10 Manik 5 Yax
Ils revinrent encore cette nuit, ces affreux cafards gris. Combien de fois auparavant m'avaient-ils hanté dans mon sommeil?
Ils étaient dans ma chambre et depuis le bord de ma fenêtre patio, ils m'intimaient de rentrer. Je m'efforçai de les ignorer, mais cela prenait toute ma volonté. Il m'était difficile de résister à leur ordre. Je ne devais pas les regarder; j'avais peur. Je fermai les yeux en pensant vivement de l'endroit où ils pouvaient cette fois mettre leur foutues sondes. Je les sentais perplexes et frustrés du fait que je leur tenais tête. Ils s'avançaient parfois craintivement vers moi pour être aussitôt repoussé violemment derrière comme si j'étais entouré par une barrière invisible. Ils finirent par abandonner, du moins je ne les voyais plus. Je me tournai la tête et tentai de retrouver mon sommeil. J’avais le vertige, la sensation de tomber dans le vide, la même sensation que lors de ma chute dans le cenote sacré.
Je vis alors le roi de Chichén Itzá accompagné de ses guerriers. Ils étaient à la poursuite d'un pauvre homme fuyant vers le puits sacré. J'avais vu cette scène auparavant, mais d'une autre perspective.
Je décelais une certaine obsession chez le Roi ; je percevais jusqu’à ses pensées les plus intimes. Je sentais à quel point il désirait ardemment ce que possédait cet homme : rien ne devait l'arrêter. L'homme qu'il poursuivait détenait la clé de la sagesse qui lui avait été refusée. Il avait reconnu le pendentif de la vieille grand-mère, celle qui gardait les secrets de l'ancienne sagesse et qui régnait sur le paradis de Tamoanchan. Il détestait plus que toute la vieille démone des étoiles, souveraine des titzimimés, les restants d'une race éteinte.
La vieille avait initié son grand-père aux secrets des anciens. Elle l'avait amené à la ville de Tlillan-Tlapallan, le domaine rouge et noir de la sagesse. Elle lui avait montré le Tam ek’hool, le trou noir profond de la fin de la création et l'entrée menant à Mictlan au niveau le plus bas des enfers.
Il était Topiltzin Ce Acatl, né Quetzalcóatl tout comme son grand-père. Ce dernier fut renié par son propre père, le héros des tribus Nahuatl, parce qu'il s'était associé à ses ennemis de Tula et qu'il s’était proclamé leur roi. La vieille aussi s’était détournée de Quetzalcóatl. Quel manque de vision : il était évident que Tula, même en ces temps reculés avec toute son agressivité et sa vitalité, avait le potentiel de créer l’empire plus glorieux et vaste que tout ce que le monde avait connu jusqu'alors.
Topiltzin Ce Acatl blâmait aussi son propre père ; il avait été un homme faible et dupe. Il avait laissé les minions de Tezcatlipoca miner son autorité, remettre en question sa sainte souveraineté et son droit divin. Il avait refusé aux prêtres de Tezcatlipoca d'exercer leur culte et de pratiquer les sacrifices humains. C'était démontrer une incompréhension totale de l’âme guerrière de Tula. Son père paya cher pour sa naïveté. Il y eu révolte et coup d'état orchestré par le clergé de Tezcatlipoca. Son père fut détrôné, disgracié et humilié avant d'être brûlé sur un bûcher. Tant qu'à lui, l'héritier légitime de Tula, il dû fuir pour sa survie accompagné d'un groupe de ses fidèles.
Ainsi exilé, il trouva et fonda sa nouvelle capitale en cet ancien royaume des hommes du Sud. Il s'était approprié leur culte de Kulkucan et les convainquis que du sang divin coulait dans ses veines. Il avait également travaillé à l'éradication systématique de leurs anciens cultes ; il ne voulait pas refaire la même erreur que son père et se voir défié par une foi rivale. Il avait vite pris le contrôle des voies fluviales et maritimes ; il dominait ainsi sur leur commerce. Il entretint leurs conflits, en créant parfois lui-même de nouveaux affrontements car il savait bien qu’il fallait diviser pour régner. Une fois son nouvel empire consolidé, il partirait avec son armée à la reconquête de Tula et des peuples Nahuatls dispersés. Il réaliserait ainsi le rêve de son grand-père qui était d’unir tous ces peuples dans une grande civilisation ; il réussirait où tous avaient échoué avant lui. Pour cela, les pouvoirs de cette cité cachée lui seraient d’une aide précieuse. Il avait besoin du médaillon que possédait cet homme ; il était la clé pour retrouver cette cité.
Le fuyard était acculé aux abords du puits sacré ; il ne pouvait aller nulle part. Ce dernier contemplait les eaux du cenote depuis la plateforme cérémonielle. La lumière des torches lui révéla un homme simplement vêtu d’un pagne de coton, à bout de souffle et absolument terrifié. Il regardait nerveusement derrière lui et sur les côtés tel un animal paniqué et pris au piège.
Topiltzin Ce Acatl se réjouit de sa bonne fortune ; récupérer le médaillon serait facile. Il indiqua à ses hommes de garder une certaine distance mais de maintenir leurs armes prêtes. Ils étaient de son élite du jaguar et de l’aigle.
Il s’approcha de l’homme doucement les mains ouvertes en tentant de se montrer conciliant et souriant. Il l’examina le fuyard et se rappela de l’avoir vu auparavant. N’était-il pas un des scribes ? Quel était son nom déjà ? Dzacab ! Il était le fils de Chich iik’ Paal.
Il l’appela par son nom ce qui réussit à surprendre le jeune homme un moment mais il retrouva très vite son contrôle. Il se tenait fier et défiant devant lui.
L’insolent le défiait lui l’incarnation du dieu serpent sur terre ! Il lui cria avec frustration qu’il était son roi et son dieu et qu’il lui devait respect et dévotion. Dzacab répliqua qu’il servait uniquement Itzamna. Quoi? Le vieux grand père des origines ? Il lui indiqua que ce vieux fou les avaient abandonné depuis bien longtemps, qu’il était mort et enterré et que ses restes pourrissaient en enfer tout comme les cadavres de ses enfants !
Dzacab ne dit rien, il contempla impassible les eaux mouvantes du cenote. Topiltzin perdit patience et le menaça. Le roi de Chichen Itza réclama impérieusement le médaillon en échange de sa vie.
Dzacab exprima son mépris et répliqua :
- Itzamna hahil; Kukulkan tuus Quetzalcóatl! Ce qui voulais dire qu’Itzamna était vrai et que Quetzalcóatl était une fraude.
Devant ses traqueurs, Dzacab se redressa dans toute sa dignité. Il n’avait plus aucune frayeur. Il montra le plus grand des dégoûts et cracha dans la direction du roi.
Instantanément une flèche se décocha et le foudroya à la poitrine. Topiltzin Ce Acatl leva la main indiquant silencieusement à ses hommes de retenir leur attaque.
L’homme était à genoux, il restait intraitable même dans la douleur alors qu’il serrait le médaillon contre son cœur. Il répéta en désespoir plusieurs fois le nom d’Itzamna. Il demandait au dieu de venir le chercher. Il blasphéma et maudit ensuite tous ceux qui l’entourait en leur assurant connaîtrais le châtiment divin. Cela créa certaines appréhensions et craintes parmi les guerriers. Il y eu à ce moment la plainte, le hurlement d’un chien. Ce cri lugubre était de mauvais augure et rendait les guerriers nerveux. Je vis ces hommes lourdement armés reculer et prendre leur distance.
Le Roi maugréa quelque chose. Il hurla un ordre mais personne n’osait bouger. Il sorti une dague. Il saisit le bras d’un guerrier le plus proche et lui intima sans équivoque de tirer. La lance du guerrier transperça Dzacab de part en part aux abords du cenote. Le guerrier avança et récupéra son arme d’un geste vif en l’arrachant de entrailles et du pied poussa le corps de Dzacab dans le puits malgré les protestations de Topiltzin.
Frustré devant encore plus d’insolence, le Roi exécuta promptement le guerrier sans aucun remord ou une autre pensée. Entretemps, Dzacab brisa la surface de l’eau et coula à pic. Le chien hurla de nouveau. Nullement intimidé, Topiltzin jeta un regard dans le trou béant. Il y avait quelqu’un d’autre dans l’eau. Était-ce vraiment Xtlotl, le fidèle accompagnateur des morts ?
Il ne voulut pas rester plus longtemps.
En s’éloignant, il ordonna à ses hommes de fouiller le Cenote jusqu’à ce qu’ils récupèrent le médaillon. Il leur dit avec sarcasme qu’il n’était pas préoccupé par les dangers de noyade. Il ajouta qu’en fait, qu’ils seraient bienheureux ceux qui seraient réclamés par le dieu des pluies et des eaux car ils joindraient le paradis de Tlalocan.
Je sursautai subitement dans mon hamac en me réveillant.
Je restai sur mon balcon, n’osai bouger jusqu'à l'aurore et les premiers
chants de l'aube. J'étais anxieux. Comme si je n'avais pas assez d'encore éprouver la hantise des évènements à Chichen Itza, il fallait en plus que je rêve encore à la visite nocturne de ces petits bonhommes gris. Je pouvais comprendre le rêve de Chichen Itza; je me rappelais que les noms de Topiltzin Ce Acatl et de Xtlotl étaient dans le
guide que j’avais lu au sujet de la cité Maya. Mais pour le reste? Vraiment, ça n'allait pas dans ma tête!
Je blâmai la commotion cérébrale résultant de ma chute du puit pour tous ces
délires. J’étais inconfortable aussi par l’absence de Rafaele qui avait failli à sa promesse. Il aurait plus m’appeler, à moins qu’il en est été incapable. Il était peut être en danger, juste
cette pensée me bouleversait complètement.
J’émis un gros juron. Il était encore beaucoup trop tôt pour faire quoi que ce soit. Je me levai tout courbaturé et failli trébucher sur une petite boîte de carton laissée sous mon hamac. Je me penchai et reconnu ma boîte de sel; que faisait-elle ici? Je remarquai alors le carré de sel dessiné avec un cercle imbriqué dont la circonférence entourait parfaitement mon hamac. Il y avait quatre symboles intelligible au quatre coin du carré, écrit avec ce qui semblait être du sang! Tout en regardant l'arrangement de sel, je me demandais qui avait bien pû faire cela; une autre question, toute aussi bonne, était pourquoi quelqu'un aurait fait une telle chose? Je restai ainsi longuement à contempler ce symbole. Ce que cela pouvait impliquer m'effrayait de plus en plus alors que je repensais à mes visiteurs de la nuit dernière. Ce n'est que les passages fréquent des autres vacanciers devant mon balcon qui me convainquirent de regagner ma chambre.
J'avais terriblement besoin de bouger; j'étais vraiment tout mêlé dans ma tête. Je ne connaissais qu'une seule thérapie; je m'engageai comme d'habitude dans une séance torride d'exercices pour oublier mes tracas.
N’ayant toujours aucune nouvelle de Rafaele, je déjeunai à la Hacienda pour découvrir par après que la visite quotidienne de Tulum avait été cancellée. Rafaele n'était pas encore revenu. La conciergerie et la réception de l'hôtel ne pouvaient que m'informer de l'absence de Rafaele pour un temps indéterminé en raison d'affaires urgentes hors de la région.
Ma confiance envers Rafaele était soudainement mise à l'épreuve. Pourquoi ne m'avait-il pas contacté ou laissé un message? Je regrettais amèrement de lui avoir laissé le disque.
Je retournai à ma chambre. Les choses n'allaient vraiment pas bien pour moi. Je me sentais terriblement seul et m'écroulai sur mon lit. Je ne savais ce qui était le pire; la crainte de perdre ma santé mentale ou d'accepter la réalité de mes expériences bizarroïdes? Les deux options n'étaient pas mutuellement exclusives. Il y avait de plus cette attente; j'espérais toujours que Rafaele ne m'ait pas trahi ou qu'il n'était pas en péril.Je ne pouvais m'empêcher de penser à Ishell avec le lourd sentiment de l'avoir ainsi laissé tombé. J'étais tout à fait impuissant; je ne pouvais rien faire d'autre qu'attendre et espérer.
Une voix me fit sursauter. L'appel provenait de mon balcon.
-¡Alex, Alex!
Je retrouvai perché sur mon hamac un perroquet, le même qui m'avais visité deux matins auparavant. L'oiseau m'avait rejoint même si j'avais changé de chambre depuis.
- ¡Alex es mi nombre! croassa l'oiseau. Malgré moi, je me mis à rire.
Je lui servis des pistaches, cacahuètes et cachous que l'oiseau consomma gloutonnement. Je ne réussis pas à enseigner à l'oiseau entêté rien de nouveau; il ne faisait que répéter "Alex es mi nombre", c'est à dire "Alex est mon nom" qu'il m'avait entendu dire deux matins auparavant. À ma surprise, le perroquet bondit et s'installa sur mon poignet. Il y était calme et parfaitement à l'aise. J'étais certain que le volatile était domestiqué. Je le flattai délicatement sur la tête dans le sens de ses plumes et il me répondit en roucoulant et ricanant. Je venais de me faire un nouvel ami et cela me faisait vraiment du bien!
- Tu es un bel oiseau, oui un bel oiseau! lui répétais-je. Apparemment satisfait, le perroquet s'envola.
Contre mauvaise fortune, bon cœur. Je décidai d'arrêter de me morfondre et de profiter de la journée à l'Allure. Je commençai par un dîner au El Charro. C’est la serveuse en chef, Cheryl qui m’accueillit et m’assigna un siège. C’est d’ailleurs à sa recommandation que je choisi pour souper un succulent Mahi Mahi, un poisson grillé aromatisé à l’ail et au citron, que je dégustai après m’être de nouveau empiffré de croustilles de tacos et de salsa, désaltérée par une succulente sangria glacée.
Je ne pu m’empêcher de me resservir une bonne portion de leur crème glacée maison parfumée au chocolat qui était tout à fait délectable.
Je consultai les journaux disponibles et ne trouvai aucun rapport de mon accident d’hier à Chichen Itza mis à part une vague communication concernant un incident impliquant un touriste. Je compris que le site archéologique ne voulait aucune mauvaise publicité ou faire douter ses visiteurs de sa sécurité. J’allais me baigner mais entrevis Ted et Angela profitant d'un bain de soleil au bord de la piscine et allai d'abord les saluer avant de continuer vers la plage. Tiburcio m’y accueillit en me servant sans que je le demande un « Sex on the beach ». Je semblais selon lui en avoir grandement besoin. Nous avons bavardé un peu sur le sport. Tiburcio en profita pour m'inviter à une joute de soccer impromptue qu'il organisait en fin d'après-midi entre le personnel de l'hôtel et ses invités. Sa persistance et son enthousiasme contagieux vinrent à bout de ma morosité et j'acceptai son invitation avec plaisir. Il m’avertit aussitôt qu’il serait également du match et de me préparer à me faire botter le cul. Je trinquai à sa santé et relevai son défi. Je le quittai pour joindre une partie de volley-ball en cours avec d'autres vacanciers. Je me suis tellement écrasé sur mon long sur la plage en tentant de récupérer des ballons perdus que j’étais complètement couvert de sable à la fin du match. Je me suis rincé par un plongeon dans l'océan chaud et m’installai dans un hamac pour sécher. Je me fermai les yeux et me laissai balancer au souffle de la brise océanique. Je me réconfortais dans l'appréciation du moment présent et décidai de patienter encore et de confirmer ma confiance enversRafaele; de toute façon je n'avais vraiment pas d'autre choix.
-Alex, c'est cela? Vous allez bien?
Je reconnu la voix anglophone. Je me redressai dans mon hamac.
-Oui, Lilith, je vais très bien et vous? Vous profitez de l'Allure?
- Je vais bien, merci! Oui, j'aime beaucoup l'Allure!
Après un court silence, elle essaya de d'amorcer une conversation:
- Vous me semblez un homme d'action; vous ne vous ennuyez pas, c'est plutôt tranquille ici!
- Croyez -moi, j'ai toute l'action que je peux désirer et même plus encore! lui répondis-je avec sarcasme.
Elle me regarda avec un air interrogatif. Comment aurait-elle pu comprendre? Je me ravisai et lui répondis gentiment:
- Je suis venu en vacances à la Riviera Maya pour me reposer. J'apprécie beaucoup le charme du rythme relaxe de vie Mexicain.
- "¡Si, Si, momento por favor!" Ils ne se stressent pas inutilement ici! blagua –t’elle.
Elle me demanda ensuite:
- Cela ne vous dérange pas que je reste avec vous? Je ne connais personne d'autre ici!
-Bienvenue! répondis-je en lui indiquant un hamac voisin.
Elle me questionna sur ce que je faisais dans la vie, mon travail. Nous échangeâmes nos impressions sur notre visite de Cobá. Elle me demanda de lui raconter ma visite de Chichen Itza pour s'assurer que le long voyage de trois heures pour s'y rendre en valait la peine. Je lui confirmai que Chichen Itza avait sur son territoire les plus belles ruines que j'avais vues jusqu'ici sans bien entendu mentionner tout autres détails. Il était intéressant de converser avec elle; Lilith avait des connaissances étendues sur une multitude de sujets. Je me mesurai contre elle dans une partie de Rummy amicale sous la terrasse du bar principal, un jeu où je me fis battre à plate couture. Ce n'est qu'à la partie suivante en ayant bien saisi le principe du jeu et les subtilités de ses stratégies que je réussis à la vaincre. Je lui parlai de Playa del Carmen mais elle me sembla distraite. Il m’était clair que mon physique, plus que ma conversation, attirait l'attention de Lilith. Je lui demandai l’heure. Elle me répondit quatre heures moins le quart. Je m’excusai en lui mentionnant ma partie de soccer. Je lui souhaitai d’excellentes vacances en promettant de la revoir plus tard.
Tiburcio attendait impatiemment sur le grand terrain devant les cages de tennis. Il avait déjà assemblé une équipe internationale de résident de l’allure avec qui je fis connaissance. Je retrouvai d'abord Antony et Christopher deux Italiens d'origine avec qui j'avais eu le plaisir de jouer au handball auparavant. Je rencontrai Byron un Anglo-saxon typique de la région de Toronto, Mickey un jeune rouquin irlandais, Larry et Danny, deux américains de Chicago ainsi que Karl et sa compagne Joann, un jeune couple allemand.
Tiburcio pouvait compter sur une équipe complète de onze joueurs formée à partir des membres du personnel de l’Allure. Je fus choqué de voir Rafaele dans ce groupe. Il s'affairait à des exercices d'étirements et de réchauffements. Il m'ignorait complètement.Je voulu m'approcher et lui parler mais il m'envoya un regard dur et sévère qui me fit comprendre qu'il ne s'agissait ni du lieu ni du moment pour discuter. Je notai que Tiburcio et son équipe jouaient pour la plupart nu-pieds. Le match s’engagea. Je remarquai ma nouvelle connaissance, Lilith qui surveillait le match avec d’autres spectateurs à côté du terrain.
Mickey, après un échange particulièrement intense marqua notre premier point. Notre célébration fut de courte durée car l’équipe d’Allure nous domina par la suite en comptant deux buts de suite malgré les vaillants efforts de Joann pour contrer le ballon dans le filet des buts. Toutes nos attaques étaient bloqués, tout nos bottés interceptés. Tiburcio était une défense infranchissable. Ne nous laissant pas décourager avec la complicité d’Antony nous réussîmes une percée. Je frappai le ballon que leur gardien de but bloqua. Antony s’empara du rebond et le rebotta en déjouant le gardien et comptant notre deuxième but. Nos spectateurs, pour la plupart d'autres vacanciers nous applaudirent. Rafaele réussit dès la remise au jeu de marquer dans une échappée solitaire. Il me passa devant sans même me regarder. À la mise au jeu suivante, Byron me passa le ballon et risquant le tout pour le tout je m’élançai comme une locomotive. Ma technique devait ressembler plus à celle d'un joueur de la ligne de football canadienne qu’à un joueur de soccer. Je fonçai vers la zone des buts et aperçu Tiburcio qui se préparait à me bloquer. Je bottai le ballon avec force devant moi qui dépassa ce dernier. Tiburcio ne voulait pas le ballon, c'est moi qu'il attendait de pied ferme. Il tenta de m'arrêter avec sa jambe mais je bondis à la toute dernière seconde ce qui le fit déraper. Je repris contrôle du ballon et je me retrouvai devant le gardien. Je bottai vers une ouverture en haut à gauche dans le filet. D’un coup de tête le gardien de but intercepta mon meilleur effort. L’équipe Allure repris le ballon et réussirent par un jeu de passes à déjouer notre défense et à marquer de nouveau. Le ballon fut remis au jeu. Rafaele reçu le ballon et se trouva devant moi. Il tenta de m'esquiver. J'étais une défense immuable et impitoyable; ni le jeune maya ou son ballon ne réussirent à passer. Rafaele me plaqua et rebondit pour se retrouver par terre. Je bottai le ballon à Karl qui le passa à Christopher qui sur une feinte laissa le ballon à Antony. Ce dernier marqua sur un botté direct alors que leur gardien s'était trop avancé hors de la zone des buts. Après un cri de victoire, j'offris ma main à Rafaele pour l'aider à se relever. Il la refusa. Je lui demandai si il allait bien. Il ne répondit pas et se releva tout seul. Je ne comprenais pas son hostilité soudaine. J'aurais voulu le confronter à ce moment et régler immédiatement ce qui n’allait pas mais je fus entraîné par la partie qui continuait.
Tout au long du match, il m'était évident que l'équipe de l'Allure était d'un calibre supérieur et que ses hommes formaient une équipe de vétérans habitués de travailler ensemble. Il y avait beaucoup de passion dans leur jeu, ils y mettaient toute leur énergie et leur âme sans aucune réserve. Nous perdîmes la joute de soccer par la marque tout de même respectable de 7 à 4. Nous étions alors tous vidés de nos énergies, totalement épuisés, certains d'entre nous couchés sur le terrain. Je devais être couvert d’ecchymoses. Nous serrâmes la main de tous nos adversaires évidemment tous victorieux et fiers. Je donnai un trophée à Tiburcio, mes espadrilles, qu’il accepta de bon cœur. Tant qu’à notre équipe internationale, elle s'en allait prendre un verre. Je ne les rejoignis pas tout de suite.
Je refusais de quitter sans échanger quelques mots avec Rafaele et récupérer le disque d'Ishell.
Ce dernier se préparait à partir dans une vieille Jeep militaire rouillée sans même m'avoir salué. Quelle mouche l'avait piqué? Qu'avait-il découvert qui lui avait ainsi fait changer d'attitude? Le regard détourné de Rafaele indiquait sans équivoque que je l'importunais et qu'il ne voulait évidemment ni me voir ou encore moins m'entendre.
Je confrontai tout de même.
- Attends ! Tu dois me dire ce que tu as trouvé sur l’objet que je t’ai confié.
- C’est une affaire de Mayas, cela ne te regarde pas répliqua sèchement Rafaele.
- Dans ce cas tu me le rend tout de suite ordonnais-je. Je veux ce disque.
- Tu n’as pas compris ce que j’ai dit ? Cela doit rester entre les Mayas. Ce n’est pas pour toi.
- C’est à moi qu’il a été donné ! insistai-je. Des gens sont morts pour cet objet et je ne désire pas que d’autres meurent. Il n’est pas à toi, il a été volé à l’Université de Harvard par Ishell et je suis convaincu la vie de cette femme dépend de cet objet. Tu dois me le rendre!
Rafaele restait intraitable. J’aurais été prêt à me battre contre lui afin de récupérer le disque.
Avant que ne soit échangé un seul autre mot, un perroquet écarlate arriva et se percha sur mon bras et nous regarda curieusement Rafaele et moi pour ensuite bondir sur le pare-brise de la jeep et crier :
- ¡Alex es mi hombre! ¡Alex es mi hombre!
Je ne pu cacher un sourire amusé; l'oiseau venais de dire que "j'étais son homme", une déformation de "Alex es mi nombre" qu'il m'avait jusqu'ici répété constamment. Rafaele n'avait pas le cœur à rire, il restait sérieux et stoïque. L'oiseau dit ensuite:
"Alex, Yan ts'aakik lelo' xib " ou quelque chose de semblable que je ne comprenais pas mais qui laissa Rafaele bouche bée. Que diable venait de lui dire ce perroquet? Rafaele répliqua plein d'amertume, sans même me regarder:
- Tu l'as bien dressé ce perroquet. Tu lui as même appris à parler le langage maya du Yucatan.
- Quoi? Tu sais bien que les seuls mots que je connais sont Monoch, Mul, saccabe...
- Sacbe! corrigea aussitôt Rafaele. Son masque de colère s'estompa révélant un visage à la fois sombre et empreint d’ironie.
- C'est vrai cela ne peux être toi, marmonna t’il à voix basse. Comment aurais-tu pu?
Il s'adressa à moi sur un ton impérieux:
- Hé bien! Que la volonté d'Itzamna soit faite! Au coucher du soleil, soit seul à l'entrée du parc archéologique de Xel-Ha, c'est à quelques kilomètres au nord d'ici sur l'autoroute.
Je lui promis:
-Je sais où c'est; j' y serai sans faute.
Le perroquet prit alors son envolée et il croassa de nouveau quelque chose comme"Uts! Uts! Kiimak ool!".
J'avais l'impression que les mots devaient être encore dans la langue maya car Rafaele hocha sa tête avec un air éberlué avant de s'éloigner préoccupé, tout à fait songeur.
Je rejoignis mes coéquipiers du match le temps d'un verre avant de regagner ma chambre. J'étais sous la douche lorsque j'entendis frapper à ma porte. J'enfilai une serviette autour de ma taille et encore dégoulinant, j'allai répondre. Je fus étonné d'ouvrir non pas à Rafaele comme j’aurais tant espéré, ou même à Lilith, mais à Dago.
- Je suis content de vous avoir enfin trouvé Señor ! dit-il à bout de souffle.
- Dago! Mais que diable fais-tu ici?
- La señora m'a envoyé vous retrouver.
J'empressai Dago à entrer.
J'étais soudainement nerveux, mon cœur battant à se rompre à la suite de ce que Dago venais de me dire.
- Comment va Ishell, comment va t'elle?
- Muy bien. J'ai soif! Vous avez quelque chose à boire?
- Bien sûr! Tu aimerais quoi? De l'eau, une boisson gazeuse, ou un jus de fruit?
- Vous avez de la bière?
J'ouvris le frigo et lui donnai une bouteille ambrée.
Après qu'il ait goûté à sa bière, je le questionnai:
- Ishell, où est-elle? Qu'est-ce qu'elle t’a dit?
- Elle se cache des hommes qui l'ont attaqué à la plage me répondit-il entre deux gorgées. Elle m'a reconnu et est venu me voir. Elle m'a demandé de récupérer quelque chose qu'elle vous a confié.
- Je n'ai...
Je m'arrêtai net sans compléter ma phrase. Cela me surprenait qu'Ishell ait engagé Dago à cette tâche après tout ce que j'avais vu. Si Ishell était libre, elle aurait sûrement mandaté plutôt son complice, son Vigil, afin de récupérer son disque. De plus ce Vigil avait eu plusieurs fois par le passé l'occasion de me réclamer l'artefact, ce qu'il n'avait jamais fait.Je me rappelais aussi qu'Ishell m'avait choisi dans son désespoir, parce qu'elle avait justement été séparée de son Vigil; elle me l'avait mentionné. Il était donc étonnant qu'elle ait confié cette tâche à Dago, mais cela restait tout de même possible. Elle n'avait peut-être pas réussit à contacter on Vigil et s'est forcée de se repliee sur un nouveau messager pour me contacter. Même si une partie de moi aurait tellement aimée croire Dago sur le champ, j'avais plusieurs raisons de me méfier. Je jugeais son attitude trop complaisante dans les circonstances. De plus, Callas n'avait-il pas tenu des propos peu élogieux à l'endroit de Dago? Dago n'avait-il pas omis une part de la vérité lorsqu'il avait fait son témoignage à l'inspecteur? Je devais tester Dago et m'assurer de son intégrité.
Tout en enfilant un short sous ma serviette, je l'interrogeai:
- Qu'est ce que Ishell réclame? Qu'est ce qu'elle m'aurais supposément laissé?
- Elle m'a dis que vous le sauriez.
Sa réponse avait été habile dans le sens qu'elle ne répondait à rien et ne le compromettait pas.
Je devais donc recourir à la ruse:
-Je n'ai aucune idée de quoi tu parles Dago. Ishell doit se tromper; je n'ai rien d'elle ici.Rappelles-toi: elle et moi n'avons eu qu'une minute pour nous parler avant qu'elle soit agressée par ces hommes. Ensuite, tout s'est passé si vite avec la bagarre! Je n'ai pas à te raconter tout ça, tu étais là, tu as tout vu! Tu sais tout ce qui s'est passé!
Ma prestation avait due être particulièrement convaincante; Dago était vraiment hébété.
- Elle m’a dit que vous comprendriez. Ne vous a t'elle pas remis un objet?
Je continuai à mentir:
- Elle n'a jamais eu la chance de me passer quoi que ce soit! D'ailleurs, toi et moi avons ensemble récupéré le contenu de son sac à main et tu as vu comme moi qu'il n'y avait rien de spécial non plus. J’ai été aussi fouillé par la police et ils n’ont rien trouvé sur moi non plus.
Dago parut hésiter avant de nouveau insister :
- Je suis venu vous aider. Elle m'a prévenu qu'un dangereux fanatique pourrait s'en prendre à toi; tu l'as déjà vu!
- Où ça? De quoi parles-tu?
- À Cobá. Je sais que tu l'as vu! C'est un tueur sans scrupule. Il te surveille constamment. Donne-moi tout avant que je retourne à Ishell et il te laissera tranquille puisque tu n'auras plus d'intérêt pour lui.
Il ajouta gravement sur un ton faussement concerné:
- Ne me cache rien, ta vie en dépends!
Il parlait du Vigil d'Ishell! Dago était bien informé; comment pouvait-il savoir? Le Vigil n'était donc pas le seul à m'épier. Je croyais que Dago me disais la vérité sur au moins un point: ma vie pouvait dépendre de la personne à qui je faisais confiance.
Je pris Dago par le bras avant qu'il cale le reste de sa bouteille et lui demandai gravement:
- Dis-moi Dago, qu'est-ce qui se passe? Pourquoi tout ces drames et mystères?
- Je te répondrai une fois que tu me donneras ce que je suis venu chercher!
Le jeune mexicain m’avait répondu en retirant son bras et en finissant sa bière avec une assurance qui frôlait l'arrogance.
- Je t'ai dis la vérité Dago, tu peux même me fouiller, je n'ai rien d'Ishell ici. D'ailleurs je crois que ton homme fanatique est déjà passé par ici il y a quelques jours. Il a pénétré dans ma chambre par effraction et il a cherché partout en laissant derrière lui le pire fouillis. La police est même venue ici. Je peux t'assurer que cet homme n'a pu rien trouver puisqu'il n'y avait rien dans ma chambre et je n'ai rien en ma possession provenant d'Ishell de toute façon.
Je regardai Dago qui ne montra aucune surprise. Il m'était évident qu'il était déjà également au courant de tout cela. Il en savait beaucoup trop pour un simple barman innocent d'un bar touristique de Playa del Carmen. Je ne croyais plus en la coïncidence et j'aurais soupçonné Dago à ce point d'avoir lui-même fouillé ma chambre si il n'avait pas été avec moi au Sweetwater au moment de l'effraction. Je me rappelai également des circonstances insolites de cette rencontre où sans l'avertissement du Vigil, je n'aurais pu échapper de justesse à ces hommes qui m'attendait à l'extérieur du bar. J'avais alors succombé à cette curieuse sensation de torpeur. Je me suis senti à ce moment drainé de toute mes forces et incapable dans cet état de fournir une quelconque résistance. Que me serait-il arrivé sans l'intervention de Vigil au Sweetwater? J'aurais été à la complète merci de ces hommes. Je n'avais pris que deux verres; il ne pouvait donc pas s'agir simplement de l'influence de l'alcool.
Est-ce que Dago avait drogué mon verre tout juste après que je lui ai fourni mon adresse?Je regardai le jeune visage latin aux traits angéliques de Dago en réalisant qu'il pouvait dissimuler un monstre. Je pensai pire encore, n'avais-je pas laissé en toute confiance Ishell entre les mains de Dago avant qu'elle ne disparaisse?
Je n’en pouvais plus de ces tentatives d’intimidation, de ces menaces implicites et tromperies. Je le confrontai directement sans subtilités:
- Dago, tu n'as toi-même aucune idée de ce que tu es venu chercher ici. Ne me ment pas!Je ne crois pas que c'est Ishell qui t'envoie. Si tu avais vraiment discuté avec elle, tu n'aurais pas à me poser aucune question. Que cherches-tu? Qui t'envoie vraiment Dago? Sais-tu où se trouve véritablement Ishell? Je serais prêt à...
Je n'ai pu terminer ma phrase. Dago se précipita sur mon balcon par la porte-fenêtre ouverte pour sauter et fuir à toute jambe. Je fonçai à sa poursuite. Je ne pouvais lui permettre de m'échapper. Il atteignit le portail de l'enceinte de l'Allure avant moi et réussit à passer le gardien de sécurité qui regardait alors en direction de la route. Ce dernier m'arrêta net.
- ¿Que se pasa, Señor?
J'avais envi de hurler et simplement de le tasser.
- C'est un voleur! It is a thief!
- ¡Es un ladrón! répétais-je avec la plus profonde exaspération en pointant en direction de Dago. Le gardien me laissa passer tout juste à temps pour apercevoir Dago entrer à l'arrière d'un grand véhicule utilitaire noire aux vitres teintées qui l'attendait. Le véhicule démarra et accéléra dès qu'il embarqua. J'ai eu tout juste le réflexe me tasser afin d'éviter d'être renversé. Ils avaient pris la direction de Playa del Carmen. Je ne vis aucune plaque d'immatriculation. Je fis un bref rapport à la sécurité de l'hôtel en prétendant que j'ai surpris Dago dans ma chambre et que je le croyais responsable du saccage de ma chambre l'autre soir. Personne ne pouvait me dire comment Dago avait ainsi eu librement accès à l'hôtel. Le portier ne l’avait même pas vu pénétrer dans le complexe. L’hôtel m’avait pourtant assuré qu’il exerçait une surveillance constante contre les intrus.
J'essayai de joindre l'inspecteur Callas mais ne réussi qu’à lui laisser un message sur un répondeur expliquant sommairement ce qu’il s'était passé.
Dago était venu me piéger; pour qui travaillait-il? Pour ces hommes qui en voulait à Ishell? Dieu du Ciel, faites qu'elle ne soit pas tombée entre leurs mains!
Je pensai aussi que Dago était peut-être même complice de la police fédérale mexicaine; l'inspecteur Morales ne m'avait-il pas pratiquement accusé d'être de connivences avec des voleurs de reliques anciennes?
Tout en m'habillant, je songeai que je devais maintenant joindre Rafaele dans un endroit isolé en pleine nuit. Cette réalisation engendra en moi de nouvelles peurs et inquiétudes après cette visite de Dago. S'agissait-il d'un autre piège? Rafaele avait déjà en possession la pièce d'Ishell; il ne pouvait désirer rien d'autre de moi. Sauf qu'à la vue de l'hostilité qu'il avait manifesté auparavant à mon égard, je ne savais pas à quoi m'attendre.
Je devinais que, avec toute les réactions qu'elle avait suscitées, cette pièce de métal d'Ishell devait être très importante, peut-être même sacrée ou tabou pour un Maya comme lui. Aux yeux de ce dernier j'étais peut-être devenu un profanateur qui ne méritait que son mépris et châtiment. Les images des sacrifices humains de Chichen Itza hantaient mes pensées. N'avait-il pas dit que la volonté du dieu Itzamna soit faite? Et si c'était le sort qui m'était réservé d'être sacrifié dans un rituel maya diabolique? Je devais réprimer mon imagination débridée et me concentrer sur l'essentiel: il me fallait absolument récupérer le disque Maya coûte que coûte, la vie d'Ishell en dépendait; j’en était plus convaincu que jamais. Je devais donc confronter Rafaele ce soir malgré toutes mes craintes.
Je me rendis à l’autoroute discrètement et commençai à pied en direction de Xel-Ha.J’attrapai un taxi communautaire au passage. Il me déposa quelques kilomètres au Nord du parc. Je marchai la distance restante en m'assurant de ne pas avoir été suivi. Le disque solaire écarlate était bas et bientôt s'effacerait sous les arbres de la forêt pour laisser place à la nuit. Je remarquai la jeep de Rafaele stationnée à l'entrée du parc archéologique déserté. Je me rendit au véhicule et regardai les environs. Rafaele devait être dans le parc quelque part dans ces ruines. Je m'avançai au-delà de la billetterie déserte.
Une voix sévère me fit sursauter:
- Je suis désolé Monsieur mais le parc est fermé: Si vous voulez visiter, vous devrez revenir demain aux heures d'ouvertures. Le site archéologique est ouvert tous les jours de huit heures le matin à cinq heures de l'après-midi.
Je me retournai pour me retrouver devant l'intendant des lieux, un maya lui aussi, aux cheveux poivre et sel. Je devais incliner ma tête pour le regarder dans les yeux car il rejoignait à peine mes épaules.
- Je ne suis pas ici pour visiter lui expliquais-je. Je suis ici pour rencontrer Rafaele, c'est sa jeep dans le stationnement.
L'homme changea d'expression et me sourit:
- Ah! Suivez-moi, Ahulane Kin Balam vous attend.
Ahulane Kin Balam? Ce nom me semblais Maya; s'agissait-il de Rafaele?
Le préposé me tendit la main:
- Il y a un frais d'entrée de 28 pesos, Monsieur.
Le parc était fermé pourtant il demandait sans doute la somme par routine et formalité. Je lui donnai son argent, soit l'équivalent de trois dollars qu’il mit directement dans sa poche.
- Je me nomme Reyes Monsieur.
- Je suis Alexandre.
Je lui offris ma main. Il me la serrant me permettant de remarquer une croix tatoué sur son dessous d’avant bras gauche.
- Vous avez déjà visité Xel-Ha? me demanda- t'il.
Je lui admis que non, mais que j'avais déjà parcouru les ruines de Cobá et Chichen Itza.
- Dans ce cas, je vais vous guider assura le préposé.
Tout en marchant, il m'expliqua que Xel-Ha, qui se prononçait « kchel-ha », ce qui signifie «là où naît l’eau». Il s’agissait du plus grand lagon de la côte Est de la péninsule du Yucatan, Dans la civilisation maya, ces lagons étaient considérés comme sacrés en raison de leurs grottes et cenotes donnant accès à des rivières souterraines d’eau douce.
«La légende raconte qu’après le grand Déluge, les dieux mayas mirent en commun leurs talents pour créer en pleine jungle un endroit qui rassemblerait toutes les merveilles des Caraïbes. Pour prendre soin de ce paradis terrestre, les dieux désignèrent un iguane (gardien de la terre), un poisson (gardien des eaux) et un perroquet (gardien du ciel)».
L'intendant du parc me raconta aussi que Xel-Ha était considéré à tort comme un site archéologique mineur. La ville contenait un cenote, des murales, un sacbe, un temple. Malgré le petit nombre de ruines accessibles, il m'expliqua que le site de Xel-Ha est important pour plusieurs raisons.
Par exemple Xel-Ha avait un age vénérable. La citée a été fondée au environ du premier siècle et avait été continuellement occupée jusqu'à la venue des Espagnols. Elle s’est développé entre les années 400 et 700 et devint un port de première importance entre le septième et douzième siècle en raison de son grand lagon naturel qui en faisait un excellent site d’accostage. Dans le port maya du lagon de Xel-Ha transitaient des bateaux remplis de marchandises convoitées tel que le miel, l’obsidienne, le jade, la noix de coco, les textiles, les plumes, le coton, le cacao et les épices. Avant de reprendre la route, les navigateurs mayas se rendaient dans une cenote afin de faire une offrande à la déesse Ixchel, la déesse de la lune et des marées, pour qu’elle puisse guider et protéger leurs embarcations durant leur périple en mer.
La mention du nom de la déesse renouvela mon courage. Je voulais tellement la retrouver, ma « Ishell ».
Reyes continuait sa présentation :
La ville était un centre régional d'importance lorsque Tulum était habité par les flottes marchandes en raison de sa proximité du centre politique et économique de Cobá. Le site de Xel-Ha a été bouleversé lors de tracé de l’autoroute et son magnifique lagon bleu s’est transformé en un parc nautique naturel en 1994.
Ces propos m’intriguèrent. Les mayas possédaient une flotte marchande? Des Mayas qui étaient des marins? Rafaele avait mentionné quelque chose dans ce sens sur le chemin menant à Cobá.
Je commençai à apercevoir les ruines de pierres ensevelies dans la sombre jungle luxuriante.
Reyes en profita pour m’expliquer que les édifices de Xel-Ha étaient répartis entre trois groupes.
Le groupe de Lothrop a été construit tardivement dans l’histoire de la ville aux environs des années 1200 à 1500. Il a été nommé ainsi en honneur du chercheur qui a été le premier à étudier le modèle architectural de postclassique maya de la côte est du Yucatan. Il est constitué de structures variées identifiées comme étant des résidences et des tombeaux en pierre. Une de ces structures est remarquable par ses formes arrondies uniques dans toute la ville.
Le groupe de Pajaros, c’est à dire des oiseaux, inclut les édifices les plus élevés du site qui sont visible depuis l’autoroute. La structure principale est un palais qui bien que partiellement détruit par la construction de l’autoroute pendant les années 1970, contient toujours de beaux muraux montrant une variété d'oiseaux et l’illustration d’un dieu rappelant Tlaloc célébré au Teotihuacan. Il y a un échiquier de couleur sur un mur aux carrés de couleur rouge, gris et jaune. Il y a aussi l’image peinte d’un personnage datant des années 300 à 600 démontrant bien d’autres aspect de l’influence de la cite de Teotihuacan au nord du Mexique.
Le groupe des jaguars, où Ahulane Kin Balam nous attendait, comporte cinq structures dont le style architectural ressemble à celui de Tulum. L’édifice le plus important du groupe des jaguars a été baptisé la Casa del Jaguar (la maison du Jaguar) qui était utilisé pour des activités cérémonieuses. Le bâtiment doit son nom à la peinture d'un jaguar descendant qui représente le dieu du maïs ainsi descendu du ciel sous la forme d’un félin sacré. Reyes m’avertit que cette section de la ville avait quelques trous profonds causés par l’effondrement de la couverture d’un vaste système de cavernes et de rivières souterraines qui se déversaient dans l’océan, formant effectivement de minis cenotes.
Par sa forêt, Xel-Ha me laissait la même impression que celle de Cobá, celle de marcher dans le monde Maya vierge avant la venue des espagnols. La lumière du crépuscule s'éteignait en laissant place aux ténèbres. Il me laissa au pied d’un petit bâtiment rectangulaire dont l’entrée était supportée par larges colonnes de pierres et qui était entouré d’arbres et de ruines de pierres ravagées. Le bâtiment était éclairé de l’intérieur par la douce lumière orangée de torches ou de bougies.
- Il vous attend! me dit Rayes en m’abandonnant.
Je montai, les quelques marches au la maison du jaguar et pénétrai dans le temple. J’eu l’impression de me retrouver devant une autre vision. Rafaele était méconnaissable. Il portait un costume cérémoniel maya. Il était habillé d’un pagne de coton ajusté à sa taille, de colliers contenant de la jadéite, de l’obsidienne, de la turquoise ainsi que des perles et coquillages. Ses boucles d’oreilles et ses bracelets étaient splendides et impressionnants. Il avait une fourrure de jaguar à ses pieds. Les protège chevilles couvrant ses pieds étaient également taillé dans la peau d’un jaguar. Son couvre-chef était de plus impressionnant : il avait la forme de la tête du jaguar élaboré dont les yeux brillants étaient des pierres turquoises, le tout surmonté par un éventail longues plumes vertes iridescentes. Il portait dans sa main droite un sceptre. Tout ce qu’il portait me semblait très ancien, des antiquités. C’est ce que je vis derrière lui qui me bouleversa complètement. J’oubliai presque Rafaele et étendit ma main derrière lui, vers des empreintes sur le mur, trois empreintes de mains rouges. Des mains rouges ici tout comme celles que j'avais vu à Chichen Itza. Il n’y avait pas de hasard. C’était une pour moi à la fois une révélation et une confirmation.
Ma réaction désempara Rafaele. J’essuyai des larmes qui coulaient sur mes joues et réprimais un profond sanglot. La vue de ces mains rouges m’avais surpris et complètement déstabilisé émotionnellement.
Rafaele ne savait comment réagir. J’avais la distincte impression que je venais de bousiller tous ses plans. Je commençai par lui expliquer ce qui m’était arrivé l’an dernier.
Je vis son visage s’adoucir et montrer une grande compassion. Il devint triste. Il me confia que lui aussi avait perdu un être cher, il y avait deux mois de cela seulement. Il s’agissait de celui qu’il avait considéré comme son père adoptif, un prêtre Maya surnommé « Papah » ce qui voulait dire « Pape » en langue Maya du Yucatan. Il était décédé dans un ouragan récent.
Tout esprit de confrontation s’était ainsi sublimé, il ne restait que de la sympathie entre nous.
J’entamai la conversation :
- Ahulane Kin Balam est ton nom Maya?
- Oui, c’est le nom que Papah m’avait choisi. « K’iin » signifie « soleil ou jour », « B’Alam » se traduit par « jaguar ou protecteur » et Ahulane est le nom d’un guerrier et héro Maya de Cozumel. Lorsque j’ai été baptisé en tant que chrétien, le Curé a choisit le nom de Rafaele puisque l’on ne connaissait pas mon nom indigène. J’étais alors un bébé amené en tant que réfugié à la suite du massacre de ma famille au Petén. J’étais un survivant parmi quelques autres des répressions du gouvernement guatémaltèque contre les indigènes de son territoire. J’ai eu la chance d’être adopté par une famille aisée et de recevoir une éducation en Californie. C’est à la suite de ma rencontre avec une femme maya extraordinaire, Rigoberta Menchú Tum, que j’ai décidé de revenir ici et assumer mon héritage en tant que Maya et d’aider mon peuple.
Je reconnaissais le nom de Rigoberta Menchú Tum qui m’avait déjà été mentionné en association avec la communauté inuit, notamment pour la défense de leurs droits et la promotion de leur culture. La révélation de Rafaele sur son passé me toucha.
Je lui commentai :
- Ton nom Maya te décrit bien, il est très approprié, surtout dans ton costume et dans cet endroit.
Cela visiblement l’embarrassa un peu.
- Je t’ai demander ici pour une raison. Je voulais t’expliquer un peu pour la pièce que tu m’avais montré. Elle est intiment liée l’histoire des mayas, c’est le dernier véritable héritage sacré qui leur reste car tout le reste a déjà été pillé et volé ....
Je le rassurai :
- Je sais et je le comprends. Je ne suis pas intéressé par aucun gain, seule la sécurité d’une femme, Ishell importe pour moi. Et je ne crois pas non plus qu’il s’agisse de profit pour elle, je sais que cela est quelque chose pour laquelle elle a risquée sa vie et que je dois continuer et accomplir pour elle.
- Je te crois. J'aimerais te répondre et tout t’expliquer. J’aimerais te révéler des secrets mais ce sont des secrets que j'ai solennellement juré de protéger et de ne pas révéler à personne d’autre qu’un autre maya et cela sur ma vie et mon âme. Tu as démontré une âme vaillante et généreuse mais tu n’es pas maya. Je devrais te dire que tu as fait tout ce que tu pouvais faire et que ton implication doit s’arrêter ici. Mais ce n’est pas à moi à décider de cela.
J’étais nerveux et anxieux de ce que Rafaele avait dit jusqu’ici. Qu’importe ce qu’il me voulait, jamais je n’abandonnerais Ishell !
- Que veux-tu dire ?
- Ce curieux perroquet, longtemps considéré comme un symbole d'Itzamna par mon peuple, m'a dit que "tu était son homme et qu'il se préoccupait de cet homme". Il a même ajouté que "c'était bien, qu'il était heureux" lorsque j'ai accepté de te rencontrer. Je ne sais pas pour toi, mais il est rare qu'un perroquet s'adresse à moi de façon intelligente en langue maya Yucathèque.
Cela me fit sourire. Ce perroquet s'ajoutait aux nombreux mystères qui me confrontaient depuis ma rencontre d'Ishel. Rafaele repris:
- Tu désires des réponses et moi aussi. Je propose que nous fassions une cérémonie maya dans laquelle toi et moi adresserions nos questions. Il est traditionnel pour les mayas de demander la permission aux dieux avant de s’engager sans une certaine activité afin de vérifier de s’assurer qu’ils leur soient favorables et charitables et de leur demander aussi leur protection afin qu’aucun malheur ne soit fait à ceux qui nous importent.
- Les Inuits font des rituels pour les mêmes raisons. Je suis d’accord, je te fais confiance !
- J’ai préparé tout ce qu’il faut pour le rituel et j’ai spécialement choisi ce lieu.
Il étendit tous ses objets pour le rituel, incluant des bougies, des fèves de cacao, des gourdes, de l’encens, des petites pierres de quartz et de turquoise, du charbon, des plans de maïs feuillus, une croix et un poignard. Ce dernier item m’inquiéta particulièrement.
Il avait déjà érigé au centre du temple une petite plateforme de bois devant lui servir d’autel. Cette petite table incorporait des plans de maïs ainsi qu’une croix de bois parfaitement orientée avec les points cardinaux. Il avait attaché les longues feuilles des plans de maïs qui se joignaient au sommet de la croix au dessus de l’autel et sur lequel où il plaça ses treize petites pierres avec soin.
Je vis le jeune maya pratiquer des activités spirituelles solennelles vieilles de deux millénaires ou peut-être plus. Rafaele alluma une pièce de charbon et plaça l’encens de Copal dessus. La fumée irritante s'éleva dans la caverne pour la première fois depuis peut-être mille ans. Je reconnu son odeur; le shaman qui m' avais soigné avait fait brûlé le même encens. Ahulane Kin Balm installa les bougies dans les quatre coins du temple et sur l’autel.
Il plaça des récipients à chacun des coins du temple et en son centre qu’il rempli de sacrifices incluant un épi de maïs, une fève de cacao, du pain, des encens, une turquoise, de l’eau du cenote et un verre de vin de miel. Je compris que tout ces sacrifices étaient dédiés à chaque pawahtuns/bacabs cardinaux dont il m'avait parlé.
Rafaele m’expliqua que l’autel qu’il avait monté était connu sous le nom de ka'an te' ou "ciel en bois" et qu’il représentait le cosmos. Les feuilles attachées ensemble symbolisent l’arche voix lactée dans le ciel nocturne et les 13 cristaux qui y sont suspendus représentent chacune des constellations du zodiaque Maya ou encore chacun des cieux mythologiques.
Il m’offrit à boire après avoir pris lui-même quelques gorgées de sa gourde.
Il m’indiqua qu’il s’agissait de la boisson rituelle du balché. C’était absolument écoeurant, on aurait dit un sirop de réglisse noire concentré et alcoolisé. Il m’offrit de laver le mauvais goût avec un grand verre de aguardiente, une eau-de-vie de canne à sucre qui me rappela le rhum que je calai d’un coup.
Il commença ensuite sa prière qu’il m’invita à répéter après lui :
- Tiox, Saint Monde, Mère du Monde.
Protège ceux qui sont ici, purifie ces lieux et relâche les âmes qui résident ici et qui veulent partir!
Itzamna, Ix Chel, Kukulkan, Chaac entendez nos appels, accepter nos offrandes et nos mains ouvertes, guidez vos enfants dans l’autre monde!
Il prit le poignard qu’il plaça sous la flamme de la bougie avant de se passer la lame dans la paume de sa main en créant une plaie ouverte. Il laissa le sang couler dans le bol. Il m’offrit le poignard. Je compris que je devais l’imiter. Sans hésitation je me coupai et laissa mon sang dégoutter dans le bol. Il me prit la main, et plaça sa coupure saignante sur la mienne. Je comprenais la communion que cela présentait. J’ajoutai ma deuxième main sur la sienne.
- Il ne sera plus jamais dit que tu n’as pas de sang maya affirma Rafaele fermement. Ton sang est mêlé au mien à présent.
Il expliqua que la saignée était un rituel propre au Maya qui remontait à l’antiquité. Les Maya ont toujours cru que le cadeau de leur sang aux dieux était crucial à leur bien-être et que c’était de retourner une partie de sa vie à ceux à qui ils devaient leur existence. Il ajouta malicieusement qu’un homme typiquement perçait son pénis pour ce rituel mais puisque que puisque c’était ma première fois, il m’avait facilité les choses.
Je le dévisageai et ne pouvais dire si il plaisantait.
Rafaele trempa ensuite un papier dans notre sang mêlé qu’il alluma ensuite avec une bougie de l’autel avant de le joindre avec l’encens brûlant. Il compléta son incantation :
- Itzamna, Ix Chel, acceptez l’offrande de nos forces vitales et du copal, complétez le cycle de l’Itza, faites que la magie qui émane de vous passe par nous pour que le cycle de la vie soit complet. La vie et tout ce que vous nous avez donné nous vous remettons pour que le cycle soit complété!





