dépassait les autres Shamans auxquels j’avais été mis en présence.

Est-ce que les Shamans possédaient vraiment la connaissance du monde des âmes, étaient-ils de véritables médiateurs entre le monde des esprits et les vivants?  Dans le cas de l’homme qui me soignait, j’avais foi, au plus profond de moi-même, que cela était véritablement le cas.  De la façon qu’il s’occupait de moi, c’était comme si j’étais pour lui la personne la plus importante du monde. Les Shamans sont réputés de pouvoir faire l’expérience ou d’induire des visions. Je me demandais si il voyait quelque chose de particulier en moi pour ainsi prendre soin moi qui n’étais même pas un Inuit. Je savais que si je survivais à tout cela, je lui devais ma vie.

J’avais dû me rendormir de nouveau car je trouvai le vieil homme assit sans que je m’en rende compte. Il me sembla épuisé; les traits de sont visage étaient prononcés et tirés.

Je réalisai que j’avais perdu tout concept de temps. Combien de temps s’était passé depuis l’attaque de l’ours? Depuis combien de temps étais-je allongé immobile ici?

- Sunaliâk mânâ? (Quelle heure est-il maintenant?)

-  uvlârme, sitamaoyunngígaqtoq (il est 7 heures le matin)

- Mânepunga uvluttikkitut nâvlugit? (Je suis ici depuis quelques jours?)

- Ikperksânemit! (Depuis le jour avant-hier)

Nous étions donc vendredi. Il y avait eu deux jours depuis l’attaque de l’ours. Je réalisai que Taliriktoq et Amaroq devaient être au point de rendez-vous pour joindre l'hélicoptère qui devait revenir nous chercher! Et comment exprimer ma reconnaissance à cet homme qui me soigne depuis et qui est à mon chevet et qui m'a maintenu en vie depuis tout ce temps?

Je le remerciai simplement :

- Nakormêk! pitsiadlartôvotit (Merci, vous êtes très aimable!)

J’aurais voulu lui dire quelque chose d’autre de plus profond, mais il s’agissait des seuls mots Inuktût que j’avais en tête.

Il me regarda gravement et me pris ma main indemne.

- igvit! Marko Antonio Mikaelo! IkajorniarKingâ? (Toi, Marc-Antoine Michel! M’aideriez vous?)

J’étais déconcerté par cette question et pensais ne pas bien avoir compris. Comment pouvais-je être d’une aide quelconque dans l’état où j’étais? Je ne pouvais rien lui refuser, il m’avait littéralement arraché de la mort et  redonné vie. Je me sentais prêt à tout pour lui.

Je lui répondis:

- imaka, ahaîla ahammarik. Nakormêk angijomik (Je suppose, oui certainement, je vous dois beaucoup). Sunamut IkajorungnarKêK? sunamik piniartuksauvêk? (Que puis-je faire pour vous aider? Que dois-je faire?)

- Ikajortut tikkiniarput mânakut, Ittertuksauvotit KanimajoKautimut. illaginiarKingâ? (L’aide arrivera bientôt, Tu dois aller à l’hôpital. Vas-tu m’amener avec toi?)

- ahaîla! (Oui, certainement).

C’était pour moi la moindre des choses que je pouvais faire pour lui.

Il murmura :

- aulasaraijomavunga aKKunaKsoaKarniarpoK (Je suis pressé; une grosse tempête s’en vient); stundit annigorput ; aulartuksauvungaa (Il est tard; je dois partir)

Ce que je cru entendre m’angoissa au plus grand point. Il me laissait seul? Je lui demandai la gorge nouée:    

- Namut ainiarKêt? (Où allez vous?)

Il me rassura :              

- mânêgannerniarpunga, tâmanngát; aulaKattigêniarpagit!

 (Je reste ici pour toujours; je vais aller avec toi).

Il partait, il restait? J’étais confus, tout ce qui me disait me semblait cryptique, dénué de sens propre.

- sumik tukkeKarkKâ? tukkisitilaunga? tukkisingilanga tukkisilungilanga!  (Qu’est ce que cela veut dire? S’il-vous plait expliquez moi? Je ne comprends pas!)   

Il plaça sa main sur mon front, elle était chaude. Il mit un doigt sur ma bouche me signifiant de me taire. Il me commanda:

 - mâna sinninasualaurit! sinnilaurit! (Essaye de dormir maintenant! Dors maintenant s’il-te plait).

Je ne pu résister à son ordre et tombai dans un profond sommeil.

Je me réveillai en voyant Taliriktoq et Amaroq autour de moi alors qu’un autre homme, un secouriste, m’installait un col afin d’immobiliser mon cou. Ils me transférèrent sur un brancard. Le secouriste inséra promptement une aguille dans mon bras qu’il brancha à un cathéter et solution intraveineuse.

Par-dessus une couverture, ils mirent en place et serrèrent les sangles avant de me soulever.  De là, ils m’amenèrent vers un hélicoptère. Le soleil se couchait et sa lumière rouge embrasait le ciel.   Je cherchai le Shaman. Je ne le voyais nul part. Ne voulait-il pas venir avec moi?

- Angakok! Angagok!

Je vis Amaroq baisser les yeux et tourner la tête vers la carcasse de l’ours. À ses côtés je reconnu le linceul blanc à la main rouge du Shaman, le même qu’il avait utiliser pour me couvrir. 

-Non! Non, répétais-je en réalisant ce que je voyais. Il enveloppait quelque chose; il dissimulait un corps!

Amaroq me souffla :

-toqungáyoq! Angagok toqoKadlapoq! (Mort, Shaman mort subitement!)

Mais je continuai hystérique refusant de croire que le vieil homme avait ainsi trépassé.

Je criai :

- Angakok! Angagok!!

- Soyez calme! ordonna le secouriste.

Amaroq me dit gravement tout en me retenant:

- toqodjutígivâ quarpoq igivit! (Il est mort pour toi!)

Cela me fit l’effet d’une gifle.

Il m’avait redonné la vie, il avait perdu la sienne!

- Angagok!!!

On m’injecta un calmant ou anti-douleur;  je m’assoupis et senti ma gueule devenir molle et pâteuse. Tout juste avant de perdre conscience je cru voir le Shaman auprès de moi, sourire et me tenir la main tout comme il l’avait fait tant de fois depuis ces derniers jours. 

 

 



Saying goodbye to civilisation par angus.duncan
Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 20:03

3 Kan 7 Yaxkin

12.19.11.9.4, jeudi 11 août 2004, Monts Torngat, Nunavik, Québec, Canada

Le soleil matinal avait enfin timidement transpercé la bruine. Le souffle insistant et glacial de la Baie d’Ungava maintenait la température aux environs de cinq degrés Celsius en ce milieu d’été. J’étais bien au chaud, avec un épais gilet de laine sous mon Qalipaaq, mon coupe-vent imperméable. J’admirais le paysage désolé et solitaire d'une splendide vallée entourée de montagnes majestueuses. Je ne me fatiguais jamais de la beauté indicible des paysages dénudés du Grand Nord de Nunavik. Nunavik est le nom qui signifie dans la langue des Inuits « le pays où vivre ». Ils géraient essentiellement par eux-mêmes l’ensemble de leur immense territoire.

Je me considérais incroyablement fortuné de pouvoir ainsi travailler, voyager, explorer l’extrême Nord du Québec et d’ainsi côtoyer et oeuvrer avec ses habitants. J’avais la plus sincère admiration pour les Inuits qui non seulement s’étaient adaptés au conditions d’existence les plus difficiles de la planète mais qui tout en embrassant la modernité avait conservé leur mode de vie traditionnel. Je savais d’expérience que l'extrême rudesse de ces territoires nordiques abritait les cœurs les plus chauds et les âmes les plus resplendissantes qu’ils m’aient été donné de rencontrer jusqu’ici.

Taliriktoq, un de mes accompagnateurs inuit, m’offrit une tasse de café qu’il venait de verser de son Thermos. J'acceptai volontiers le breuvage chaud. Il était un jeune Inuk qui avait tout juste terminé ses études secondaires et songeait à joindre un CEGEP l’automne prochain. J’espérais, et c’était aussi le souhait de ses parents, que mon travail avec lui suscite chez lui un intérêt pour les sciences.  Il parlait très bien le français et l’anglais. 

- Kanga nerriniarKitâ ? (Quand allons nous manger?).

La question provenait de son compatriote Amaroq. Habituellement, il était un homme de peu de mots, plus traditionnel et réservé que j’estimais à la fin de sa trentaine. Il était un excellent guide et personne-ressource et pouvait devenir votre ami pour la vie en échange d’un bon cigare.      

Je lui demandai:

 - kâlerKêt  (As-tu faim?)

Il me répondit :

- ahaila!  niaKojaKaromavunga.  (Oui, j’aimerais avoir du pain)                         

Il était vrai que le petit déjeuner de l’aube était déjà loin. J’avais moi-même un creux. J’ouvrit notre sac de provision et tendit le sac pain tranché à Amaroq qui me remercia :

- nakortuyuovoq!

J’offris le pain à Taliriktoq, mais il déclina.

Je fit un bilan rapide de ce que restait comme nourriture. En refermant le sac je leur dis :

- nerKiksaKadlarpogut !

Je confirmais ainsi aux deux Inuits qu’ils nous restaient beaucoup de provisions pour finir la semaine. Je voulais quitter les Montagnes et regagner Kangiqsualujjuaq dès vendredi matin. Je comptais bien me retrouver devant une télévision et assister à l'ouverture des Jeux Olympiques d'Athènes à Radio Canada.

Taliriktoq et Amarok m’assistaient dans cette révision du contexte géologique de ce site de prélèvement baptisé delta et qui faisait parti des travaux de terrain que nous avions exécutés dans cette région isolée des Monts Torngat.  Cette région, ainsi que celle de la Baie d’Ungava, exposait les plus anciennes roches connues au monde, vieilles de 4,3 milliards d’années.  Les échantillonnages que nous avions effectués dans cette chaîne montagneuse avaient démontrés jusqu’ici un potentiel pour de l’uranium d’origine sédimentaire. Ce dernier site se distinguait des autres par la présence de grains sédimentaires que j’identifiai immédiatement comme étant du pyrope chromifère rouge et pourpre, de l’olivine verdâtre et du picro-ilménite de magnésium noir. Il s’agit de minéraux caractéristiques de la présence de kimberlites diamantifères?.

La roche mère des  kimberlites est une variété de roche volcanique potassique, consistant en minéraux, en fragments de roche et en composantes magmatiques incluant l’olivine, de la phlogopite, des carbonates, de la serpentine, du diopside, de l’ilménite ainsi que plusieurs autres minéraux.  Je connaissais bien, mon premier boulot ayant été l’étude des Kimberlites et de leur potentiel dans la région de la Baie James il y a quelques années.

Il s’agissait pour moi d’un des résultats les plus inattendus de ma prospection de cette région de la zone de plissements du Cape Smith, une région en territoire Nunavik à l’extrême Nord de la province de Québec. La Ceinture de Cape Smith est particulièrement riche en minerais et avait fait l’objet d’activités d’exploration accrues qui jusqu’à maintenant s’étaient concentrés davantage dans le sud de la ceinture. Pour ma part, j’étais impliqué dans la prospection de secteurs de la partie nord. Les résultats obtenus par mes explorations de l’an dernier avaient confirmé l’excellent potentiel pour le développement et l’exploitation de nouveaux gisements de nickel, cuivre et des éléments métalliques du groupe de la platine dans cette zone géologique.

Je savais que de trouver une kimberlite était tout un défi. Tout d’abord, leur taille en en surface pouvait être plus petite qu’un demi hectare allant jusqu’à un maximum 150 hectares ce qui restait minime en considérant les centaines de kilomètres carrés de territoires sauvages à prospecter. Cela se rapprochait de la recherche de la proverbiale aiguille dans une botte de foin. De plus, la roche qui compose les kimberlites est moins résistante à l’érosion et plus friable que les roches qui l’encaissaient, ce qui créait typiquement des dépressions au-dessus des kimberlites qui se recouvrent de matériaux glaciaires ou se remplissent d’eau ce qui rendait encore plus difficile leur découverte. La plus grande partie du Canada a été érodée par une succession de périodes glaciaires au cours des dernières 1,5 million d’années. Toutes les phases de l’écoulement glaciaire ont contribué à l’érosion des kimberlites et ont dispersé ses débris, incluant les diamants, loin de leur source. Chaque avancée des glaciers ont remanié et bouleversé les débris laissés par l’avancée précédente. Il était donc nécessaire d’identifier quelle avancée glaciaire a transporté les matériaux examinés afin de pouvoir remonter jusqu'à leur source.

En examinant le terrain, je réalisai que le fait d’avoir retrouvé dans le même prélèvement ces trois minéraux à une telle concentration ne pouvait signifier que deux choses. Ils provenaient possiblement d’une kimberlite d’importance majeure et ces échantillons provenait du front de migration des sédiments transportés par les glaciers ce qui signifiait que cette kimberlite pouvait être à une bonne distance d’ici ou, au contraire, qu'ils étaient associés à une petite et relativement récente et proche kimberlite dont les sédiments n’avaient été que peu transportés et dispersés. De nouveaux forages apporteraient la réponse à cette question. Je consultai mes cartes géologiques et photos satellites qui montraient de façon proéminente une série de plissements alignés parallèlement à une rivière quelque 5 kilomètres au Sud ainsi qu’une faille de chevauchement localisé plus loin. J’avais ajouté à ces cartes la localisation des matériaux superficiels et la direction générale de l’écoulement glaciaire selon mes observations sur le terrain. Je savais aussi que la distribution géographique des kimberlites n’est pas aléatoire; les kimberlites sont concentrées dans les zones de la croûte terrestre qui contiennent des cratons archéens?. La région des Torngat était constituée, en grande partie, de gneiss d’âge Archéen et de lambeaux de roches supracrustales paléoprotérozoïques. L’intrusion du magma formant la kimberlite se faisait  par des failles et crevasse profondes préexistantes qui avaient leur racine jusqu’au manteau terrestre. De telles structures sont aisément identifiables depuis les airs sous forme de linéaments traversant parfois des centaines de kilomètres. J’avais déjà remarqué de telles structures sur les clichés satellites aux environs de la rivière. Les conditions dans cette région étaient effectivement réunies pour environnement géologique favorable au Kimberlites.

Je déterminai ainsi la location de trois nouveaux sites de forage selon le suivi des lignes d'écoulement glaciaire et du retrait des glaciers, sites que j’indiquai à Taliriktoq et Amaroq afin qu’il aillent les marquer sur le terrain. Le dernier des sites que j’avais sélectionnés avait été baptisé delta quatre; il était au fond d’une dépression, une petite vallée entourée de montagnes à quelques 2 kilomètres au Sud.

J’espérais poursuivre ma recherche de la kimberlite et sa caractérisation avant l’hiver proche en recourant à des techniques géophysiques plus poussées incluant les levés magnétiques du terrain ou encore des études de réflexion séismique peu profonde (SSR; Shallow seismic reflection) des techniques pour lesquelles j’étais expert.

Je m’efforçais de briser la surface glacée en permanence du sol au point delta quatre avec un pic et recueillant les sédiments que j'examinai avant de mettre dans des sacs d’échantillonnage. Les dépôts de surface pouvaient dépasser un mètre de profondeur. Ils étaient dominés par les tills et dépôts de couverture morainique ce qui témoignait à quel point tout le territoire avait été façonné par le passage des glaciers. Le till était assorti de blocs rocheux et de grosses pierres et ponctué çà et là de formes plus récentes, liées à des phases glaciolacustres ou fluvio-glaciaires.  Il n’y avait à première vue rien de remarquable mais au retour j’inspecterais tout de même les échantillons dans mon microscope à lumière polarisée. Je marquai les sacs avec leur location et profondeur approximative. 

Il restait que quelques heures de clarté, il était temps de joindre les autres. Je trouvai Taliriktoq et Amaroq s’affairant à installer une plateforme pour la drille d’échantillonnage. C’est à ce moment que je remarquai la masse blanche et sale qui avançait derrière eux.  Elle s’approchait silencieusement de façon sournoise, je pouvais distinguer sa tête levée et ses oreilles dressées. Que faisait cette bête si loin de la Baie ? Elle devait avoir déambulé et suivie la rivière. Les ours blancs étaient des animaux féroces qui pouvaient parfois attaquer sans provocation. Je criai et alarmai les deux Inuits et en leur pointant la menace derrière eux :

-   Kammatsialaurit !!! Nanuq!!! kukkiuteKarkêt? (Attention!!! Grand ours blanc!!!Vous avez un fusil?)

Aussitôt, ils levèrent leurs armes et un coup de feu parti, celui de Talirilktoq. La bête hurla et s’arrêta mais ne succomba pas; elle n’avait été que touchée et blessée.  Sans doute énervé et inexpérimenté, le jeune Inuk avait mal visé et manqué. Je vis Amaroq qui tenta plusieurs fois frénétiquement et sans succès de viser et de tirer mais son arme devait s’être enrayée. Notre situation venait de s’empirer et était critique; je  présumais que comme tout prédateur sauvage blessé, l’ours était devenu extrêmement dangereux.

La bête était debout, menaçante sur ses deux pattes, hurlant et rageant. Sur son flanc droit du sang était visible et contrastait sur son pelage ivoire.

- Kammatsialaurit !!!  (Attention!!!) Fuyez, fuyez ne restez pas la! hurlai-je en faisant signe avec mes bras aux deux Inuits.

Amaroq abandonna son arme inutile et il courra vers moi.  Je lui indiquai de monter un escarpement tout prêt.  Taliriktoq était figé sur place, absolument terrorisé, tentant de garder en respect la bête avec son bout de son fusil tremblotant. Je dit alors au jeune Inuk de se faire petit et de ne pas bouger mais de garder son arme prête et ce faisant, je m’avançai en poussant des cris, en agitant mes bras, en tapant des pieds et en mettant mon manteau ouvert au dessus de ma tête. J’espérais ainsi attirer toute l’attention de l’ours et de lui faire oublier Taliriktoq. Mais la bête ne se laissa pas berner. Elle chargea sans prévenir le jeune Inuk de façon foudroyante.

- Tal! hurlais-je avec horreur. Fiche le camp!

Il ne se fit pas prier. Il détala à toute vitesse sans oser regarder derrière et en hurlant de peur. L’ours le poursuivait et fondait sur lui à une vitesse incroyable mais il était à ma portée.

Je lançai mon sac à dos de toutes mes forces et il s’écrasa contre le museau de la bête encore dans son élan. Cela donna la seconde qu’il fallait au jeune Inuk pour éviter de justesse la charge de l’ours et s’échapper à une distance sûre. Malheureusement pour moi, cela me laissait devant le monstre blanc qui en était encore plus irrité.

Je me retrouvais immobile et assez proche pour regarder l’ours droit dans les yeux. Il avait de petits yeux noirs, profonds, bestiaux ne projetant que de la rage. Ce n’est seulement à ce moment que je pris conscience à quel point j’étais en danger mortel. Il s’agissait d’un énorme animal, c’était plus de 600 kilos de furie dirigée contre moi.  Il haletait, trépignait, sifflait et faisait claquer ses mâchoires de façon menaçante. C’est comme si je regardais ma mort, c'était extrêmement paniquant.  Mais je n’abandonnais pas, je ramassai la carabine d’Amaroq par terre et l’agitai à bout de bras de manière agressive afin de persuader l’ours que je n’étais pas une proie facile. L’ours baissa la tête et coucha ses oreilles à l’arrière et recula un peu. Je cru pendant une fraction de seconde que j’avais réussi à impressionner la bête. J’avais tort. L’ours était très vif sur ses pattes et bondit sur moi. Il me propulsa au sol et je n’ai pu qu’interposer le fusil entre moi et la gueule de crocs acérés qui essayait de m’atteindre au cou et au visage. Je sentis tout le poids de la bête sur mon torse et mes jambes et j’en perdis mon souffle et faillis perdre connaissance. L’'animal m’attaqua avec sa mâchoire que je réussit à contrer de justesse avec le canon de mon arme. Il continua à me piétiner avec de ses pattes. Je tentai de lui donner des coups de pied, de le repousser alors que ses griffes aiguisées me labouraient vicieusement les chairs jusqu'à l’os. Je senti mes fémurs céder, mon abdomen et mes côtes s’ouvrir.  Je défaillit et reprit conscience brutalement lorsque la gueule de l’ours se referma comme étau contre mon avant-bras droit. Je hurlai de douleur, je senti l’os de mon bras se déboîter au niveau de mon épaule en raison de la tension; c’est tout juste si la bête n’avait pas réussit à l’arracher complètement.

Je refusais de mourir. J’eut un bref éclair de lucidité : je me rappelais qu’un amérindien Cris m’avait déjà dit que pour un ours noir, la partie la plus sensible est le nez. Je frappai sans pitié l’ours polaire en visant son museau et ses yeux avec le poing de mon unique main encore fonctionnelle. La bête lâcha prise un instant et arrêta ses attaques. J’avais réussit à lui faire mal. Elle semblait me réévaluer un instant avant me donner un coup de patte qui atteignit ma tête et sonna complètement en me projetant plus d'un mètre en arrière. Le sang coulait abondamment sur mon visage et m’aveuglait. Je distinguai à peine un sac à dos proche, mon sac à dos. Je me glissai et étendit péniblement mon bras indemne vers lui. Je cherchais fébrilement les poches extérieures du sac pour récupérer mon couteau de chasse.  L’ours réattaqua. Mon couteau semblait ridicule comparé à la bête venue m’achever. Par pur instinct,  je plongeai le couteau contre son museau plusieurs fois, ignorant ses pattes qui comme je le ressentais, me déchiraient complètement le reste du corps. Les blessures que je infligeais à l’ours ne le dissuadèrent pas dans son offensive mais semblaient plutôt le rendre encore plus vicieux. Je pris le couteau et plantai la lame avec toutes mes forces restantes, à gauche entre les deux pattes de devant du monstre où j’espérais que se trouvait le cœur. Je tournai la lame dans sa blessure. Le sang giclait et l’animal se débattait mais je persistais et je continuais de pousser et tordre le couteau. L’ours abandonna enfin et recula. Il émit une longue plainte, chancela et tituba. Il était encore en vie et il se redressa. Il fit quelques pas vers moi et s’écroula.  J’entendis ensuite un coup de feu. Je ne pouvais bouger, ma vision se troublait. J’étais couvert de sang, le mien et celui de l’ours. Je goûtais le sang dans ma bouche. J’avais peine à respirer.  Je ne pouvais pas bouger. J’étais aveuglé par mes larmes et mon propre sang. La dernière chose que je perçu vaguement avant de m’évanouir était Amaroq venant vers moi.


  Source : Robert Fréchette - Administration régionale Kativik


Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 02:45

Mon petit coin du web. Voici ce que je fais à temps perdu dans le transport en commun sur mon IPad. Vos commentaires sont les bienvenues; à quoi sert autrement de créer et d’écrire si l’on n’a pas de lecteurs?  

 

Ce récit en est à sa deuxième édition. Il est un récit d'aventures écrit dans la tradition de "l'héroic fantasy" de l'auteur Abraham Merritt. Ce qui était quelques histoires courtes est devenu un roman. Ceux qui ont lu une partie de cette histoire m’ont persuadé que je devais la continuer et la travailler. Ce blogue me présente une excellente occasion de le faire. Une grande partie des photographies présentées sont de moi; les autres ont été prises dans le domaine public. S’il s’agit de votre matériel, en avisez-moi et selon votre désir je vous créditerai ou retirerai la photographie.

 

Ce récit est avant tout une oeuvre de fiction, bien que certains faits soient réels et que certains personnages correspondent à certaines de mes rencontres. Les lieux, légendes et faits historiques présentés sont essentiellement véridiques. Je présente cela sans aucune prétention et rappelle que tout les droits d'Over-Blog et ainsi les miens en tant qu’auteur s’applique sur le contenu présenté.

 

A. Saint

Le Crépuscule du dernier Soleil

Les Enfants d’Itzamna

Je parcoure le consulat du regard pour une centième fois et j’éprouve toujours la même déception. J’avais imaginé le consulat du Mexique comme un lieu opulent, une résidence isolée et somptueuse, une véritable parcelle de territoire canadien planté à Cancun.

 

Que j’avais eu tort!

 

Le consulat de Cancun n’est qu’un simple petit local localisé au  troisième étage d’un centre commercial, appelé la plazza Caracol. La section publique est presque vide à part de deux simples fauteuils face à face de couleur blanc vanille ainsi qu’une petite table de chevet où un téléphone noir avait été déposé. Opposée à la porte d’entrée,  se trouvait le guichet de service et derrière sa vitre épaisse, probablement blindée, deux préposés typiquement mexicain avec leurs cheveux noirs et leur peau brune, affairés à leur pupitre devant la porte fermée du bureau privé du consulaire. Depuis le matin je m’étais affairé à  dûment remplir l’interminable ensemble des formulaires que pouvait générer la bureaucratique du bureau de l’immigration canadienne pour l’obtention d’un passeport d’urgence. À tout cela devait se joindre une attestation sur l’honneur de mon identité. Il ne me restait plus qu’à attendre. Tout ce qui m’importait  était de rentrer chez moi, de retrouver la vie que j’avais quittée. C’était la seule pensée qui me réconfortait, qui me permettait du supporter le temps qui semblait passer si lentement.

 

Il y a déjà plus de trois heures que j’attendais. Mais le temps ne m’importait pas. Pour la première fois depuis des semaines, j’étais en sécurité et solitaire avec mes pensées. Ce n’était pas une libération pour moi, je me sentais au contraire incomfortable et terriblement seul.

 

Pour tenter de me distraire, je regarde une autre fois les murs dénudés du consulat, n’ayant qu’un tableau accroché sur un mur, au-dessus d’un divan à deux places, côtoyant une étagère métallique remplie de dépliants d’immigration au Canada. Je note qu’il n’y a aucun dépliant touristique illustrant les différentes régions du Canada ainsi que leurs attraits. Il n’y a rien à lire, rien à faire.  Pour la centième fois, j’examine la toile accrochée au mur. Une peinture naïve où sur un fond noir étoilé, se dessine un érable grossièrement stylisé. À cet érable s’accrochent trois gigantesques feuilles d’érable dont l’une est d’une couleur vert tendre, l’autre jaune orange et la dernière argentée. Je présume que ces couleurs devaient représenter les climats saisonniers du Canada. Je trouve toute l’atmosphère de l’endroit stérile et quasi-clinique. Mais j’admets que je profite tout de même de l’air frais de l’air conditionné, ce qui était appréciable en considérant les 40 degrés Celsius à l’extérieur. J’émis un profond soupir. J’étais angoissé. L’attente ne finissait plus mais ce n’est pas qui me dérangeait. Je me sentais coupable d’être ici  en vie alors que tant de vies avaient été sacrifiées et tant de choses précieuses avaient été perdues. Je ne savais pas ce qui était adevenu des autres qui étaient avec moi. Le pire, honnêtement, était d’être incertain de ce que nous avions vraiment réussit à accomplir.

 

Je regarde ma montre qui indique bientôt deux heures de l’après-midi. Il y avait maintenant cinq heures d’écoulées depuis que je leur avais fournit une copie du rapport de police. Deux jours avaient été nécessaires afin d’obtenir ce rapport, les procureurs publics étant débordés par l’état d’urgences qui avait été déclarées à la suite des séquelelles de l’ouragan.  Ce rapport de police rapporte simplement que l’ensemble de mes papiers d’identité, carte de crédit, mon argent et passeport avaient été perdues ou  m’avaient été volés. Mais il omettait l’essentiel de ce qui m’était arrivé. J’avais gardé bien des détails secrets de crainte à me voir traiter de fou.

 

Je vois le Consulaire sortir de son bureau. Avec son air grave, je devine que les nouvelles ne sont pas bonnes. Le Consulaire était un homme de bonne apparence, sympathique, en début de quarantaine aux cheveux couleur poivre et sel. Des yeux marron aux reflets ambrés se cachent derrière des lunettes épaisses.  Il s’approche de moi et me dit gravement :

-Je suis désolé. Je n’ai pu contacter aucune de vos références. J’ai aussi parlé à Monsieur l’ambassadeur à Mexico et sans référence je ne peux pas vous délivrer un passeport.

 

Vous avez d’autres noms et numéro de téléphone que vous pourriez me fournir?

Il me fournit une feuille ainsi qu’un stylo. Je m’affaire à écrire rapidement le nom de voisins, d’amis de la famille dont je pouvais me rappeler le numéro de téléphone par coeur. Je lui remets la liste qu’il parcoure rapidement du regard.

-Cela devrait bien convenir! m’assure-t-il.

 

Il ajoute avec un certain regret:

-Vous ne pouvez rester ici en raison des règles de sécurité, vous ne pouvez non plus laisser vos bagages ici. Allez prendre quelque chose à boire et à manger et revenez vers quatre heures trente. D’ici là, tout sera essentiellement réglé.

 

Je lui serre la main et partit tout simplement le long du boulevard Kukulkan de Cancun.

En marchand par hasard, je trouve une plage encastrée par les de titanesques complexes hôteliers. J’en profitai pour trouver une douche publique et me rafraîchir. Je n’avais pu me laver ou changer de vêtement depuis les derniers trois jours. Mon apparence devait être pitoyable. Je m’assois avec mon sac à dos sur le sable blanc. Je me laissai sécher au soleil. Je contemple alors l’azur, le bleu du ciel se fondant dans les vagues de la mer des Caraïbes.

 

J’en profitai pour me remémorer les évènements insolites qui m’ont acheminé jusque là. Des circontances qui en fait remontaient à plus d’un an, le jour où  je connus la mort pour une première fois.

Par André St-Jean - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés