Sous le soleil du matin, nous longeâmes la route d’asphalte en direction de Copán. Un vieux camion dépeint s’arrêta près de nous et son conducteur offrit gracieusement de nous prendre pour un bout de chemin. Je regardai Jillian, Rafaele et le Vigil; notre groupe semblait effectivement miteux et en besoin d’aide. Je n’étais pas non plus à mon meilleur et je me sentais toujours faible. Je me demandai ce que le chauffeur aurait pensé s’il avait également aperçu ma chemise imprégnée de sang à coagulé à demi-séché dont je venais tout juste de me débarrasser.
Nous remerciâmes le chauffeur alors que nous nous entassions derrière dans la section cargaison avec d’autres hommes de la région qui étaient en chemin vers leur travail. Le Vigil nous nous accompagna mais ce n’était pas de bon cœur. Ses yeux violets étaient froids et distant. Il m’était évident que le farouche Al Hulneb appréhendait de se retrouver ainsi coincé entre des inconnus. Pourtant, ils étaient très sympathiques et chaleureux ces Honduriens. À moitié assoupis, j’écoutais leurs conversations avec Rafaele. Je compris qu’ils étaient des travailleurs des plantations de tabac et de café pour la plupart. Ils voulaient profiter de l’accalmie de la pluie pour travailler les terres. Jillian s’était entretemps endormie sur mon épaule. Je tournai mon regard sur Al Hulneb complètement isolé, solitaire. Je le comprenais et sympathisait après tout ce qu’il venait de traverser; il restait plus ébranlé par son expérience qu’il ne laissait paraître. Était-il lui aussi, tout comme moi, anxieux qu’Alan et ses hommes nous attendent là-bas à Copán? C’est à ce moment que je remarquai que ses yeux perçants étaient fixés sur moi et examinaient curieusement mon torse dénudé.
Il me demanda, tout à fait intrigué :
- Ces marques : elles proviennent d’un accident ou de combats?
Je pris un moment avant de comprendre qu’il référait aux multiples cicatrices taillées dans les chairs de ma poitrine et de mes épaules.
- J’ai été blessé par un ours polaire près du cercle arctique...
Je lui expliquai cela tout en tentant de dissimuler mon torse. Il m’avait mis vraiment conscient de mes anciennes blessures. Elles restaient pour moi une difformité disgracieuse qui me gênait comme un affreux graffiti à jamais taillé dans mon corps.
- Tu as vaincu ta bête? continua-t-il à questionner
- Oui. Elle est morte! lui répondis-je sans élaborer.
Il se montra impressionné:
- Je comprends pourquoi tu as gardés ces cicatrices. Tu as raison d’être fier de ce qu’elles représentent!
Quel curieux commentaire de sa part, surtout qu’il semblait particulièrement sincère et admiratif sur ce qu’il venait de me dire. Je n’avais jamais songé que mes cicatrices pouvaient être considérées comme quelque chose d’honorable auparavant.
Notre transport nous laissa tout près du parc archéologique. Nous fûmes surpris d’y apercevoir un militaire armé d’un fusil guettant la route depuis le périmètre des ruines. Cela me rassura en quelque sorte; Nicholas avait donc réussit à obtenir de l’aide du gouvernement pour protéger les ruines à la suite des évènements d’il y a deux jours. Je sentais Mercurio tendue; elle ne le voyait pas du tout les choses comme moi. Son inquiétude grandit lorsque nous aperçûmes un fourgon militaire stationnée dans une rue de la ville. Il y avait des soldats partout qui guettaient derrière leurs verres fumées les faits et gestes de tous les habitants de la petite ville.
Copán n’était plus le même endroit que nous avions quitté. Son atmosphère avait complètement changée. Elle était subitement devenue une ville assiégée et occupée par l’armée. C’était dommage de voir la plazza centrale, autrefois si festive, piétinée par les bottes noires et polies des militaires. Jillian en était particulièrement chagrinée. Nous devions admettre que nous étions impuissants pour faire quoi que ce soit. Cela me peinait que nous soyons en quelque sorte responsable d’avoir amené ce problème. Par contre, je croyais personnellement que cette démonstration de force était nécessaire afin décourager Alan et ses comparses de reprendre leur saccage du parc écologique.
Nous étions tous épuisés, assoiffés et affamés. Nous convînmes de regagner nos chambres à l’hôtel pour en profiter pour se reposer, se désaltérer et manger. Mais avant, le Vigil laissa Mo’k’ak à la Plazza près d’une grande cage ouverte et d’une mangeoire occupée par une douzaine de perroquets écarlates comme lui. Ces oiseaux étaient vénérés comme des représentants de divinités ici. Mo’k’ak nous oublia complètement lorsque tout gonflé, avec ses plus belles plumes relevées, il commença à courtiser une femelle qui semblait sensible à ses charmes. L’innocence naturelle de la scène nous changea l’humeur et nous fit chaud au cœur et nous fit du bien. Al Hulneb ne semblait pas comprendre notre amusement mais il était rassuré pour son compagnon à plume. Nous décidâmes de laisser Mo’k’ak lorsque ses rapprochements se firent plus intimes.
Jillian annonça qu’elle était pour rencontrer son ami Nicholas pour lui présenter le nouveau site que nous avions découvert. Elle voulait aussi en apprendre plus sur ce qui se passait dans la ville. Je voyais bien que la présence de l’armée la dérangeait au plus haut point et je la questionnai sur ce point. Pourquoi ne faisait-elle pas confiance aux militaires? Sans donner de détails spécifiques, elle expliqua que ses dernières rencontres avec forces armées avaient été plutôt mauvaises. Elle trouvait les officiers souvent imbus d’eux-mêmes et irrespectueux. D’après son expérience, qu’importe le pays, des militaires étaient impliqués activement dans le trafic d’artefacts ancien appâté par des gains faciles. Ils allaient jusqu’à piller par eux-mêmes les lieux qui leur avaient été assignés de protéger.
Je lui demandai si des militaires s’en étaient déjà pris à elle. Elle détourna le regard et ne répondit pas. Son silence était empreint de douleur alors qu’elle nous abandonna dans le lobby de l’hôtel. Je remarquai que ses yeux étaient embués. Je regrettai ce que lui avait demandé.
Avant de monter, j’en profitai pour commander à la réception un brunch copieux à notre chambre. Je considérais que cela serait plus accommodant que d’aller au restaurant. J’eu alors l’impression que de nombreux regards étaient braqués sur nous ou plus précisément sur Ah Hulneb. Avec sa prestance, il était vrai que le Vigil se démarquait de tous.
Des fleurs fraichement coupées nous y accueillirent au vestibule de l’entrée de notre chambre, gracieuseté de l’hôtel. De glorieux oiseaux de paradis aux pétales de couleur flamme et au pistil violacé s’y démarquaient. J’appréciais de contempler cette beauté après les épreuves des dernières vingt-quatre heures. Le vigil examinait entretemps la chambre avec une avide curiosité alors que Rafaele s’enferma dans la salle de bain pour un brin de toilette.
Je me retrouvai ainsi seul avec Ah Hulneb. J’aurais pu lui poser les milliers de questions qui me venaient à l’esprit mais je ne savais par où commencer.
- Je suis désolé que Chibirias ne fût pas là-bas et que nous n’ayons pu la sauver...
C’était la première chose qui m’était venu à l’esprit.
- Je sais! répondit brièvement le Vigil. Il n’ajouta rien d’autre. Le silence se fit lourd. Je n’avais pas l’intention de forcer une conversation. Nous restâmes ainsi sans dire un mot pendant plusieurs minutes.
Le service de l’hôtel s’annonça à notre porte. Le déjeuner était arrivé. C’était une distraction qui était la bienvenue. Je plaçai les plateaux sur la table de la section salon et les liquides sur le pupitre. Ah Hulneb se jeta sur la nourriture. Il était visiblement affamé et ne montrait pas les meilleures manières à table. Je me désaltérai avec un grand verre de jus d’orange.
Je ressayai d’entamer une conversation avec lui.
- Dis-moi Ah Hulneb, que penses-tu de notre quête ? Quel sont tes impressions sur tout ce qui s’est passé ?
J’étais curieux d’avoir sa perspective sur tout cela.
Il me répondit entre deux mastications :
- Je sais que je vous crains désormais! Je ne sais pas encore si vous personnifiez l’ultime destruction de tout ce qui m’est cher!
Sa réponse était tout aussi brutale que directe; elle me laissa sans voix. N’avait-il pas de gratitude pour que ce que nous avions fait pour lui ? Je me calmai. Je devais admettre qu’il n’avait été ni particulièrement menaçant ou vraiment arrogant ; il était resté au contraire plutôt réservé. Je choisi d’interpréter ces propos comme une crainte révérencielle : il reconnaissait enfin que nous n’étions pas des insignifiants.
Rafaele finit par sortir de la salle de bain et brisa notre silence en criant : « Suivant! »
J’invitai Ah Hulneb à prendre son tour. Je demandai à Rafaele de lui montrer où tout se trouvait dans la salle de bain.
Je repensai au Vigil. Je savais qu’il n’était pas humain, du moins pas humain comme nous en tout cas. Le fait qu’il avait été traité comme un spécimen de laboratoire de la part d’Alan Morris et de son groupe le confirmait. Il pensait d’une façon différente de toutes personnes que je n’ai jamais connues. Il démontrait des valeurs profondément martiales comme si être un guerrier définissait tout son être. Pourtant, j’ai vu tout en contraste ses émotions avec Mo’k’ak qui était profondément humaines et presque enfantine. Cela me ramenait encore à la même question : était-il un Dzolob comme Lilith me l’avait suggéré ? Si les légendes de la genèse des Mayas disaient vrai, lui et les siens avaient bien raison de craindre les baccabs qui les avaient chassés du Ciel et de la terre. Pourtant, le Vigil et Chibirias avaient tout risqué pour retrouver le compas. J’étais convaincu que n’eut été de la capture de celle-ci, ils auraient tous deux quêtés les baccabs à notre place. Était-ce pour détruire les baccabs ou bien pour les sauvegarder ? Ils avaient sous-entendu que leur mission était cruciale pour la perpétuation des leurs. Une chose m’était certaine : je devais confronter Ah Hulneb et avoir des réponses de sa part sur sa mission et ses intentions. Ce n’était pas un prospect qui me plaisait ; les réactions du Vigil m’étaient difficilement prévisibles.
J’en profitai ensuite pour parcourir les documents que j’avais pris à l’homme dans le campement d’Alan. Je les étalai sur le pupitre et les examinai. Il y avait un passeport australien au nom de Gabriel Nobel. Il n’avait jamais été utilisé comme en témoignait l’absence de tampon d’immigration. Le portefeuille était bien ordinaire. Il contenait un permis de conduire Californien au nom de Matthew Scherrer. La photo était exactement identique à celle du passeport. Une carte de crédit et une carte d’assurance médicale avaient le même nom d’inscrit. Il y avait pour au moins deux mille dollars de coupures américaines ainsi qu’un bout de papier sur lequel était écrit à la main cinq séries de chiffres et de lettres dont je ne pouvais faire aucun sens :
« 06500MC+525551401100PLLR315CC
06500MDF+525552816918DMH11560
97000MM +52666259389CA500CDA409+410
1425 BBA +54 1184041120 DLA3826
70403BB-600 +779133125000 ADNS Q803L12 »
Était-ce un code? Une phrase avait été aussi griffonnée à l’endos du papier :
« Die innere Welt - das Geheimnis der schwarzen Sonne ». Je crû y reconnaître de l’Allemand bien que je n’avais aucune idée de sa signification. Parmi les autres papiers négligemment pliés il y avait un certificat de naissance émis par l’Afrique du Sud au nom de Bryan Montgomery né à Johannesburg le 24 mars 1976. Je continuai à réfléchir sur tout cela : je ne croyais pas que l’homme que j’avais combattu soit d’origine australienne ou même sud africaine. C’était peut-être stéréotypé mais je n’avais remarqué aucun accent discernable ou caractéristique. Je doutais aussi qu’il soit vraiment Californien. Y avait-il une de ces identités qui n’était pas fausse?
Je trouvai aussi un certificat bancaire solvable au porteur pour cent mille dollars américains ainsi qu’un certificat de décès officiel rempli et signé par un médecin légiste du nom de Keith Meredith auquel il ne manquait que le nom du mort. Je raisonnai que ce document d’apparence officielle aurait été utile pour faire traverser le corps du Vigil au delà des frontières du pays. Le certificat bancaire faisait potentiellement un pot-de-vin aguichant qui se refusait difficilement même par les moins corruptibles. Je songeai que ces documents ne manqueraient pas à leur propriétaire. De son point de vue, ils avaient été probablement perdus dans le feu. J’étais déçu, car en fin de compte, je n’en savais pas vraiment pas plus sur le groupe clandestin d’Alan et de ses gens.
Rafaele vint me joindre. J’espérais qu’il pourrait faire plus de sens que moi de tous cela. J’attendis qu’il se prenne à déjeuner et lui présentai les documents. Il fût tout d’abord particulièrement impressionné par le chèque et son montant. Je lui montrai ensuite le morceau de papier. Il examina les codes longuement en croyant initialement qu’il y reconnaissait quelque chose de familier. Il finit par admettre que pour lui aussi ces écrits étaient intelligibles. Il pût traduire la phrase en allemand : « Le monde intérieur - le secret du Soleil Noir ».
Pour Rafaele le monde intérieur devait être une référence à Xibalba. Pour ce qui était du Soleil Noir, il ne pouvait proposer aucune interprétation. Pour moi, le Soleil Noir suggérait l’opposé du soleil, un anti-soleil. Je ne pouvais imaginer comment cela s’incorporait dans la mosaïque que devenait notre expédition. Tout cela devenait de plus en plus mystérieux et sinistre.
Il était temps de passer à autre chose. Rafaele souligna que nous avions peut-être réussi à berner nos ennemis mais cela ne durerais qu’un temps avant qu’ils se regroupent et reviennent à l’attaque. J’étais bien d’accord avec lui, il fallait être les plus rapides et entreprendre la recherche du troisième des artefacts, bien qu’encore je ne fusse pas certain de ce qu’ultimement nous amènerait le réveil de tous les bacabs.
Nous commençâmes par l’étude du deuxième artefact que nous venions de découvrir. C’était la première occasion que nous avions de l’examiner de près. Il s’agissait d’un disque indenté semblable à celui que nous avions trouvé à Tulum. Nous y comptions dix-huit échancrures, chacune associée à un nombre maya, en différence avec les vingt échancrures du premier artefact. Rafaele examina fébrilement les artefacts passant par plusieurs fois de l’un à l’autre.
Il s’écrasa dans son fauteuil et si mit à rire nerveusement.
- Le temps perdu! Je me suis trompé!
Je me levai et lui fit face.
- Quoi? Qu’est ce qu’il y a ? lui demandais-je impatiemment.
- Je me suis trompé! Le premier disque de Tulum n’était pas le Tzolkin! élabora-t-il tout excité. C’est simplement les 20 k’in, les 20 jours kin qui font un winal! Le disque de Copán représente le cycle de 18 winal c’est qui fait un tun! Ensuite viennent les 20 tuns qui forment un k’atun alors que le cycle de 20 k’atun définit un b’ak’tun!
Rafaele me regardais comme si je devais comprendre. Mais incapacité par la fatigue, j’étais à bout, incapable de faire de sens de ce qu’il me disait. Il m’avait déjà mentionné ces mots dans le passé, mais j’étais incapable d’en faire de sens.
- Ce sont les deux premières composantes du compte long! expliqua-t-il, le « temps perdu » dont nous a parlé la Belle Grand-Mère. Il a été abandonné pour des raisons incertaines au neuvième ou dixième siècle bien avant l’arrivée des espagnols! Cela correspond aussi à la période du premiers artefact et peut-être même du deuxième en considérant que la cavité ou se cachait le deuxième disque était aussi beaucoup plus récente que le reste de la fresque qui le dissimulait. Il est donc possible que ce second artefact ait également été caché au dixième siècle lors de l’abandon de l’ancienne ville de Copán.
A cette mention de Rafaele, je me rappelais du sermon de Toh Pepem à la cérémonie des Cruzobs et de la mention de temps perdu par Chibirias. J’étais certain que Rafaele avait fait une connexion fondamentale qui correspondait à la nature de ces artefacts. Je ne m’attendais pas que ces artefacts soit ainsi littéralement le temps perdu des mayas! Cela nous confirmait que nous étions dans la bonne voie mais ne révélait rien sur la fonction ou l’utilité de ces artefacts. Peut-être que cela se révèlerait évident lorsque tous les artefacts seraient réunis.
Nous devions également déterminer notre prochaine destination. Rafaele m’offrit le compas et je m’installai au pupitre. Je constatai que le disque de Chibirias avait prit une nouvelle orientation stable depuis son changement de couleur. Le marqueur principal du disque doré pointait vers le Nord Nord Ouest. Je découvris que cette déclinaison était parfaitement symétrique par rapport à la longitude bissectrice de l’endroit où nous avions découvert le deuxième disque avec la droite reliée à Tulum. Je traçai une projection de ce nouvel angle sur la carte pendant que Rafaele m’observait avec attention. Cette ligne traversait le Honduras, une portion du Guatemala, effleurait la frontière de Belize, parcourait le Yucatan et traversait le Golfe du Mexique avant de se perdre en Louisiane et au Texas. Cela faisait beaucoup de territoire à couvrir.
Je contemplai la carte et me perdit pendant un instant dans l’image de Toh Pepem et de Mahucatah dans la salle du puits de lumière de Xochicalco. Ils m’avaient dessinés quatre points avec lesquels ils avaient formé la croix des Mayas. Le premier point était Zama alias Tulum. Le deuxième des points qu’ils m’avaient montré était bien Xukpi, l’ancien nom de Copán. Leurs informations avaient été correctes jusqu’ici. Il nous restait donc à découvrir les locations qu’ils avaient nommé Ohk’in peten, c'est-à-dire « l’île du crépuscule », ainsi que K’una Xaman ou K’una h’men, le « Temple du Nord » ou le « Temple du Guérisseur ». Si je me référais au dessin de la Croix de Mahucatah et Toh Pepem, le troisième artefact devait être sur la côte ouest du Yucatan à la même latitude que Tulum soit 20 degrés 12 minutes et le quatrième plus au nord quelque part sur la longitude de 89 degrés ouest.
Cela me laissait perplexe. Les Mayas avaient pourtant développés de grandes villes bien plus à l’ouest dans l’Amérique centrale; leur civilisation s’étalait jusqu’à la côte de l’océan pacifique. Nos points ne bordaient pas l’ensemble du monde des Mayas mais un territoire plus restreint essentiellement définis au Yucatan.
Rafaele était lui aussi initialement surpris de ce résultat bien qu’il fit remarquer que de nombreuses ruines importantes telles que celles d’Uxmal, Dzibilchaltun et Edznà se trouvaient dans cette région ouest du Yucatan. Il fit l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’un facteur historique : les Mayas du plateau du Yucatan étaient parmi les dernières grandes civilisations préhispaniques qui avaient utilisés le compte long. L’adoration d’Itzamna y a été prédominant et probablement un personnage historique.
Rafaele revint ensuite sur la location du troisième artefact. Il ne connaissait pas d’île le long de la côte ouest du Yucatan qui ait jamais porté le nom Ohk’in peten, par contre il y avait bien une île sur la latitude que j’avais mentionné. Elle se nommait Hail Na, c'est-à-dire la « maison des eaux ». Cette île était une vaste nécropole pour les Mayas traditionnellement associée au soleil couchant et donc à l’entrée du Royaume des morts. Cela correspondait parfaitement à la description de l’île du Crépuscule. Il savait exactement où nous devions aller.
Je songeai au Cruzobs. Cette recherche nous ramenait dans la péninsule de leur croix sacrée. Les Cruzobs en savaient plus sur cette histoire qu’ils ne l’avaient montré. Quel était d’ailleurs le terrible secret que gardait jalousement Tunkuruchu Iki? Je voulais questionner Rafaele là-dessus mais des petits cognements nerveux à notre porte de chambre m’interrompirent. Rafaele me regarda inquiet. Nous n’avions pas commandé de service pour la chambre.
Je m’empressai de reprendre et dissimuler nos artefacts dans mes poches.
Rafaele demanda à voix haute :
- ¿Quién eres?
- Je te donne un indice : ce n’est pas la femme de ménage! répondit la voix reconnaissable de Mercurio.
Je levai le loquet et lui ouvrit la porte. Elle était seule, visiblement très inquiète. Elle entra dans la chambre et ferma la porte derrière elle.
- Il faut que vous partiez! pressa-t-elle. Les militaires s’en viennent; ils veulent vous interroger!
J’étais naïf et ne comprenais pas l’angoisse de Mercurio. Il ne me dérangeait pas de rencontrer les autorités et de répondre à leur questions. Je pensais innocemment que nous n’avions rien à se reprocher ou à cacher.
Je remarquai alors les artefacts que j’avais dans mes poches dont le dernier avait tout juste été dérobé dans un site Hondurien. Derrière moi, Rafaele s’intéressait toujours aux faux papiers dont j’avais fait main basse sur cet homme qui avait voulu trafiquer le Vigil comme un cobaye de laboratoire. Il ne fallait pas qu’aucune de ces choses incriminantes soient trouvées avec nous.
À ce moment, Ah Hulneb sortait justement de la salle de bain flambant nu en sous le regard ahuri de Mercurio en tenant les vêtements dégoulinants avec lesquels il s’était apparemment lavés sous la douche.
Comment pouvais-je expliquer le Vigil à des étrangers? Je n’étais même pas certain de ce qu’il était. N’avait-il détruit un hélicoptère de guerre en plein vol la nuit dernière avec seulement son arbalète? Je ne voulais certainement pas attirer l’attention de militaires là-dessus.
Je me frottai nerveusement ma nuque et soupirai en repensant à tout cela. Jillian avait raison. Ces hommes auraient pour nous beaucoup de questions, des questions auxquelles je ne saurais répondre. Comment pourrais-je leur parler d’Alan Morris et son groupe sans nous incriminer? Que pouvais-je leur révéler de nos recherches? Quelles réponses les satisferaient? Des militaires suspicieux pourraient ainsi mettre toute notre entreprise en péril; ce n’était pas un risque que nous ne pouvions prendre.
- Nous partons dans 15 minutes pour le Mexique! annonçais-je la voix tremblante.
Jillian était soulagée et satisfaite de ma réponse. Rafaele avait compris. Il était visiblement heureux de retourner dans son pays. Il commençait déjà à rassembler nos effets personnels et à remplir nos valises. Le Vigil resta silencieux et songeur.
- Je vous laisse dix minutes corrigea Jillian. Je vous attends dans la ruelle derrière.
Elle ajouta :
- Soyez discret!
Elle regardait tout comme moi le Vigil exaspérée.
Je lui suggérai :
- Trouve-toi quelque chose à porter dans mes affaires.
Cela fit sourire Jillian alors qu’elle quitta notre chambre.
J’étais résolu pour ma part de ne pas quitter sans au moins profiter d’une douche. J’en avais grand besoin. Je profitais du jet tiède et ravigotant. Je me savonnai rigoureusement comme si je pouvais ainsi me laver de tous mes soucis. Je senti une présence. Je sursautai en réalisant qu’il était là : le Vigil désinvolte se tenait devant la douche. Il me surveillait depuis quand? Je remarquai qu’il avait en fin de compte choisi de porter mon jean et ma meilleure chemise d’apparat.
- Vous êtes prêts à partir! annonça t-il en me tendant une serviette.
Je le corrigeai :
- Tu veux dire que nous sommes tous prêts à partir!
Je mis de l’emphase sur le « nous ».
-Non, je ne viendrai pas avec vous! annonça le Vigil.
C’était du déjà entendu; il était incroyablement entêté celui-là! Pourtant j’aurais dû m’attendre à un tel comportement de lui.
Je le poursuivis hors de la salle de bain et m’interposai devant la porte de la chambre pour l’empêcher de sortir.
- Tu ne peux nous abandonner encore une fois Ah Hulneb! Dois-je te rappeler ce qui est arrivé au campement? Tu n’es pas invulnérable. En fait, tu es maintenant plus vulnérable que jamais!
- Je me suis laissé capturer, me répliqua le Vigil avec aplomb, et cela n’arrivera pas une autre fois!
Je hochai la tête; j’étais pantois de me retrouver devant autant d’obstination. Rafaele observait attentivement notre dispute depuis son coin de la chambre.
Je m’efforçai de répondre au Vigil sur un ton plus conciliant :
- Je te crois! Moi aussi j’ai déjà songé à me laisser prendre prisonnier pour la retrouver. Mais tu as réalisé une fois là-bas qu’ils ne t’auraient jamais amené à elle. Tu t’es retrouvé piégé et ils t’ont subjugué. Tu as découvert que tout ce qu’ils désiraient était de neutraliser le danger que tu représentes pour eux et de t’étudier dans leur laboratoire pour découvrir tes vulnérabilités et celles des tiens. Sans notre aide, tu n’aurais jamais pu t’en sortir.
Je défiai le Vigil :
- Dis-moi si j’ai tort!
Il resta silencieux.
Je continuai à argumenter :
- Tu vas venir avec nous parce que c’est ce que Chibirias, ton Akna, aurait voulu. Nous avons besoin de toi et tu sais que tu as besoin de nous. Nous avons les mêmes ennemis, la même mission; ce n’est que le gros bons sens que nous unissons nos forces et ressources pour augmenter nos chances de réussir!
Le Vigil sourcilla devant me mots.
Je m’enlevai devant la sortie et rejoignis Rafaele. Je lui repris le compas que je déposai dans la main d’Ah Hulneb. Je savais que les gestes ont souvent plus de portée que les mots.
- Je te retourne cet item que Chibirias et toi avez si longtemps recherché. Tu en connais toute la valeur!
Le Vigil était tout à fait stupéfait de se voir confier cet item. Il regarda le disque d’or fasciné, son reflet étincelant dans ses yeux. Il referma sa main.
- Vous me le laissez vraiment? commenta-t-il toujours tout aussi étonné.
- Oui parce que nous avons confiance en toi! lui répondis-je.
- Et que tu peux avoir confiance en nous! compléta aussitôt Rafaele.
Il examina de nouveau le disque silencieusement avant de conclure avec complaisance:
- D’accord!
- Quoi? demandais-je à Al Huneb.
- Je resterai avec vous! Je vous crois quand vous dites que vous avez besoin de moi!
Rafaele et moi ne savions pas si nous devions nous sentir insultés ou simplement rire de ce dernier commentaire. Nous préférâmes ne pas réagir. Peut-être que je me trompais, mais il m’avait tout de même semblé à ce moment que ses yeux violacés brillaient malicieusement.
Je finis de m’habiller et m’assurai que j’avais sur moi mon portefeuille et passeport. J’avais confié les deux disques artefacts à Rafaele. Ah Hulneb avait le compas. C’était ce qui était l’essentiel. Une dernière vérification pour s’assurer que rien n’avait été oublié dans la chambre et je refermai la porte derrière moi en faisant mes adieux à Copán.
Je laissai Rafaele et Ah Hulneb rejoindre Mercurio qui attendait et qui devait s’impatienter car nous étions bien en retard. Je m’occupais entretemps d’effectuer notre check out. Rafaele ne pensais pas qu’il s’agissait d’une bonne idée mais je voulais quitter en m’assurant que tout était en ordre et ne pas éveiller de soupçons inutiles sur notre départ. C’étais mon nom qui était dans le registre et c’était une raison de plus pour faire les choses correctement.
J’allai au bureau du lobby de l’hôtel et annonçai que je partais et voulais régler ma chambre. J’étais servi par le même homme qui m’avait averti de la visite de Lilith, il y avait deux jours déjà. Il effectuait des vérifications sur son moniteur tout en me disant amicalement :
- Merci d’avoir choisi l’hôtel Marina de Copán. Nous espérons que vous avez aimé votre séjour!
Il baissa soudainement la voix et m’avertit sur un ton grave :
- Señor! Restez tourné vers moi! Ne regarder pas derrière!
Je luttai contre le réflexe de bouger la tête et fixai mon regard dans les yeux inquiets de l’homme.
- ¿ Que? demandais-je discrètement.
- ¡Soldados! El ejército, Señor !
Je compris ce qu’il m’avait dit. Des représentant de l’armée étaient ici et à en juger par la réaction du représentant à la clientèle et des gens dans le lobby, Mercurio n’était pas la seule à s’inquiéter de leur présence.
Je vis de la périphérie de ma vision le concierge de l’hôtel passer suivit par un officier militaire et quatre soldats.
Je l’entendis dire :
- Señores, me siga por favor! Yo te llevaré a su habitación. (Messieurs, suivez-moi s'il-vous-plait! Je vous amène à leur chambre.)
J’avais des sueurs froides quand je les vis enfin disparaître dans l’ascenseur. Le Concierge m’avais sûrement vu et reconnu, pourquoi ne m’avait il pas adressé les militaires?
- Vous devez partir maintenant! recommanda le préposé. Si je peux faire une suggestion, évitez l’aéroport de San Pedro de Sula!
- Avant que je m’en aille, pourquoi m’avez-vous aidé?
- Juan Pedro est le frère Juan Baptista, notre concierge. Nous savons ce que vous avez fait pour lui et reconnaissons que vous avez contribué à sauver notre parc !
Je compris: Juan Pedro était le gardien du site archéologique que j’avais soigné! Je laissai le réceptionniste en lui disant tout simplement :
- ¡Mucho Gracias me amigo!