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Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /2009 00:17

Je déjeunai seul dans ma chambre en contemplant les deux artefacts. J’étais certain queRafaele avait tort d’être ainsi défaitiste et que j’étais sur la bonne voie. Si je savais quelque chose sur les anciens Mayas, c'est qu’ils vénéraient le temps au point d’en faire une obsession. Ce deuxième disque était certainement un véritable artefact et non une forgerie ou d’une reproduction. Il était vieux d'au moins onze siècles d'après la date sur la stèle.

 

La technologie qui avait permis la découverte de ce disque était par elle-même extraordinaire. Si les écrits n’inspiraient pas Rafaele, pour ma part la substance qui les constituaient était absolument fantastique; elle ne correspondait à rien à ce que je connaissais. Il y avait pour commencer ce métal bleu. Il semblait pur et pourtant ne pouvait rien correspondre à quelque chose de naturel. Il existait des minerais bleus comme ceux à base de Cobalt tétraédrique.  Le tantale est gris bleu, lourd, ductile, très dur, très résistant à la corrosion des acides, et est de plus un bon conducteur de chaleur et d'électricité mais ne correspond ni de près ou de loin à ce mystérieux métal que j’avais en main. Le Vanadium est associé à la cavansite d’Inde qui a une couleur bleue typique alors que apophylyte a une couleur plus verte que bleue mais ce sont des minerais qui n’ont rien de métallique.  Le Cuivre produit également des minerais bleus et verts comme l’azurite, la malachite. En particulier, l’aurichalcite était un carbonate de cuivre et de zinc basique de couleur bleue. J’étais aussi familier avec le Bismuth qui était un métal blanc légèrement rosé dont les couches d’oxydes étaient iridescentes et prenaient parfois des reflets bleus mais ce métal que je regardais n’était pas du bismuth.

 

Ce métal était quoi au juste ? Quelles étaient ses propriétés électrique, magnétique et physique ? Le disque de Chibirias, en plus de ses propriétés magnétiques singulières, pouvait changer complètement de couleur. Ces métaux étaient incroyables; ils ne pouvaient qu’être des alliages; ils étaient donc artificiels. Ils défiaient toutes mes connaissances scientifiques. Ces matériaux étaient rien de moins que révolutionnaires. Enfin, le design du disque lui-même avec ses vingt dentures droites était particulier. Peut-être étais-je biaisé par ma formation d’ingénieur mais le disque bleu me suggérait une roue d’engrenage plus que tout autre chose. Comment le concept du train d’engrenages pouvait-il se retrouver chez un peuple ancien qui supposément ne connaissait pas les rudiments de la roue ?  Je me souvins que ce même peuple était pourtant capable de faire crier une pyramide comme un oiseau par une incroyable maîtrise de l’acoustique. Peut-être en fin de compte mon idée n'était pas aussi absurde que je ne l'avais initialement pensé.

 

Comment Rafaele pouvait-il être ainsi désillusionné face à une telle découverte ? Qu'avait-il espéré d’autre; une révélation divine avec des trompettes célestes ? Je comprenais qu’il soit concerné par le danger, les possibles victimes et le potentiel destructeur associé à cette aventure; je l'étais aussi.

 

Peut-être que je me trompais complètement sur les sentiments de Rafaele. Je croyais que mon Shaman avait malheureusement eu raison à son égard. Il avait les connaissances mais le merveilleux ne touchait pas son cœur. Il devait en fait être embêté que notre quête ait produit une réelle découverte. Il avait jusque là du se sentir sécurisé alors qu’il ne s’agissait que d’une poursuite de gringos lunatiques avide d'El Dorado. Maintenant il devait avoir peur, toute cette histoire remettait trop de ses dogmes personnels en question, cela bousillait ses perceptions d’une réalité et d’un passé avec lequel il avait été confortable jusqu’à aujourd’hui. Je sympathisais pleinement, après tout j’avais eu moi-même ces dilemmes au point de considérer la folie et même encore je n’étais pas complètement certain de rien. Ce fut un long cheminement depuis ma rencontre initiale avec Chibirias, mais j’avais finalement accepté d’envisager toute les possibilités, même les plus fantastiques et un nouvel univers s'ouvrait à moi.  Je ne pouvais rien pour lui, c’est quelque chose qu’il devait résoudre par lui-même. Chose certaine, il me fallait continuer dans cette quête, avec ou sans Rafaele.

 

Je rangeai le disque bleu dans mon étui de disque compact que je garderais avec moi désormais. Je plaçai le disque de Chibirias de nouveau dans le compas.

Le symbole du bacab suivant le glyphe d'Hobnil sur le compas indiquait le Sud; je savais d’instinct qu’il s’agissait de la direction vers laquelle il fallait continuer. Le Sud, mais où exactement ? Un, dix, cent ou plus de mil kilomètres ? Je voulais vérifier un détail qui pourrait m'aider à déterminer où je devais aller chercher.

 

Je retrouvai Aaron à sa cabane sur la plage. Comme je m'en étais souvenu, il n'était pas qu'un centre de location; il vendait également au détail.  Le choix était modeste, mais tout était de grande qualité avec les marques les plus connues. En me voyant arriver, il était prêt à me fournir de l'équipement de plongée, mais je lui demandai plutôt si il savait où je pouvais me trouver une boussole et une carte de la région. Il répondit qu'il pouvait me fournir tout cela, bien sûr ! Ma demande sembla l'intriguer quelque peu. Je lui expliquai que je me préparais une excursion au sud de Tulum.

 

Il fût heureux de me présenter d'abord une carte touristique de la région. Il commenta que la majorité des visiteurs de la Riviera Maya ne se rende jamais plus loin que Tulum ne sachant pas qu’il s'y trouve la plus grande partie de l’état de Quintana Roo ainsi que plusieurs des plus beaux sites du Yucatan. Aaron recommanda chaleureusement cette région relativement sous-développée qui était merveilleuse pour les amants de la nature et autres amateurs de ruines et d'aventures.

Il me suggéra de commencer mon voyage à Chetumal, la ville capitale de l'état de QuintanaRoo à la frontière de Belize pour ses restaurants, ruines et son musée qui est un des plus important du Mexique dédié aux Mayas.

Aaron me mentionna qu'un autre bel endroit à visiter est le lac Bacalar (Laguna de los Siete Colores) à proximité de Chetumal. Le petit village de Bacalar est lui-même un fort espagnol ouvert pour les touristes qui surveillait la frontière mexicaine. Il me recommanda d’allez voir le lac lui-même qui est un endroit fantastique pour nager et faire du kayak en particulier près de sa rive sud à Rio Chaak.  C’est un de ses endroits préférés : il disait que nager dans cette crique au courant rapide est fantastique avec ses eaux chaudes parfaitement claires et sa jungle dense tout autour.

 

Il me montra sur la carte une excellente petite route à prendre qui amène à l'océan depuis Cafetal, tout juste après le nord du lac Bacalar à Majahual. Cette route amenait sur la dernière bande de plage déserte de la côte est de la péninsule du Yucatan. De là, il est facile de louer les services d'un bateau et d'explorer Chinchorro Banks, un grand atoll et complexes de coraux au large. Toute cette région inexploitée était destinée à devenir le prochain grand développement touristique. Il y avait déjà de nombreux projets hôteliers en branle. Je songeai que ce développement effréné changera sans aucun doute le caractère paisible et tranquille de cette région côtière du Sud-est comme ce fut le cas de Playa del Carmen.

 

Aaron m'offrit ensuite une carte routière détaillée du Yucatan et une autre carte géologique répertoriant les grottes et cenotes de l'est de la péninsule. Ces deux dernières cartes m'intéressaient particulièrement avec leur quadrillé référentiel de longitudes et latitudes. Je les achetai toutes. La boussole était rudimentaire, incorporée dans une plaque de plastique pouvant servir également de règle et de loupe. Si les scouts pouvaient s'orienter avec ce bidule, je le pouvais me débrouiller aussi. Je devais admettre qu'après la complaisance et la facilité du GPS à mon travail, cela constituait un retour en arrière pour moi.

 

Je chargeai tout à ma carte de crédit et remerciai Aaron. Je marchai sur la plage en direction de Tulum jusqu'à une charmante petite résidence désertée è cette heure du jour. D'après ce que je voyais la résidence avait un magnifique jardin avec un patio et une mezzanine surélevée perchée sur quatre poteaux. La vue d’en haut devait être magnifique.

 

Je regardai ensemble la boussole et le compas.

Première constatation : tout comme je m'y attendais, le disque de Chibirias influençait considérablement le compas. Il a été nécessaire de l'éloigner le disque de Chibirias du compas par une grande distance avant que le ce dernier ne retrouve le Nord magnétique. Le disque de Tulum n'avait aucun effet.

Comme il fut observé pour Tulum, je constatai que le bacab du disque flottant de Chibirias n'indiquait pas exactement un point cardinal; il montrait une faible inclinaison par rapport à l'axe magnétique nord sud définit par le compas. Cela me réjouit : cette inclinaison vers Sud Sud Ouest était quantifiable ce qui me permettrait éventuellement de calculer ma prochaine destination.

 

Je me rendis ensuite au lobby de l'hôtel pour arranger la location d'une voiture. J'attendis jusqu’à midi et n'ayant toujours pas revu ou eu de nouvelles de Rafaele, je pris la route du Sud après mon dîner.

 

Je me rendis tout d’abord aux ruines de Tulum. J’appris à la billetterie que j’avais manquéRafaele que de peu; il venait à peine de quitter. Je l’avais peut-être même croisé dans le stationnement sans m’en rendre compte. Il avait été accaparé tout l’avant-midi au site archéologique, ce qui était compréhensible avec les évènements de la nuit précédente. Je songeai alors que je l’avais peut-être jugé trop sévèrement mais il restait tout de même que son comportement m’était incompréhensible et qu’il me cachait encore des choses. Je décidai de retourner à l’Allure au cas ou Rafaele y serait à ma recherche. Mais avant l’hôtel, je m'arrêtai à la station service de Tulum. Dans son petit garage, je saluai le mécanicien affairé à remettre la jeep de Rafaele en état. Je trouvai également Rafaele affairé sous le capot. Il me regarda tout aussi surpris et hébété que moi de se rencontrer ainsi.

 

- Que fais-tu ici ? me demanda le jeune Maya. Je venais te chercher mais je viens d'apprendre que la Jeep n'était pas encore prête !

 

J’hésitai un instant, gêné de répondre. Je ne voulais pas que Rafaele pense que je l’avais laissé tomber.

- Je n’en pouvais plus d’attendre à l’Allure. Je suis allé aux ruines d’abord, mais tu étais déjà parti. Je venais voir ici les progrès avec ton véhicule et régler la facture.

 

Le garagiste m’avait bien compris. Il s’adressa à moi tout souriant :

- ¿Facturación? ¡Yo Vuelvo en un minuto!

Il revint avec une feuille de papier. Je lu la liste qu’il m’avait donné avec étonnement : l’alternateur, le carburateur, le silencieux, les freins avaient été remplacés; la transmission et le radiateur avaient nécessité des réparations, les bougies d'allumage et l’huile avaient été changées.

- ¡Al igual que una nueva! assura le mécanicien avec complaisance.

 

Comme une neuve ! Il avait bien raison, il ne restait pas grand-chose de la jeep originelle! Y avait-il eu initialement quelque chose de bon sous cette carcasse à moitié rouillée ?

Le nombre qui m’était chargé me stupéfia jusqu'à ce que je me rappelle qu’il s’agissait de pesos qui n’étaient qu’une fraction de mon dollar Canadien. Je réalisai de plus que le véhicule avait des phares neufs, qu’il avait été repeint et que cela n’avait pas été chargé, pas plus que le labeur. Je lui montrai la facture et lui indiquai que le total était insuffisant :

- ¡La facturación no es suficiente! Hay una falta de costo!

- ¡Si es correcto! afirma l’homme. Il me sourit gracieusement.

Je lui réglai ce qu’il me demandait mais j’insistai et lui laissai plus encore.

Pendant ce temps, Rafaele nous regardais avec malaise. Je serrai la main du mécanicien qui confirma que le véhicule serait prêt pour demain. 

J’offris à Rafaele de prendre place dans ma voiture.

 

- Merci ! me dit Rafaele tout à fait gêné.

 

-  Il n'y a pas de quoi ! rétorquais-je.

Je mis ma clé dans mais ne démarrai pas immédiatement le véhicule, laissant seulement l'air conditionné fonctionner et nous rafraîchir.

 

J'hésitai mais je continuai de lui dire franchement le reste de ma pensée :

- Vraiment, tu ne me dois rien Rafaele ! Tu n’as pas à rester avec moi ou à continuer cette quête par reconnaissance ou obligation à moins que tu ne le désires vraiment.

 

La voix de Rafaele se noua dans sa gorge.

- Pourquoi dis-tu cela ?

 

- Ta réaction ce matin; le disque que nous avons trouvé dans la stèle ne semblait vraiment pas t’intéresser.

 

- Non tu te trompes ! corrigea énergétiquement Rafaele.  À ce moment là, j'avais beaucoup trop de chose en tête. Je ne voulais pas te sembler indifférent mais j'étais très préoccupé. Il faut que tu comprennes que même encore aujourd'hui Tulum reste une ville sacrée. Cette stèle que nous avons détruite pour obtenir ce disque avait été révélée par le dernier ouragan qui a frappé ici. Pour les Mayas de la région, elle constituait une révélation faite par les dieux eux-mêmes.

 

- Des mayas comme ceux qui nous ont aider à chasser ces pilleurs de Tulum hier ? demandai-je .

 

- Les mêmes ! confirma Rafaele.

 

Ce que Rafaele disait me ramena brutalement à une réalité que j'avais négligée. Je fut saisi de honte : dans mon excitation, j’avais vraiment été un inconscient !   Je ne pouvais pas vraiment me prétendre meilleur que Lilith et son frère. Ce que nous avions fait avait eu des conséquences irréparables sur le patrimoine Maya en plus d’avoir blessé et risqué la vie de nombreuses gens. Il n’y avait vraiment pas de quoi d’ainsi se réjouir même si le disque trouvé était selon moi d’une valeur incommensurable. Les sermons de Morales me revinrent en tête.J’avais perdu ma perspective.

 

Je dis à Rafaele franchement navré :

- Nous devons rencontrer les autorités Mayas pour nous expliquer.

 

Rafaele fit une moue, fronça des sourcils. 

- Je crois que cela serait une mauvaise idée. L'autorité religieuse Maya dans la région est celle des Cruzobs, ceux de l'Ordre de la Croix Parlante. Ils sont intraitables. Ils ne permettent pas aux étrangers d'approcher de leurs lieux sacrés ou d'assister à leurs offices religieux.

 

Je connaissais déjà le nom Cruzobs, il désignait les descendants des farouches insurgés Mayas de la guerre des Castes qui avaient résistés aux coloniaux espagnols et ensuite au gouvernement Mexicain et réussis à garder la souveraineté de leur territoire jusqu'au vingtième siècle. Ils avaient été aidés par une croix parlante qui selon leur dogme leur avait transmise la parole des dieux et encouragé dans leur résistance. Les paroles de la Croix unirent des tribus mayas dispersées dans une action commune et concertée contre ceux qui voulaient briser leur identité et les assimiler, contre les envahisseurs et exploiteurs de leurs territoires. Rafaele les avaient mentionnés lors de notre visite de Cobá et celle de Tulum. D’ailleurs une affiche dans les ruines de Tulum relatait ces évènements. Je me rappelais également que Morales avait essentiellement formulé les mêmes craintes; il considérait les Cruzobs comme un élément potentiellement déstabilisateur de cette région du sud de Quintana Roo mais par aprèsRafaele m'avait assuré que l'inspecteur avait tort et qu'ils n'étaient pas belliqueux. MaintenantRafaele était inquiet à leur égard. Avaient-ils l'esprit aigri à la suite du vandalisme de Tulum ?

 

Je comprenais maintenant pourquoi Rafaele m'avait laissé partir avec les deux disques sans faire d'histoire, en minimisant en fait l'importance de notre découverte. Il n'avait pas voulu attirer d'avantage d'attention; il avait vraiment peur pour moi. Je m'étais vraiment trompé sur toute la ligne sur les motivations de Rafaele. Je ne lui donnai pas pour autant raison. Cacher notre découverte aux Mayas équivalait aux actions de Thompson et de bien d'autres encore, qui comme lui avait renié au peuple Maya les droits à son héritage. Je voulais vraiment faire ce qui me semblait juste.

 

Ma décision était prise. Je dis à Rafaele convaincu :

- Je suis certain que si ces mayas ne seraient pas venus à notre rescousse comme ils l'ont fait, nous ne serions pas ici en train de discuter confortablement. Nous leur devons au moins la vérité et leur rendre des comptes ! Cette histoire les concerne plus que tout autres, elle prend ses racines dans leur passé, a coûté le sang de leurs ancêtres et déterminera peut-être leur avenir. Ils doivent être prévenus que des criminels dangereux et sans scrupules sont également sur cette quête. Tu peux arranger pour que nous rencontrions quelqu'un d’autorité ?

 

Rafaele était toujours en désaccord.

- Oui, mais jamais tu les convaincra, je les connais !

 

- Je ne doute pas que tu les connais bien ! Tu es toi-même un Cruzob n'est-ce pas ? lui demandais-je carrément.

 

Rafale resta stupéfait; je l'avais pris au dépourvu. Par son silence, il confirma que j'avais raison. Cela m'était alors tellement évident : tout ces mayas n'étaient-ils pas venus en réponse à son appel ? J'avais aussi remarqué plus tôt son tatouage tribal.

 

Je souris à Rafaele nullement déconcerté. Il sourit à son tour, rassuré par ma complaisance.

- Oui je le suis ! admit-il dignement.

 

Je continuai :

- La croix, les dieux et les baccabs de nos artefacts correspondent à des éléments de votre culte. J'ai raison ?

 

Rafaele confirma d'un geste timide de la tête.

 

- Ne penses pas à moi, je suis prêt à prendre ce risque ! Je ne suis pas effrayé, ne soit pas non plus inquiet; j’ai foi que tout ira pour le mieux ! lui affirmai-je.

 

J'ajoutai sur un ton réconfortant :

- Je peux être très convaincant lorsque cela est nécessaire tu sais !

 

- Cela reste à voir souffla Rafaele inquiet. Je vais m'en occuper, mais tu devras suivre mes instructions à la lettre !

Je promis de lui obéir.

 

- Tu penses toujours à faire ce qui est correct même quand cela risque de te mettre en danger ! C'est ...

 

- Noble ? suggérais-je.

 

- De la folie ! compléta Rafaele. Chose certaine, tu ne fais vraiment rien comme les autres; du moins comme personne d'autres que j'ai connu !

 

Sa voix avait de l'admiration et une certaine fierté. Il savait que j'avais pris la bonne initiative.Je le sentais soulagé. J'imaginais que j'avais résolu pour lui un conflit entre ses obligations envers son peuple et moi. Le fait qu'il avait considéré avant tout ma sécurité me toucha.     

 

Nous passâmes à autre chose. Je lui racontai mes dernières observations avec le disque de Chibirias. Il était fasciné mais nullement surpris que le compas pointait maintenant la direction du sud. Il m'intrigua en nous suggérant une petite ballade en automobile.

 

 

Tout près de Tulum, à moins de vingt kilomètres au sud, nous traversâmes un petit village maya typique de comme j'en avais croisé d’autres le long de la route menant à Chichen Itza. Il était tout tranquille en ce début d'après-midi, les hommes étant partis à leur travail et n’y laissant que les femmes et enfants de bas âge, les autres enfants étant à l'école régionale. Rafaele mentionna qu'il s'agissait de la municipalité de Chunyaxche et que le mot Maya « Chun » se traduisait comme "tronc" et « Yaxché » signifiait "Ceiba". Il s’agissait donc du village du tronc du Ceiba, l'arbre sacré et un des lieux vénérés par les Cruzobs. 

 

Nous continuâmes aux ruines adjacentes de Muyil. Mon ami maya m'expliqua que tout comme le site de Xel-Ha, Muyil avait été détruit en partie, soit plus de six hectares, par la construction de l’autoroute de Puerto Juarez.  Même si le site ne contient pas beaucoup de structure restaurées, il restait très intéressant à visiter, Muyil étant un très vieux site dont ont a trouvé des évidences d'occupation depuis 350 avant Jésus Christ jusqu’à l’arrivée des conquistadors espagnols. Cela faisait de Muyil un des plus anciens site mayas du Yucatan qui existait et prospérait bien avant l'avènement des cités de Chichen Itza, Uxmal et Tulum. Je compris ce qui nous amenait ici. Après tout, nous étions dans un site maya, un des plus anciens de la région, bien au sud de Tulum. Je sortis le compas. Nous regardâmes le disque flottant de Chibirias qui avait conservé la même orientation depuis l'Allure. Rien ne l’affectait ici, du moins rien de proche. À la demande de Rafaele, je lui laissai le compas pendant qu’il investiguerait les lieux.

 

L'entrée du site de Muyil était très modeste ; il s'agissait d'une simple billetterie demandant un montant de 17 pesos au côté d'une cabane hébergeant deux salles de bain. L'homme au comptoir de la billetterie sortit et vint à notre rencontre pour accueillir Rafaele.  Il y eu une accolade affectueuse spontanée entre les deux hommes, me laissant une impression évidente de grande familiarité entre les deux Mayas.

 

Rafaele me présenta au gardien du site, Piero Hunkuk Tancah qui préservait et gardait les ruines de Sayil depuis 1972.  Rafaele rajouta qu'il était le frère de Papah, donc en quelque sorte son oncle et parrain par adoption. Il était un employé de l’INAH et travaillait comme guide archéologique depuis 1959 alors qu'il n'était qu'un adolescent.

Je calculai que Piero devait être dans la soixantaine avancée ; pourtant je ne lui aurais jamais donné cet age d'après son apparence et la vigueur de sa poignée de main. Ce dernier m'invita chaleureusement à explorer sa ville pour laquelle je voyais bien sa fierté et son amour. 

 

À quelques 120 mètres de l'entrée se trouvait un premier groupe de ruines, le groupe de la plazza. Les ruines étaient disposés en cercle et étaient élevées sur des plateformes. Il y avait treize structures en tout mais seulement six pouvaient être visitées. Piero m'informa qu'elles étaient les plus vieilles ruines du site. Il m'invita à monter à un temple sur une plateforme surélevée. Il m'y indiqua les résidus originaux de noir et bleu; il me montra aussi les restants d'un autel sur le mur d'en arrière qui avait été saccagé par des pilleurs.

Un autre édifice récemment reconstitué avait une triple entrée formée par deux piliers son toit était en grande partie effondrée, laissant sa façade sud ouverte. Malgré son état, le bâtiment avait conservé l’édifice avait conservé le plâtre original coloré de bleu, rouge et de noir utilisé par les anciens mayas pour couvrir et décorer leurs édifices.

Comme l'ensemble des autres structures de Muyil, son architecture était asymétrique, grossière qui se démarquait des constructions précisément faites, obsédées par les angles et les détails que j'avais vus à Chichen Itza.    

 

Piero commenta qu'il s'agissait d'exemples d’architecture Petén comme celle trouvées typiquement dans d’autres sites du sud du Yucatan, Belize et comme au Guatemala dans la ville de Tikal. L'architecture des bâtiments Petén est moins ornementale et plus simple comparativement aux autres villes Mayas. Elle se distingue aussi par ses coins arrondis.  Piero mentionna qu’il y avait deux autres locations de ruines à Muyil; le groupe Cenote au nord et le groupe ouest de l’autre côté de l’autoroute mais ils n’étaient pas ouverts au public.

 

Rafaele avait été silencieux jusque là, laissant à Piero le soin de tout m'expliquer. J'étais d'ailleurs attentif à ses moindres paroles et cela sembla faire grand plaisir au gardien de Muyil. 

 

Nous quittâmes la Plazza pour emprunter un sentier de forêt qui menait vers le plus grand des monuments du site qui avait été bien visible depuis le stationnement. Le El Castillo de Muyil est unique dans le monde maya; la pyramide irrégulière dresse à 17 mètres de hauteur et était chapeautée par une tourelle à son sommet. Cette pyramide me rappela celle de Cobá. Le bâtiment était tout à fait aussi imposant et sa splendeur était étonnante. Je ne me lassais pas de découvrir de nouvelles ruines Mayas, à chaque fois j’éprouvais cette même exaltation de découverte, cette résonance intime et électrique avec le passé. 

 

Piero mentionna que de grands efforts de reconstruction avaient été investis depuis 1990 à la rénovation de cette structure. Il y avait lui-même travaillé et sué beaucoup. Il ajouta que cette la pyramide constituait un parfait exemple de la tradition mésoaméricaine d’ajouter des structures nouvelles et plus imposantes sur la structure des plus vieux temples. Le remodelage des temples était effectué par les anciens Mayas pour des raisons variées, comme par exemple pour célébrer un nouveau Roi ou le commencement d’une nouvelle ère. Les plus récentes excavations avaient révélé trois escaliers superposés et une chapelle souterraine dont la couleur bleue, rouge, jaune et noire était toujours bien préservée.

 

Je voyais clairement les différents niveaux de construction dans la structure. Je me tournai vers Rafaele qui consultait le compas et qui d’après son expression, ne montrait rien de nouveau.

 

Piero me mentionna aussi qu’on avait trouvé à Muyil beaucoup d’évidence de dévotion particulière à la déesse féminine. Je lui demandai s’il s’agissait de la déesse Ix Chel et il confirma que cela était probablement le cas. Il était très commun d’adorer la déesse de la lune, l’arc-en-ciel et de la fertilité chez les marins et marchands car après tout, elle commandait les marées. Je regardai Piero sans comprendre en lui soulignant que nous étions éloignés par plusieurs kilomètres de la côte. Piero ria gentiment de ma remarque, il avait quelque chose à me montrer.

 

Nous empruntâmes depuis le Castillo un large sacbe de 6 mètres large qui nous mena à une vaste étendue d’eau à 500 mètres de là.

Piero expliqua que le Lagon Muyil rejoint le vaste Lagon Chunyaxche qui lui-même est relié à la mer par un canal utilisé par les anciens marins. Cet ancien canal de navigation avait été creusé à la main par les Mayas il y a plus d'un millénaire.  Il était droit, étroit et long de 24 kilomètres reliant les ruines de Muyil jusqu’à la mer. Encore un autre accomplissement des Mayas qui me stupéfiait !

Au point où le canal artificiel et le lagon se rencontre se trouve les restes d'un temple appelé Xlabpak qui par sa position stratégique devait surveiller les canots et autre embarcations entrant dans le lac. Les deux lagons servaient d’havres pour les bateaux de la marine marchande parcourant une route maritime qui commençait à la Baie de Ascensión tout au sud. À Muyil s’effectuait le marché du jade, de l’obsidienne, du chocolat, du miel, plume, de la gomme de caoutchouc. Piero confirma ce que je pensais déjà : Muyil avait de forts liens commerciaux avec Xel-Ha et Cobá.

 

Il m'informa également que les Laguna Chunyaxche et Laguna Muyil font parti de la réserve de la biosphère de Sian Ka’an, un site de l’héritage mondial de l’UNESCO. Son nom maya se traduisait par « Où le Ciel est né » ou bien par « cadeau du ciel ». Le nom de Muyil lui-même était probablement dérivé de « Muyal » qui de façon appropriée signifiait « nuage ».

 

D'après ce que je voyais, ces lacs étaient splendides. Je remarquai que la couche de pierre à chaux karstiques du plateau du Yucatan qui était bien élevée par plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer cesse subitement aux lagons qui n’étaient que de 5 à 200 centimètres au dessus du niveau de la mer. Je réalisai que j’étais sur le bord d’une faille d’affaissement du plateau calcaire du Yucatan. Cela me rappela que l’ensemble de ce plateau était poreux, troué de cenotes, de caves et rivières souterraines comme une éponge ; moi qui avais pensé à tort que la géographie du Yucatan était « plate » !

 

Rafaele surveillait le disque de Chibirias. Il m'était évident qu'il s'attendait à quelque chose qui ne se produisait pas. Il me laissa errer alors qu’il discutait de façon sérieuse avec Piero.

 

Il y avait plusieurs autres édifices à Muyil mais la majorité d’entre eux n’avait pas encore été réclamée à la jungle. Je pouvais voir la forme d’une pyramide dans la forêt non loin d'un groupe de sapotiers. La jungle avait aussi par sa force effacé les sacbes et désintégré leur pavé. Je me suis demandé alors comment de temps serait nécessaire à la nature pour effacer complètement toute trace de l’homme d’aujourd’hui si ce dernier disparaîtrait subitement. Je réalisai qu’il ne resterait pas grande trace de notre civilisation après un millénaire.

 

Je trouvai près d’un Ceiba un magnifique papillon noir. Il était magnifique, tout de granite, ses ailes iridescentes réfléchissant les couleurs de l’arc-en-ciel. À mon approche, il s’envola. Je le laissai passer et il continua de virevolter autour de moi. Je lui tendis la main. Il se posa sur un doigt. Il y avait quelque chose d’étrangement charmant. Je me mis à ce moment à penser à Chibirias. Je rêvai à son beau et délicat visage, à ses yeux brillants, ses lèvres brûlantes contre les miennes, ses longs cheveux de la couleur du grès tout comme ce papillon. Je ressentis un pincement au coeur; comme il me tardait d'enfin la retrouver. Elle était raison pourquoi je m'étais engagé dans cet aventure; tout ce que je désirais était de la revoir saine et sauve. Délicatement je laissai le papillon reprendre son envol à mon plus grand regret. Je fut alors entouré par un nuage de papillons verts et bleus dont les couleurs brillaient comme un délicat satin sous un rayon de soleil. C’était fantastique et me réjouit quelque peu.

 

J’entendis Piero appeler Rafaele.

Ce dernier souffla :

- Tan in wil-ik !  (Je vois !)

 

Ce qu’il venait de dire était en langue Maya. Je ne comprenais pas ce qu’il avait dit, mais je devinais qu’il devait être surpris de ce qu’il voyait; tout cela était absolument mirifique et magnifique. Les papillons m’abandonnèrent finalement et j’allai rejoindre Rafaele et Piero alors qu’ils discutaient toujours en Yucathèque. Ils semblaient tout les deux particulièrement sérieux. En particulier, tout au long de mon approche, Piero me regardait curieusement. Je réalisai que Rafaele avait dû l’informer à mon sujet. Il devait être un Cruzob. Rafaele était venu le consulter. Je ne me laissai pas intimider pour autant. Je serrai naturellement la main de Piero et le remerciai notre brève visite avant de suivre Rafaele vers la sortie.

 

 

Barry disassembling the carburettor of a Ford GPW par macspite
chunyaxche 023.jpg par Chunyaxche

 

Maya Blue House par Ilhuicamina

 

 

Muyil par orclimber
Beware: Guard Dog par Tim Gage
Muyil 1 par histoires2
Muyil Ruins par missjenny
DSCF9207 par elgranbano
Muyil 2 par histoires2
Muyil par Giese555
Muyil doorway? par nearlydocmiller

 


The blue stripe is original paint on the Temple door. par ktbreene
las ruinas @ Muyil par Paul Comstock
Muyil par Giese555
Muyil par Giese555
jungle trail at Muyil par orclimber
forest in Muyil. par bhoutrosj
Lagunas Muyil y Chunyaxché, Quintana Roo, México par pabluko
Chanel reported to be cut by ancient Maya to join Laguna Muyil with Laguna Chunyaxche within the Sian Ka'an Biosphere Reserve. par Yucatan09
butterfly swarm par chascow
ulysses in blue par Super smashing brill

 


Par A. Saint
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