Partager l'article ! Partie 1.2: 5 Cimi 9 Yaxkin (13/08/2004) Monts Torngat, Nunavik, Québec, Canada Je m’ouvris les yeux. Tout ce que je ressenta ...
5 Cimi 9 Yaxkin (13/08/2004) Monts Torngat, Nunavik, Québec, Canada
Je m’ouvris les yeux. Tout ce que je ressentais était de la souffrance. Je n’avais pas de corps, pas de torse, pas de bras ou de jambes; tout ce qui restait de moi n’était qu’un amalgame de douleurs insupportables, crues et vives. Il faisait sombre, il n’y avait que la faible lumière orangée d’une lampe à l’huile. J’étais dans une tente exigu dans un abri de fortune. Taliriktoq et Amaroq avaient donc décidé de ne pas me déplacer. Mes blessures devaient être trop graves pour que je sois bougé. Inspirer et expirer m’était pénible, presque impossible. Je devais me concentrer pour respirer. J’avais probablement de nombreuses côtes de brisées et possiblement un poumon perforé. Je ne pouvais pas bouger, même pas ma tête. J’étais dans l’immobilité la plus complète sur ce sol de pierre glacé en permanence. De toute façon je ne voulais pas voir, je devais n’être qu’une bouillie sanguinolente complètement déchiquetée. Je voulais mourir, je ne voulais plus vivre, j’étais certain d’être infirme ou paralysé. Mourir à bout de mon sang, c’est ce que je souhaitais, mon Dieu par pitié.....
Je criai d’une voix rauque et faible :
- Taliriktoq! Amaroq!
Mais ils ne vinrent pas. M’avaient-ils ainsi abandonnés? Je paniquai :
- Par pitié! Au secours! Help! Ikajulaunga!
- IkajorungnarKagît? (Je peux vous aider?)
La voix provenait d’un vieillard aux longs cheveux blancs qui entra dans la tente et se pencha sur moi avec un sourire complètement édenté mais un visage plein de compassion. Sa présence me calma. J’essayai de lui parler de façon saccadée en inuit:
- IkajortauneKadlariaKarpunga! (J’ai besoin d’aide désespérément) nanortaq! (Victime d’ours blanc) IkajorniarKingâ? (Allez vous m’aider?)
- Taliriktoq, Amaroq : aodlapoq. Ikajortut tikkiniarput mânakut! (Taliriktoq, Amaroq : parti au loin. De l’aide viendra bientôt!) rassura le vieil homme. Il montra une direction au-delà de la toile de la tente.
Je compris que mes amis Inuits étaient partis sans doute chercher des secours.
- You understand English? Tukkisivêt Englisetût? (Comprenez vous l’anglais?)
Je savais qu’en général les vieux Inuits connaissaient l’anglais plutôt que le français.
Le vieillard me répondit :
- oKarungnangilanga Englisetût; Tukkisivêt Inuktût? (Je ne parle pas anglais; Comprenez vous le langage Inuit?)
- oKarungnarpunga kêtamik, oKarasuarniarpunga Inuktût ! (Je suis capable d’en parler un peu, je vais essayer de parler Inuktût).
Il me demanda :
- Kinauvêt? (Quel est ton nom?)
- atteKarpunga Marko Antonio Mikaelo (Mon nom est Marc-Antoine Michel).
- Kuviasukpunga illitarilerapkit! (Heureux de faire votre rencontre)
Sa réponse courtoise me sembla bizarre dans les circonstances. Je l’interrogeai à mon tour :
- kinauvêt?
- Angakkuq, erenaliopoq!
Il ne s’agissait pas d’un nom de personne. J’étais certain du premier mot qui voulait dire Shaman. Je n’étais pas certain du sens du deuxième mais je croyais qu’ils voulaient dire magicien. Taliriktoq et Amaroq m’avaient donc laissé avec un Shaman en attendant leur retour. Mais comment était-il parvenu jusqu’ici au milieu de nulle part? Je ne savais pas d’où il venait, mais j’étais certain qu’il était ce qui se rapprochait le plus d’un soigneur au millier de kilomètre à la ronde.
- KanoêKêt? (Comment vas-tu?) me demanda l’homme visiblement concerné.
- kanoêpunga KanimaseK ânianarpoK (je ne vais pas bien!) Keujanarpunga! (J’ai froid) erKsilerpunga!(J’ai peur).
- erKsiniarnaK (ne soit pas effrayé) me dit-il d’une voix réconfortante mais forte.
Il commença à m’examiner. Il m’enleva méticuleusement tous mes vêtement, de la façon la plus délicate qu’il pouvait en coupant les tissus avec une lame lorsque nécessaire. Cela était la pire des tortures et me faisait horriblement mal lorsqu’il retirait le matériel pris à l’intérieur de mes plaies. Je les sentais mes blessures se rouvrir toute grandes et saigner abondamment. Je ne pouvais retenir mes sanglots et mes larmes.
- Keaniarnak! (Ne pleure pas s’il vous plait!).
Mais je ne pouvais pas m’empêcher, j’étais en choc et je tremblotais. Il compléta son inspection. J’avais besoin de plusieurs minutes pour me remettre quelque peu et pouvoir me concentrer sur ce qu’il me disait.
Il m’annonça son diagnostic :
- niutit serKomitauvoK tullimatît koppisimavut. (Tes jambes sont brisées; tes vertèbres fracturés). unuktut killeK una angijôvoK; amishut aok asiuyoq ; aok kuvioq (plusieurs blessures sont profondes; beaucoup de sang s’est perdu, le sang coule encore).
Je lui ajoutai :
- talliga serKominasugimara! (je pense aussi que j’ai le bras cassé!).
Il confirma d’un signe de tête. Il dit alors gravement :
- sumik pijomavêt? inuovoq ubvalu toqovoq (Que veux-tu? Vivre ou mourir?)
Sa question me choqua. Offrait-il de m’abattre comme on tue un animal blessé afin d’abréger ses souffrances? Avait-il deviné mes pensées et mes craintes? Étais-je vraiment blessé au point de ne plus avoir de chance d’une vie normale? La mort serait alors une échappatoire attirante et clémente devant tous les maux que je subissais maintenant et qui subsisteraient si jamais je continuais à vivre. Je sentais aussi le regard de l’homme sur moi et il attendait une réponse. Curieusement la crainte de le décevoir surpassait ma peur de vivre et je lui répondis :
-Inuvoq! (Vivre!)
L’homme en était absolument réjouit et dit avec douceur et enthousiasme :
Pioyoq ! taîmatsiaq, igvitmut sapiyuittoq ! (Bien! C’est très bien ainsi pour toi qui ne se décourages pas).
Le Shaman s’affaira autour de moi. Il embrassa des amulettes qu’il plaça respectueusement autour de moi. Il alluma de l’encens et des bougies. La senteur me fit tousser et cracher du sang, un arôme que je ne reconnaissais pas. Il fit un long chant solennel, primordial dans un langage qui m'étais inconnu et qui était d’une beauté qui me faisait vibrer au plus profond de mon être et me fit oublier jusqu’à ma douleur.
Je l’entendis verser un liquide. Il me le montra un grand bol contenant un liquide parfaitement clair et transparent en spécifiant:
- imeK Pingaluit imek (Eau, eau de Pingaluit).
Voulais-t-il dire de l’eau du cratère? Ce cratère était à plus de 500 kilomètres d’ici complètement de l’autre côté de la Baie d’Ungava. Il y a quelques semaines seulement, j’étais au parc national de Pingaluit qui en langue inuktitut, signifie le "grand bouton éruptif " et qui n’existait officiellement que depuis moins d’un an. J’ai réalisé là-bas un de mes rêves de géologue en visitant le magnifique cratère de Pingaluit, anciennement connu sous le nom du cratère du Nouveau-Québec, une dépression circulaire d'un diamètre de 3 km et d'une profondeur de plus de 400 m, a été formé par la chute d'un météorite gigantesque il y a 1,5 million d'années. Le lac qui s'y est créé serait le plus profond en Amérique du Nord. Son eau douce, d'une pureté unique au monde, provient exclusivement des précipitations et de la fonte des neiges. Les légendes des Inuits attribuent d’ailleurs à cette eau des propriétés magiques.
Il ajouta en trempant un linge dans l’eau:
- ivsornaineK erKanadlarpok! (La propreté est importante!)
Il commença à nettoyer mes plaies avec autant de douceur que si j’aurais été un nouveau né en commençant par mon visage.
J’ai du perdre conscience car la chose suivante que j’entendis était « Pijarêrpunga! » ce qui signifiait qu’il avait finit. Il m’enroba d’un drap propre sur lequel était imprégné différents glyphes et symboles ésotériques dont je ne pouvais discerner des visages stylisés et l’empreinte d’une main rouge comme le sang.
Il quitta la tente en m’ordonnant :
-merngoerserlaurit iglime!
Ce qui voulais dire de rester au lit. Il avait vraiment un sens de l'humour particulier; comme si je pouvais aller quelque part dans mon état! Curieusement, je n’avais plus autant mal, en fait la douleur était presque tolérable. Je n’avais plus froid. Je m’endormis.
Je me réveillai. Je pouvais péniblement bouger ma tête. Plusieurs heures devaient s’être passées. Mon bras droit avait été soigné et immobilisé dans une écharpe. Mes jambes aussi avaient été traitées, arrangées et prête pour le transport. Mes plaies avaient été pansées. Le Shaman avait réalisé tout cela seul, sans que j’en aie été conscient. J’avais encore terriblement mal, mais j’aurais pleuré de joie pour cette atroce douleur que je ressentais et qui provenait de mon bassin jusqu'au bout de mes orteils; je sentais mes jambes!
J’étais seul dans la tente. J’interpellai :
- Angakkuq?
La porte de la tente s’ouvrit ballottée par le vent. Le vieil inuk entra sa tête et sourit. Sa présence me rassura. Mais ce que j’aperçu derrière lui me terrorisa. Je m’affolai à la vue de l’énorme ours blanc aux poils enduits de sang couché jonchant le sol et dont la tête regardait dans ma direction. Quelques battements de coeur plus tard, j’ai pu discerner le regard vide et ses yeux de mort de la bête. Je réalisai avec soulagement que ce monstre ne bougeait pas et qu’en fait il ne bougerait plus jamais. Le Shaman avait observé ma réaction et s’adressa à moi d’un ton qui semblait être un reproche :
- Kaujimavêt nenuit sapputi jaungmatta nunapta perKojanginût? (Vous savez que les ours polaires font partie des espèces protégées?)
Je ne savais que penser.
Il se mit à rire malicieusement. Je n’avais pas le cœur à rire, mais cela me raviva les esprits et il avait réussit à me faire sourire. Il faisait clair dehors, mais le temps était gris; il semblait y avoir du brouillard ou une épaisse bruine. Je pouvais entrevoir le vieil Inuk inspecter l’ours de plus près. Je l’entendis commenter:
-Pioyoq ! taîmatsiaq! annarpanarmêK! (Bien! C’est très bien ainsi; il a eu son compte!)
Il s’adressa ensuite à moi et je cru comprendre :
- naluayonerpâingminik pionerksaq, pidguyoqnerksaq, erksituittoqnerksaq katshunggaitoqnerksaq; igvit pitsiapoq (toi-même prouver être meilleur, plus fort, plus brave, plus courageux; tu fait le bien).
Je ne savais que répondre; je n’étais même pas certain de comprendre ce qu’il disait. Ce vieil homme inconnu semblait m’estimer beaucoup. Était-ce seulement parce que j’avais affronté ce monstre polaire?
Après un moment je lui posai une question qui m’intriguait depuis que je l’avais vu :
- Sumik piniarKêt mane? (Que faite vous ici?)
Après tout nous étions ici loin de tout, dans une des contrées les plus sauvages et désolée de la Terre. Comment s’était-il retrouvé ici?
Il me répondit tout en dépeçant une partie de la bête:
- ubvaqa malik’poq una nanoq it, ataoseq pionngitoq tarneq; âtsioqigvit (moi suivre cet ours, un mauvais esprit; lui m’amener à toi).
J’aurais voulu lui demander de m’expliquer ce qu’il voulait dire, mais il entra avec sa viande fraîchement coupée.
- kâlerKêt (Avez-vous faim?).
Je déclinai son offre :
- kâlungilanga !
Il insista en amenant un bol à ma bouche et je compris qu’en raison de tout le sang que j’avais perdu que je n’avais pas le choix. Je fus soulagé de voir qu’en fait il avait préparé une fine bouillie. Cela avait une saveur de viande tartare salé mêlé avec quelque chose de sucré et épicé. Je détectai un goût que je connaissait trop bien, celui du sang. Était-ce celui de l’ours? J’appréhendais d’avaler ce curieux mélange, j’avais peur de vomir mais j’ai pu effectivement tout ingérer sans avoir de nausées.
- Imertomavêt? (Tu veux de l’eau?)
Il approcha la gourde de mes lèvres. L’eau était délectable, douce et fraîche; c'était l’eau la plus pure que j’ai goûtée de ma vie.
Le vieil homme ajouta :
- Imerdlarlaurit! imerlaurit illûnânik mâna Salutivagit! (Bois beaucoup d’eau s’il te plait, tu dois tout boire maintenant pour ta bonne santé!).
J’obéis et me laissai choir la tête contre le sol. Je ne me sentais plus tout à fait aussi faible. Je semblais avoir prit des forces.
Le vieux Shaman semblait très satisfait et commença à manger à son tour.
Il termina rapidement son assiette qu’il mit de côté.
Il s’agenouilla ensuite et frotta ses mains l’une contre l’autre quelques minutes comme pour les chauffer et les imposa sur ma tête. Il ferma simultanément les yeux, il semblait prier ou méditer.
Je ne connaissais pas le détail des pratiques spirituelles Inuites. Je savais que pour eux, toutes choses qui existaient et se manifestaient dans l’univers possédaient une ou plusieurs âmes, qu’il s’agisse de la plus simple pierre, d’une plante ou d’un animal. Il en était de même pour les humains qui possédaient au moins deux, sinon plus, d’âmes ou esprits différents. En croyant ainsi que toutes choses avaient des âmes comme celles des humains, les chasseurs devaient constamment montrer le respect approprié envers leurs proies animales et effectuer la prière coutumière car autrement les esprits relâchés par la mort se vengeraient. Pour les Inuits, offenser un esprit risquait d’avoir ce dernier interférer avec leur existence déjà périlleuse et précaire où le moindre malheur pouvait engendrer la mort.
J’avais déjà entendu dire que les Inuits expliquaient la cause de la maladie par le vol ou la perte d’une âme qui s’est détachée de son corps ou qui a été volée par un esprit ou shaman malveillant. Le vol d’une âme rend quelqu’un malade ou affaibli sans tuer immédiatement parce ce qu’il est la somme de plusieurs autres âmes. Seul le talent du Shaman peut guérir en ramenant et réintégrant l’âme perdue ou volée.
Je regardai le vieil Inuk qui priait toujours et ne m’avait pas lâché. Son toucher était sécurisant, apaisant. J’avais déjà rencontré d’autres Shamans de communautés Inuits auparavant. Traditionnellement, ils aident à la relâche de l’âme des animaux assurant ainsi une bonne chasse, ils s’occupaient des malades et des blessés, ils offraient leur sagesse et invoquaient les esprits en aidant les gens dans leur vie de tous les jours. Mais je ressentais chez cet homme quelque chose de plus profond, quelque chose de puissant qui dépassait les autres Shamans auxquels j’avais été mis en présence.
Est-ce que les Shamans possédaient vraiment la connaissance du monde des âmes, étaient-ils de véritables médiateurs entre le monde des esprits et les vivants? Dans le cas de l’homme qui me soignait, j’avais foi, au plus profond de moi-même, que cela était véritablement le cas. De la façon qu’il s’occupait de moi, c’était comme si j’étais pour lui la personne la plus importante du monde. Les Shamans sont réputés de pouvoir faire l’expérience ou d’induire des visions. Je me demandais si il voyait quelque chose de particulier en moi pour ainsi prendre soin moi qui n’étais même pas un Inuit. Je savais que si je survivais à tout cela, je lui devais ma vie.
J’avais dû me rendormir de nouveau car je trouvai le vieil homme assit sans que je m’en rende compte. Il me sembla épuisé; les traits de sont visage étaient prononcés et tirés.
Je réalisai que j’avais perdu tout concept de temps. Combien de temps s’était passé depuis l’attaque de l’ours? Depuis combien de temps étais-je allongé immobile ici?
- Sunaliâk mânâ? (Quelle heure est-il maintenant?)
- uvlârme, sitamaoyunngígaqtoq (il est 7 heures le matin)
- Mânepunga uvluttikkitut nâvlugit? (Je suis ici depuis quelques jours?)
- Ikperksânemit! (Depuis le jour avant-hier)
Nous étions donc vendredi. Il y avait eu deux jours depuis l’attaque de l’ours. Je réalisai que Taliriktoq et Amaroq devaient être au point de rendez-vous pour joindre l'hélicoptère qui devait revenir nous chercher! Et comment exprimer ma reconnaissance à cet homme qui me soigne depuis et qui est à mon chevet et qui m'a maintenu en vie depuis tout ce temps?
Je le remerciai simplement :
- Nakormêk! pitsiadlartôvotit (Merci, vous êtes très aimable!)
J’aurais voulu lui dire quelque chose d’autre de plus profond, mais il s’agissait des seuls mots Inuktût que j’avais en tête.
Il me regarda gravement et me pris ma main indemne.
- igvit! Marko Antonio Mikaelo! IkajorniarKingâ? (Toi, Marc-Antoine Michel! M’aideriez vous?)
J’étais déconcerté par cette question et pensais ne pas bien avoir compris. Comment pouvais-je être d’une aide quelconque dans l’état où j’étais? Je ne pouvais rien lui refuser, il m’avait littéralement arraché de la mort et redonné vie. Je me sentais prêt à tout pour lui.
Je lui répondis:
- imaka, ahaîla ahammarik. Nakormêk angijomik (Je suppose, oui certainement, je vous dois beaucoup). Sunamut IkajorungnarKêK? sunamik piniartuksauvêk? (Que puis-je faire pour vous aider? Que dois-je faire?)
- Ikajortut tikkiniarput mânakut, Ittertuksauvotit KanimajoKautimut. illaginiarKingâ? (L’aide arrivera bientôt, Tu dois aller à l’hôpital. Vas-tu m’amener avec toi?)
- ahaîla! (Oui, certainement).
C’était pour moi la moindre des choses que je pouvais faire pour lui.
Il murmura :
- aulasaraijomavunga aKKunaKsoaKarniarpoK (Je suis pressé; une grosse tempête s’en vient); stundit annigorput ; aulartuksauvungaa (Il est tard; je dois partir)
Ce que je cru entendre m’angoissa au plus grand point. Il me laissait seul? Je lui demandai la gorge nouée:
- Namut ainiarKêt? (Où allez vous?)
Il me rassura :
- mânêgannerniarpunga, tâmanngát; aulaKattigêniarpagit!
(Je reste ici pour toujours; je vais aller avec toi).
Il partait, il restait? J’étais confus, tout ce qui me disait me semblait cryptique, dénué de sens propre.
- sumik tukkeKarkKâ? tukkisitilaunga? tukkisingilanga tukkisilungilanga! (Qu’est ce que cela veut dire? S’il-vous plait expliquez moi? Je ne comprends pas!)
Il plaça sa main sur mon front, elle était chaude. Il mit un doigt sur ma bouche me signifiant de me taire. Il me commanda:
- mâna sinninasualaurit! sinnilaurit! (Essaye de dormir maintenant! Dors maintenant s’il-te plait).
Je ne pu résister à son ordre et tombai dans un profond sommeil.
Je me réveillai en voyant Taliriktoq et Amaroq autour de moi alors qu’un autre homme, un secouriste, m’installait un col afin d’immobiliser mon cou. Ils me transférèrent sur un brancard. Le secouriste inséra promptement une aguille dans mon bras qu’il brancha à un cathéter et solution intraveineuse.
Par-dessus une couverture, ils mirent en place et serrèrent les sangles avant de me soulever. De là, ils m’amenèrent vers un hélicoptère. Le soleil se couchait et sa lumière rouge embrasait le ciel. Je cherchai le Shaman. Je ne le voyais nul part. Ne voulait-il pas venir avec moi?
- Angakok! Angagok!
Je vis Amaroq baisser les yeux et tourner la tête vers la carcasse de l’ours. À ses côtés je reconnu le linceul blanc à la main rouge du Shaman, le même qu’il avait utiliser pour me couvrir.
-Non! Non, répétais-je en réalisant ce que je voyais. Il enveloppait quelque chose; il dissimulait un corps!
Amaroq me souffla :
-toqungáyoq! Angagok toqoKadlapoq! (Mort, Shaman mort subitement!)
Mais je continuai hystérique refusant de croire que le vieil homme avait ainsi trépassé.
Je criai :
- Angakok! Angagok!!
- Soyez calme! ordonna le secouriste.
Amaroq me dit gravement tout en me retenant:
- toqodjutígivâ quarpoq igivit! (Il est mort pour toi!)
Cela me fit l’effet d’une gifle.
Il m’avait redonné la vie, il avait perdu la sienne!
- Angagok!!!
On m’injecta un calmant ou anti-douleur; je m’assoupis et senti ma gueule devenir molle et pâteuse. Tout juste avant de perdre conscience je cru voir le Shaman auprès de moi, sourire et me tenir la main tout comme il l’avait fait tant de fois depuis ces derniers jours.


