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3 Kan 7 Yaxkin
12.19.11.9.4, jeudi 11 août 2004, Monts Torngat, Nunavik, Québec, Canada
Le soleil matinal avait enfin timidement transpercé la bruine. Le souffle insistant et glacial de la Baie d’Ungava maintenait la température aux environs de cinq degrés Celsius en ce milieu d’été. J’étais bien au chaud, avec un épais gilet de laine sous mon Qalipaaq, mon coupe-vent imperméable. J’admirais le paysage désolé et solitaire d'une splendide vallée entourée de montagnes majestueuses. Je ne me fatiguais jamais de la beauté indicible des paysages dénudés du Grand Nord de Nunavik. Nunavik est le nom qui signifie dans la langue des Inuits « le pays où vivre ». Ils géraient essentiellement par eux-mêmes l’ensemble de leur immense territoire.
Je me considérais incroyablement fortuné de pouvoir ainsi travailler, voyager, explorer l’extrême Nord du Québec et d’ainsi côtoyer et oeuvrer avec ses habitants. J’avais la plus sincère admiration pour les Inuits qui non seulement s’étaient adaptés au conditions d’existence les plus difficiles de la planète mais qui tout en embrassant la modernité avait conservé leur mode de vie traditionnel. Je savais d’expérience que l'extrême rudesse de ces territoires nordiques abritait les cœurs les plus chauds et les âmes les plus resplendissantes qu’ils m’aient été donné de rencontrer jusqu’ici.
Taliriktoq, un de mes accompagnateurs inuit, m’offrit une tasse de café qu’il venait de verser de son Thermos. J'acceptai volontiers le breuvage chaud. Il était un jeune Inuk qui avait tout juste terminé ses études secondaires et songeait à joindre un CEGEP l’automne prochain. J’espérais, et c’était aussi le souhait de ses parents, que mon travail avec lui suscite chez lui un intérêt pour les sciences. Il parlait très bien le français et l’anglais.
- Kanga nerriniarKitâ ? (Quand allons nous manger?).
La question provenait de son compatriote Amaroq. Habituellement, il était un homme de peu de mots, plus traditionnel et réservé que j’estimais à la fin de sa trentaine. Il était un excellent guide et personne-ressource et pouvait devenir votre ami pour la vie en échange d’un bon cigare.
Je lui demandai:
- kâlerKêt (As-tu faim?)
Il me répondit :
- ahaila! niaKojaKaromavunga. (Oui, j’aimerais avoir du pain)
Il était vrai que le petit déjeuner de l’aube était déjà loin. J’avais moi-même un creux. J’ouvrit notre sac de provision et tendit le sac pain tranché à Amaroq qui me remercia :
- nakortuyuovoq!
J’offris le pain à Taliriktoq, mais il déclina.
Je fit un bilan rapide de ce que restait comme nourriture. En refermant le sac je leur dis :
- nerKiksaKadlarpogut !
Je confirmais ainsi aux deux Inuits qu’ils nous restaient beaucoup de provisions pour finir la semaine. Je voulais quitter les Montagnes et regagner Kangiqsualujjuaq dès vendredi matin. Je comptais bien me retrouver devant une télévision et assister à l'ouverture des Jeux Olympiques d'Athènes à Radio Canada.
Taliriktoq et Amarok m’assistaient dans cette révision du contexte géologique de ce site de prélèvement baptisé delta et qui faisait parti des travaux de terrain que nous avions exécutés dans cette région isolée des Monts Torngat. Cette région, ainsi que celle de la Baie d’Ungava, exposait les plus anciennes roches connues au monde, vieilles de 4,3 milliards d’années. Les échantillonnages que nous avions effectués dans cette chaîne montagneuse avaient démontrés jusqu’ici un potentiel pour de l’uranium d’origine sédimentaire. Ce dernier site se distinguait des autres par la présence de grains sédimentaires que j’identifiai immédiatement comme étant du pyrope chromifère rouge et pourpre, de l’olivine verdâtre et du picro-ilménite de magnésium noir. Il s’agit de minéraux caractéristiques de la présence de kimberlites diamantifères?.
La roche mère des kimberlites est une variété de roche volcanique potassique, consistant en minéraux, en fragments de roche et en composantes magmatiques incluant l’olivine, de la phlogopite, des carbonates, de la serpentine, du diopside, de l’ilménite ainsi que plusieurs autres minéraux. Je connaissais bien, mon premier boulot ayant été l’étude des Kimberlites et de leur potentiel dans la région de la Baie James il y a quelques années.
Il s’agissait pour moi d’un des résultats les plus inattendus de ma prospection de cette région de la zone de plissements du Cape Smith, une région en territoire Nunavik à l’extrême Nord de la province de Québec. La Ceinture de Cape Smith est particulièrement riche en minerais et avait fait l’objet d’activités d’exploration accrues qui jusqu’à maintenant s’étaient concentrés davantage dans le sud de la ceinture. Pour ma part, j’étais impliqué dans la prospection de secteurs de la partie nord. Les résultats obtenus par mes explorations de l’an dernier avaient confirmé l’excellent potentiel pour le développement et l’exploitation de nouveaux gisements de nickel, cuivre et des éléments métalliques du groupe de la platine dans cette zone géologique.
Je savais que de trouver une kimberlite était tout un défi. Tout d’abord, leur taille en en surface pouvait être plus petite qu’un demi hectare allant jusqu’à un maximum 150 hectares ce qui restait minime en considérant les centaines de kilomètres carrés de territoires sauvages à prospecter. Cela se rapprochait de la recherche de la proverbiale aiguille dans une botte de foin. De plus, la roche qui compose les kimberlites est moins résistante à l’érosion et plus friable que les roches qui l’encaissaient, ce qui créait typiquement des dépressions au-dessus des kimberlites qui se recouvrent de matériaux glaciaires ou se remplissent d’eau ce qui rendait encore plus difficile leur découverte. La plus grande partie du Canada a été érodée par une succession de périodes glaciaires au cours des dernières 1,5 million d’années. Toutes les phases de l’écoulement glaciaire ont contribué à l’érosion des kimberlites et ont dispersé ses débris, incluant les diamants, loin de leur source. Chaque avancée des glaciers ont remanié et bouleversé les débris laissés par l’avancée précédente. Il était donc nécessaire d’identifier quelle avancée glaciaire a transporté les matériaux examinés afin de pouvoir remonter jusqu'à leur source.
En examinant le terrain, je réalisai que le fait d’avoir retrouvé dans le même prélèvement ces trois minéraux à une telle concentration ne pouvait signifier que deux choses. Ils provenaient possiblement d’une kimberlite d’importance majeure et ces échantillons provenait du front de migration des sédiments transportés par les glaciers ce qui signifiait que cette kimberlite pouvait être à une bonne distance d’ici ou, au contraire, qu'ils étaient associés à une petite et relativement récente et proche kimberlite dont les sédiments n’avaient été que peu transportés et dispersés. De nouveaux forages apporteraient la réponse à cette question. Je consultai mes cartes géologiques et photos satellites qui montraient de façon proéminente une série de plissements alignés parallèlement à une rivière quelque 5 kilomètres au Sud ainsi qu’une faille de chevauchement localisé plus loin. J’avais ajouté à ces cartes la localisation des matériaux superficiels et la direction générale de l’écoulement glaciaire selon mes observations sur le terrain. Je savais aussi que la distribution géographique des kimberlites n’est pas aléatoire; les kimberlites sont concentrées dans les zones de la croûte terrestre qui contiennent des cratons archéens?. La région des Torngat était constituée, en grande partie, de gneiss d’âge Archéen et de lambeaux de roches supracrustales paléoprotérozoïques. L’intrusion du magma formant la kimberlite se faisait par des failles et crevasse profondes préexistantes qui avaient leur racine jusqu’au manteau terrestre. De telles structures sont aisément identifiables depuis les airs sous forme de linéaments traversant parfois des centaines de kilomètres. J’avais déjà remarqué de telles structures sur les clichés satellites aux environs de la rivière. Les conditions dans cette région étaient effectivement réunies pour environnement géologique favorable au Kimberlites.
Je déterminai ainsi la location de trois nouveaux sites de forage selon le suivi des lignes d'écoulement glaciaire et du retrait des glaciers, sites que j’indiquai à Taliriktoq et Amaroq afin qu’il aillent les marquer sur le terrain. Le dernier des sites que j’avais sélectionnés avait été baptisé delta quatre; il était au fond d’une dépression, une petite vallée entourée de montagnes à quelques 2 kilomètres au Sud.
J’espérais poursuivre ma recherche de la kimberlite et sa caractérisation avant l’hiver proche en recourant à des techniques géophysiques plus poussées incluant les levés magnétiques du terrain ou encore des études de réflexion séismique peu profonde (SSR; Shallow seismic reflection) des techniques pour lesquelles j’étais expert.
Je m’efforçais de briser la surface glacée en permanence du sol au point delta quatre avec un pic et recueillant les sédiments que j'examinai avant de mettre dans des sacs d’échantillonnage. Les dépôts de surface pouvaient dépasser un mètre de profondeur. Ils étaient dominés par les tills et dépôts de couverture morainique ce qui témoignait à quel point tout le territoire avait été façonné par le passage des glaciers. Le till était assorti de blocs rocheux et de grosses pierres et ponctué çà et là de formes plus récentes, liées à des phases glaciolacustres ou fluvio-glaciaires. Il n’y avait à première vue rien de remarquable mais au retour j’inspecterais tout de même les échantillons dans mon microscope à lumière polarisée. Je marquai les sacs avec leur location et profondeur approximative.
Il restait que quelques heures de clarté, il était temps de joindre les autres. Je trouvai Taliriktoq et Amaroq s’affairant à installer une plateforme pour la drille d’échantillonnage. C’est à ce moment que je remarquai la masse blanche et sale qui avançait derrière eux. Elle s’approchait silencieusement de façon sournoise, je pouvais distinguer sa tête levée et ses oreilles dressées. Que faisait cette bête si loin de la Baie ? Elle devait avoir déambulé et suivie la rivière. Les ours blancs étaient des animaux féroces qui pouvaient parfois attaquer sans provocation. Je criai et alarmai les deux Inuits et en leur pointant la menace derrière eux :
- Kammatsialaurit !!! Nanuq!!! kukkiuteKarkêt? (Attention!!! Grand ours blanc!!!Vous avez un fusil?)
Aussitôt, ils levèrent leurs armes et un coup de feu parti, celui de Talirilktoq. La bête hurla et s’arrêta mais ne succomba pas; elle n’avait été que touchée et blessée. Sans doute énervé et inexpérimenté, le jeune Inuk avait mal visé et manqué. Je vis Amaroq qui tenta plusieurs fois frénétiquement et sans succès de viser et de tirer mais son arme devait s’être enrayée. Notre situation venait de s’empirer et était critique; je présumais que comme tout prédateur sauvage blessé, l’ours était devenu extrêmement dangereux.
La bête était debout, menaçante sur ses deux pattes, hurlant et rageant. Sur son flanc droit du sang était visible et contrastait sur son pelage ivoire.
- Kammatsialaurit !!! (Attention!!!) Fuyez, fuyez ne restez pas la! hurlai-je en faisant signe avec mes bras aux deux Inuits.
Amaroq abandonna son arme inutile et il courra vers moi. Je lui indiquai de monter un escarpement tout prêt. Taliriktoq était figé sur place, absolument terrorisé, tentant de garder en respect la bête avec son bout de son fusil tremblotant. Je dit alors au jeune Inuk de se faire petit et de ne pas bouger mais de garder son arme prête et ce faisant, je m’avançai en poussant des cris, en agitant mes bras, en tapant des pieds et en mettant mon manteau ouvert au dessus de ma tête. J’espérais ainsi attirer toute l’attention de l’ours et de lui faire oublier Taliriktoq. Mais la bête ne se laissa pas berner. Elle chargea sans prévenir le jeune Inuk de façon foudroyante.
- Tal! hurlais-je avec horreur. Fiche le camp!
Il ne se fit pas prier. Il détala à toute vitesse sans oser regarder derrière et en hurlant de peur. L’ours le poursuivait et fondait sur lui à une vitesse incroyable mais il était à ma portée.
Je lançai mon sac à dos de toutes mes forces et il s’écrasa contre le museau de la bête encore dans son élan. Cela donna la seconde qu’il fallait au jeune Inuk pour éviter de justesse la charge de l’ours et s’échapper à une distance sûre. Malheureusement pour moi, cela me laissait devant le monstre blanc qui en était encore plus irrité.
Je me retrouvais immobile et assez proche pour regarder l’ours droit dans les yeux. Il avait de petits yeux noirs, profonds, bestiaux ne projetant que de la rage. Ce n’est seulement à ce moment que je pris conscience à quel point j’étais en danger mortel. Il s’agissait d’un énorme animal, c’était plus de 600 kilos de furie dirigée contre moi. Il haletait, trépignait, sifflait et faisait claquer ses mâchoires de façon menaçante. C’est comme si je regardais ma mort, c'était extrêmement paniquant. Mais je n’abandonnais pas, je ramassai la carabine d’Amaroq par terre et l’agitai à bout de bras de manière agressive afin de persuader l’ours que je n’étais pas une proie facile. L’ours baissa la tête et coucha ses oreilles à l’arrière et recula un peu. Je cru pendant une fraction de seconde que j’avais réussi à impressionner la bête. J’avais tort. L’ours était très vif sur ses pattes et bondit sur moi. Il me propulsa au sol et je n’ai pu qu’interposer le fusil entre moi et la gueule de crocs acérés qui essayait de m’atteindre au cou et au visage. Je sentis tout le poids de la bête sur mon torse et mes jambes et j’en perdis mon souffle et faillis perdre connaissance. L’'animal m’attaqua avec sa mâchoire que je réussit à contrer de justesse avec le canon de mon arme. Il continua à me piétiner avec de ses pattes. Je tentai de lui donner des coups de pied, de le repousser alors que ses griffes aiguisées me labouraient vicieusement les chairs jusqu'à l’os. Je senti mes fémurs céder, mon abdomen et mes côtes s’ouvrir. Je défaillit et reprit conscience brutalement lorsque la gueule de l’ours se referma comme étau contre mon avant-bras droit. Je hurlai de douleur, je senti l’os de mon bras se déboîter au niveau de mon épaule en raison de la tension; c’est tout juste si la bête n’avait pas réussit à l’arracher complètement.
Je refusais de mourir. J’eut un bref éclair de lucidité : je me rappelais qu’un amérindien Cris m’avait déjà dit que pour un ours noir, la partie la plus sensible est le nez. Je frappai sans pitié l’ours polaire en visant son museau et ses yeux avec le poing de mon unique main encore fonctionnelle. La bête lâcha prise un instant et arrêta ses attaques. J’avais réussit à lui faire mal. Elle semblait me réévaluer un instant avant me donner un coup de patte qui atteignit ma tête et sonna complètement en me projetant plus d'un mètre en arrière. Le sang coulait abondamment sur mon visage et m’aveuglait. Je distinguai à peine un sac à dos proche, mon sac à dos. Je me glissai et étendit péniblement mon bras indemne vers lui. Je cherchais fébrilement les poches extérieures du sac pour récupérer mon couteau de chasse. L’ours réattaqua. Mon couteau semblait ridicule comparé à la bête venue m’achever. Par pur instinct, je plongeai le couteau contre son museau plusieurs fois, ignorant ses pattes qui comme je le ressentais, me déchiraient complètement le reste du corps. Les blessures que je infligeais à l’ours ne le dissuadèrent pas dans son offensive mais semblaient plutôt le rendre encore plus vicieux. Je pris le couteau et plantai la lame avec toutes mes forces restantes, à gauche entre les deux pattes de devant du monstre où j’espérais que se trouvait le cœur. Je tournai la lame dans sa blessure. Le sang giclait et l’animal se débattait mais je persistais et je continuais de pousser et tordre le couteau. L’ours abandonna enfin et recula. Il émit une longue plainte, chancela et tituba. Il était encore en vie et il se redressa. Il fit quelques pas vers moi et s’écroula. J’entendis ensuite un coup de feu. Je ne pouvais bouger, ma vision se troublait. J’étais couvert de sang, le mien et celui de l’ours. Je goûtais le sang dans ma bouche. J’avais peine à respirer. Je ne pouvais pas bouger. J’étais aveuglé par mes larmes et mon propre sang. La dernière chose que je perçu vaguement avant de m’évanouir était Amaroq venant vers moi.