Partager l'article ! Partie 11.2: Tout près de Tulum, à moins de vingt kilomètres en direction du sud, nous traversâmes un petit village maya. Il était ...
Tout près de Tulum, à moins de vingt kilomètres en direction du sud, nous traversâmes un petit village maya. Il était typique et semblable à ceux que j’avais croisés le long de la route menant à Chichen Itza. Il était tout tranquille en ce début d'après-midi déserté des hommes partis à leur travail et des enfants occupés à l’école. Je n’y voyais que quelques femmes et leurs bambins qui, depuis leur domaine d’ombre, arrêtaient leur regard sur nous, le temps de notre passage. Saul mentionna qu'il s'agissait de la municipalité de Chunyaxche et que le mot Maya « Chun » se traduisait comme "tronc" et que « Yaxché » signifiait "Ceiba". Il s’agissait donc du village du tronc du Ceiba, l'arbre sacré des mayas et un des lieux vénérés par les Cruzobs.
Nous continuâmes jusqu’aux ruines adjacentes de Muyil. Mon ami maya m'expliqua que tout comme le site de Xel-Ha, Muyil avait été détruit en partie, soit plus de six hectares, par la construction de l’autoroute de Puerto Juarez. Même si le site ne contenait pas beaucoup de structures restaurées, les ruines de Muyil étaient d’un grand intérêt puisqu’elles démontraient des évidences d'occupation datant de 350 avant Jésus Christ. Ceci en faisait un des sites les plus anciens du Yucatan qui existait et prospérait bien avant l'avènement des cités de Chichen Itza, Uxmal et Tulum. Je compris ce qui avait pû motiver Saul à venir ici. Nous étions après tout bien au sud de Tulum dans un des plus antiques sites de la région. Je sortis notre compas. Nous observâmes que le disque flottant de Chibirias avait conservé la même orientation depuis l'Allure. Rien ne l’affectait à Muyil, du moins rien de proche. À la demande de Saul, je lui laissai le disque magnétisé pendant qu’il investiguerait les lieux.
L'entrée du site de Muyil était très modeste; il s'agissait d'une simple billetterie au côté d'une cabane hébergeant deux petites salles de bain. L'entrée au site coutait dix-sept pesos selon l’écriteau multilingue. L’occupant du guichet sortit et vint à notre rencontre Il donna une accolade affectueuse et spontanée à Saul, laissant une impression évidente de grande familiarité entre les deux Mayas. Il me salua ensuite poliment.
Saul me présenta au responsable du site, Piero Hunkuk Tancah, qui préservait et gardait les ruines de Muyil depuis 1972. Saul rajouta qu'il était le frère de Papah, donc en quelque sorte son oncle et parrain par adoption. Il était un employé de INAH et travaillait comme guide archéologique depuis 1959 alors qu'il n'était qu'un adolescent. Je calculai que Piero devait être dans la soixantaine avancée; pourtant je ne lui aurais jamais donné cet âge d'après son apparence et la vigueur de sa poignée de main. Ce dernier m'invita chaleureusement à explorer sa ville pour laquelle je voyais bien sa fierté et son amour.
Un premier groupe de ruines se trouvait à quelque 120 mètres de l'entrée : c’était le groupe de la plaza. Les ruines étaient élevées sur des plateformes et disposées de façon circulaire. Il y avait treize structures en tout mais seulement six pouvaient être visitées. Piero m'informa qu'elles étaient les plus vieilles ruines du site. Il m'invita à monter à un temple sur une des plateformess surélevées. Il m'y indiqua les résidus originels de noir et bleu et me montra aussi les restants d'un autel sur le mur de derrière qui avait été saccagé par des pilleurs.
Un autre édifice récemment reconstitué avait trois grandes ouvertures frontales justaposées, séparées par des pilliers massifs. Son toit était en grande partie effondrée, laissant son flanc sud ouvert. Malgré son pietre état, l’édifice avait encore ses plâtres décoratifs colorés de bleu, rouge et de noir. Comme l'ensemble des autres structures de Muyil, son architecture était asymétrique, grossière ce qui se démarquait des constructions précisément faites, obsédées par les angles et les détails que j'avais vus à Chichen Itza.
Piero commenta qu'il s'agissait d'exemples d’architecture Petén comme celle trouvées typiquement dans d’autres sites au sud du Yucatan, Belize et au Guatemala par exemple dans la ville de Tikal. L'architecture des bâtiments Petén est moins ornementale et plus simple comparativement aux autres villes Mayas. Elle se distingue aussi par ses coins arrondis. Piero mentionna qu’il y avait deux autres locations de ruines à Muyil; le groupe Cenote au nord et le groupe ouest de l’autre côté de l’autoroute mais ils n’étaient pas ouverts au public.
Saul avait été silencieux jusque là, laissant à Piero le soin de tout m'expliquer. J'étais d'ailleurs attentif à ses moindres paroles ce qui sembla faire particulièrement plaisir au gardien de Muyil.
Nous quittâmes la Plaza pour prendre un sentier de forêt qui nous mena au plus grand des monuments du site. Le El Castillo de Muyil est unique dans le monde maya; la pyramide irrégulière dresse à 17 mètres de hauteur et était chapeautée par une tourelle à son sommet. Le bâtiment était aussi imposant que la grande pyramide de Cobá et sa splendeur était étonnante. Le pinacle de cette construction ancienne avait d’ailleurs attiré mon attention depuis notre arrivée au stationnement. Piero mentionna que de grands efforts de reconstruction avaient été investis depuis 1990 à la rénovation de cette structure. Il y avait lui-même travaillé et sué beaucoup. Il ajouta que cette la pyramide constituait un parfait exemple de la tradition mésoaméricaine d’ajouter des structures nouvelles et plus imposantes sur la structure des plus vieux temples. Le remodelage des temples était effectué par les anciens Mayas pour différentes raisons, par exemple pour célébrer un nouveau Roi ou le commencement d’une nouvelle ère.
J’examinai les différents niveaux de construction qu’il m’avait montrés. J’éprouvais toujours ce même ravissement de me retrouver ainsi intime avec un passé fantastique qui m’était jusqu’à tout récemment complètement inconnu. Je me tournai vers Saul qui vérifiait le compas. Je devinai d’après son expression distraite que le disque n’avait indiqué rien de nouveau.
Piero m’informa que les plus récentes excavations effectuées à Muyil avaient révélé trois nouveaux escaliers superposés dans la pyramide ainsi qu’une chapelle souterraine dont les couleurs bleue, rouge, jaune et noir étaient toujours bien préservées. Il relata ensuite que l’on avait trouvé à Muyil beaucoup d’évidences de dévotion religieuse, particulièrenment à la déesse féminine. Je lui demandai s’il s’agissait de la déesse Ix Chel et Piero me confirma que cela était probablement le cas. Il était très commun d’adorer la déesse de la lune, l’arc-en-ciel et de la fertilité chez les marins et marchands car, après tout, cette déesse commandait les marées. Je regardai Piero sans comprendre en lui soulignant que nous étions éloignés par plusieurs kilomètres de la côte. Piero souria gentiment de ma remarque, il avait quelque chose d’autre à me montrer.
Nous empruntâmes depuis le Castillo un large sacbe de six mètres qui nous mena à une vaste étendue d’eau à un demi-kilomètre de là. Piero expliqua que le Lagon Muyil rejoint le vaste Lagon Chunyaxche qui lui-même est relié à la mer par un canal qui était utilisé par les anciens marins Mayas. Cet ancien canal de navigation avait été creusé depuis plus d'un millénaire! Il était droit, étroit et long de 24 kilomètres reliant les ruines de Muyil jusqu’à la mer. C’était un autre accomplissement des Mayas qui me stupéfiait !
Piero mentionna qu’au point où le canal artificiel et le lagon se rencontrent se trouvaient les restes d'un temple appelé Xlabpak. Ce bâtiment stratégique surveillait les canots et autres embarcations qui entraient dans le lagon qui servait de havre pour les bateaux de la marine marchande. Le marché du jade, de l’obsidienne, du chocolat, du miel, plumes, de la gomme de caoutchouc transitait par Muyil. Il me confirma ce que je pensais déjà : Muyil avait de forts liens commerciaux avec Xel-Ha et Cobá.
Il m'informa également que les Laguna Chunyaxche et Laguna Muyil font partie de la réserve de la biosphère de Sian Ka’an, un site de l’héritage mondial de l’UNESCO. Son nom maya se traduisait par « Où le Ciel est né » ou bien par « cadeau du ciel ». Le nom de Muyil lui-même était probablement dérivé de « Muyal » qui de façon appropriée signifiait « nuage ».
D'après ce que je voyais, ces lacs étaient splendides. Je remarquai que la couche de pierre à chaux karstiques du plateau du Yucatan qui était bien élevée par plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer n’était plus aux lagons qu’à quelques centimètres au-dessus du niveau de la mer. Je réalisai que j’étais sur le bord d’une faille d’affaissement du plateau calcaire du Yucatan. Cela me rappela que l’ensemble de ce plateau était poreux, troué de cenotes, de caves et rivières souterraines comme une éponge; moi qui avais pensé originellement et à tort que la géographie du Yucatan était « plate » !
Saul surveillait intensément le disque de Chibirias. Il m'était évident qu'il s'attendait à quelque chose qui ne se produisait pas. Il me laissa errer dans le site pendant qu’il discutait de façon sérieuse avec Piero.
Il y avait plusieurs autres édifices à Muyil mais la majorité d’entre eux appartenait encore à la jungle. Je pouvais voir la forme d’une pyramide dans la forêt non loin d'un groupe de sapotiers. La forêt tropicale avait également effacé les sacbes et désintégré leur pavé. Je m’interrogeai sur le temps qui serait nécessaire à la nature pour effacer complètement toute trace de l’homme si ce dernier disparaissait subitement. Je réalisai qu’il ne resterait pas grand trace de notre civilisation après moins d’un millénaire.
Je trouvai près d’un Ceiba un magnifique papillon noir. Il était splendide, tout de granite, avec ses ailes iridescentes réfléchissant les couleurs de l’arc-en-ciel. À mon approche, il s’envola. Je le laissai passer et il continua de virevolter autour de moi. Je lui tendis la main. Il se posa sur un doigt. Il y avait quelque chose d’étrangement charmant. Je me mis à ce moment à penser à Chibirias. Je rêvai de son beau et délicat visage, à ses yeux brillants, ses lèvres brûlantes contre les miennes, ses longs cheveux de la couleur du grès tout comme ce papillon. Je ressentis un pincement au cœur. Comme il me tardait d'enfin la retrouver ! Elle était raison pour laquelle je m'étais engagé dans cette aventure; tout ce que je désirais était de la revoir saine et sauve. Délicatement, à mon plus grand regret, je laissai le papillon reprendre son envol. Un nuage de papillons verts et bleus arriva depuis les boisés et m’entoura. Leurs couleurs brillaient avec l’éclat d’un délicat satin. C’était fantastique et me réjouit quelque peu. Pendant une fraction de seconde, je crus apercevoir mon shaman à mes côtés. Il avait les bras ouverts acueillant avec allégresse la multitude d’insectes aux fines ailes chromatiques qui valsaient tout autour de nous. Tout cela était absolument mirifique et magnifique.
J’entendis Piero appeler Saul.
Ce dernier souffla :
- Tan in wil-ik ! (Je vois !)
Ce qu’il venait de dire était en langue Maya. Je ne comprenais pas ce qu’il avait dit, mais je devinais qu’il devait être surpris de ce qu’il voyait. Les papillons m’abandonnèrent finalement et j’allai rejoindre Saul et Piero alors qu’ils discutaient toujours en Yucathèque. Ils semblaient tous les deux particulièrement sérieux. En particulier, Piero me regardait curieusement et intensément. Je réalisai que Saul avait dû l’informer à mon sujet. Il devait être un Cruzob lui aussi et Saul était venu le consulter. Je ne laissai pas cette pensée m’intimider et serrai naturellement la main de Piero. Je le remerciai notre visite avant de suivre Saul vers la sortie.
Nous reprîmes la route en direction du village de Felipe Carrillo Puerto. Je ressentais Saul préoccupé après cette visite de Muyil. Il s’efforcait de ne par le laissé paraître mais je le connaissais mieux que cela. Alors que nous étions aux portes de la ville, Saul me raconta que Felipe Carrillo Puerto avait l'histoire la plus extraordinaire de toutes les municipalités du Mexique. Felipe Carrillo Puerto s'appelait auparavant Chan Santa Cruz et avait été fondé par les rebelles mayas lors de la Guerre des Castes du Yucatan entre 1847 et 1850. Jusque vers 1900, cette ville était la capitale du seul État Indigène Américain indépendant à s'être établit avec succès depuis la Conquête espagnole de l'Amérique.
Saul raconta que Chan Santa Cruz a été construit en partie avec le labeur d'esclaves Ladinos capturés par les Cruzobs. Les Cruzobs devaient leur nom en ce qu’ils adoraient la croix parlante. Cet item sacré reposait au "Balam Na" c'est à dire la maison du Jaguar. L'édifice qui était initialement le temple Maya de la croix sacré était maintenant l'Église catholique de la ville. La petite ville de Chan Santa Cruz résista à cinquante années de raids sucessifs effectuéspar les armées Yucathèque et Mexicaine avant de céder aux autorités gouvernementales. Il s’agissait d’histoire récente; il y avait tout juste cent ans de cela.
Nous sommes allé voir la Grotto de la Cruz Parlante, la grotte de la croix parlante, quatre blocs à l’est de la plazza centrale. Saul consulta de nouveau le disque de Chibirias qui continuait obstinément de pointer vers le sud. Il en était déconcerté; il m’expliqua qu'il avait cru que le disque de Chibirias était relié à la croix parlante et à ses lieux sacrés pour les Cruzobs comme Tulum, Chunyaxche et Chan Santa Cruz.
Saul suggéra que le disque ne fonctionnait peut-être plus comme auparavant. Je lui montrai son effet sur ma boussole, lui démontrant que le disque générait toujours un puissant magnétisme. Il se ravisa et commenta tout bas qu’il était peut-être normal qu’il en soit ainsi parce que la Croix n’y était pas.
Ce qu’il avait dit m’intrigua. Je lui demandai s’il parlait de la Croix parlante originelle. Cette cette croix existait-elle encore, était-elle toujours adorée par les Mayas d’aujourd’hui ?
Il me répondit que les sanctuaires de la « Croix parlante» demeuraient toujours une partie essentielle de la culture et foi locale. Il n’y avait que trois années seulement depuis que le gouvernement mexicain avait finalement levé l'opprobre de la sorcellerie à laquelle les prêtres Mayas ont été soumis en vertu des lois civiles et du dogme catholique romain. Non seulement les traditions Mayas étaient enfin affranchies publiquement mais le culte de l'Église de la Croix Parlante était reconnu comme une religion légitime. Il y a avait une plaque proclamant cette reconnaissance au sanctuaire de Carrillo Puerto.
Saul m'affirma qu’une Croix authentique existait bel et bien et que les Mayas ne laissaient aucun étranger l’approcher. Elle était gardée et cachée loin de tous regards, excepté celui des chefs spirituels des Cruzobs, les shamans et un cercle restreint de prêtres. Il m'expliqua que leur hiérarchie était calquée sur celui de la religion catholique romaine avec un chef spirituel suprême comme le père pontife, le Nohoch Tata (Grand Père), assisté par quatre cardinaux, les Kan Ek' (Sage Étoiles), huit archevêques, les Ek' (Étoiles), vingt évêques Cho’op (Aras), ainsi que par 80 prêtres, les K'in (Soleils).
J'étais impressionné, je n'avais aucune idée que le culte de la croix parlante était un réseau aussi vaste et bien organisé. Saul voulait que je sache bien avec qui j'aurais affaire. Je le rassurai en lui affirmant que je traiterais le sacerdoce Maya avec le plus grand respect et que je me conformerais à tous leurs protocoles et coutumes même si elles m’étaient étranges. Il sembla satisfait de ce que je lui avais dit; je sentais qu'il me faisait confiance.
Un petit détail me trotta dans la tête, le nom maya des prêtres de la Croix était K'in, comme Ahulane K'in Balam ! Saul était-il un membre consacré du clergé Maya ? Il me semblait bien trop jeune pour cela. Par contre, basé sur ce qu'il m'avait dit de Papah, j’avais un doute au sujet son ancien père adoptif; il avait été peut-être un haut placé dans leur ordre religieux.
Je demandai donc à mon jeune ami si Papah avait fait parti du cercle de prêtre de la croix parlante ou si il avait vu par lui-même cette croix légendaire. Saul alors s’excusa, il devait me laisser quelques minutes le temps d’aller voir quelqu’un. Il avait évité de me répondre mais il s’était trahi par son langage corporel et son expression faciale. Je ne poussai pas le sujet plus loin.
Je me trouvai un banc en face de l'église et je m’y assis en attendant le retour de Saul. Je fixai du regard son clocher monté d'une croix, la croix chrétienne. La croix était déjà depuis les anciens Mayas un symbole sacré : celui de l’Arbre de la vie et de la voie vers les dieux. C'est sur une croix que le Christ a fait le sacrifice de son sang et de sa vie ce qui est un principe qui s'accorde bien avec l'esprit des rituels mayas. Ceci explique pourquoi les Mayas avaient été initialement ouverts aux idées du christianisme. Il y avait pour eux une symbolique profonde et une signification spirituelle pour la Croix Sainte des chrétiens qui se confondait avec la croix de l'arbre de la vie de la cosmologie maya.
Je repensai à la conversation avec Saul. Cela me laissait présumer que cette Croix maya existait encore et qu'elle avait, selon les mayas d'aujourd'hui, encore le pouvoir mythique de parler avec la voix des dieux. La puissance de cette croix était réelle ou juste un mythe ? Était-ce juste une propagande ayant servie à unir les insurgés mayas du Yucatan contre leurs tortionnaires donnant ainsi à leur rébellion un sens de guerre sainte ? Je ne pouvais exclure la possibilité que la croix soit véritable; j'avais subi récemment assez d'expériences paranormales pour y croire.
Était-ce le trésor que Chibirias recherchait originellement ? Était-ce l'artefact que je devais retrouver, cette croix par laquelle les dieux parlaient à leur peuple élu ? Cette même croix qui prodiguait des conseils de guerre et qui avait promis de protéger ses guerriers contre les armes de leurs ennemis et de les mettre à l'abri de leurs balles ?
Une telle croix aurait une valeur incommensurable et je ne doutais pas que des gens comme Lilith et son frère seraient sûrement prêts à tuer pour la posséder.
Je regardai l’activité du village tout autour. J’observais tous ces Mayas qui déambulaient et qui parfois avaient un regard curieux dans ma direction. Ils étaient tous des descendants des rebelles Cruzobs et je comprenais bien que certains d’entre eux n’aient pas de grand amour pour le gouvernement mexicain ou l’homme blanc. Comment les blâmer ? Il y a moins d’un siècle, sous le joug de l’Aristocratie mexicaine et de l’Église, ils étaient encore soumis à l’esclavage. Ils avaient vu leur propriété volée, ils avaient été exploités, surtaxés et torturés par ceux qui désiraient les soumettre.
Au nom du Roi et de la croix, les Espagnols et le clergé Catholique Romain avaient dépersonnalisé les Mayas et tenté systématiquement de détruire leur identité en faisant disparaître leur culture, leurs valeurs et leur religion. Ils ont essayé d’écraser leur fierté, d'effacer leur passé en brûlant leurs écrits et détruisant leurs idoles et grandes oeuvres d'art. Afin d’étendre leur domination, les Conquistadores ont voulu assimiler des millions de natifs américains qu'ils ont colonisé par la force des armes et en leur imposant leur mode de vie pendant que les mayas mouraient par milliers, victimes de maladies amenées du Vieux Continent contre lesquelles ils n'avaient aucune immunité. Une histoire tragique révélant la constance de l'homme qu'il s'agisse d'Anglais ou de Français au nord du Nouveau Monde ou en Afrique.
Malgré des siècles de brutalité et de répression, les Espagnols n'ont jamais réussi à briser complètement l'identité maya. Et jusqu’au début du vingtième siècle, les Mayas sont restés irréductibles. Ils avaient, lors d’une insurrection, réussit à reprendre l’ensemble de leurs terres aux mains des Yucatecos qui s’étaient réfugiés entre les murs de la ville de Mérida. Rachel avait vraiment eu tort : les Mayas en tant que peuple existaient toujours, pas seulement dans des jungles tropicales reculées pratiquement inaccessibles, mais également ici, à quelques kilomètres de l'Allure.
Saul revenait. Je mis de côté mes réflexions. Il était nerveux. Il annonça que nous devions aller à un petit village du nom de Tixcacal Guardia (X-Cacal) où se trouvait un saint homme maya, un haut religieux de la Croix. Nous retournâmes à la voiture et empruntâmes la route 295 vers le nord jusqu’à ce que nous traversâmes un petit village nommé Señor pour emprunter un petit chemin bifurquant vers l’ouest qui nous amena plus profondément dans la forêt de Quintana Roo.
La route passait par un petit village de huttes. Nous nous y arrêtâmes. Saul m'abandonna encore une fois, en m'ordonnant de ne pas bouger et de l'attendre dans la voiture. Il prit les artefacts avec lui.
Après de longues minutes, je sortis du véhicule pour prendre l'air. Nous étions sur la fin de l’après-midi. Un groupe de jeunes enfants venaient vers moi curieux. Ils traînaient un petit garçon assis dans une charrette improvisée à partir d’un caisson de bois et deux roues de bicyclette. Je réalisai que je n'avais pas grand chose à leur donner mis à part quelques gommes à mâcher sans sucre et du petit change dans le fond de ma poche.
J'étais pour leur offrir tout ce que j'avais lorsque je vis les enfants subitement stupéfaits et terrorisés.
Ils fuirent en criant :
- Ik'oob! Ik'oob!
J'étais navré; mon désir de faire bonne impression chez ces gens était raté ! Ce n'était pas de ma faute : le shaman était apparu à mes cotés et ils l'avaient vu. Ces enfants pouvaient voir mon Shaman ! Je ne considérai pas plus longtemps l'interprétation de ce que cela pouvait signifier : dans leur fuite les enfants avaient abandonné leur plus jeune compagnon terrorisé dans sa boîte. Il pleurait et devait être paralysé par la peur car il semblait incapable de bouger.
Mon Shaman l'approcha en souriant et lui dit tout gentiment :
- Tin in k’aba’ Mahucatah Waay Quitze ! (Je suis « distingué Magicien au sourire » !)
Je ne comprenais pas ce qu'il s'était dit mais cela calma le garçon qui le regardait curieusement avec ses grands yeux noirs.
Le Shaman lui demanda :
- Bik wanil teck? (Qu'est ce qui ne vas pas avec toi ?)
- In ka ok; Man p’atin pek (Mes deux jambes; je ne peux bouger !)
- In wil-ik! (Je vois !) dit le Shaman.
Il lui demanda ensuite :
- Cha in wantikech !(Laisse moi t’aider!)
Il flatta la tête de l’enfant, la mis entre ses mains et se concentra et lui ordonna :
- Ts’aakik kunik ! (Guérit !)
Il demanda à l’enfant :
- Tunte(Essaie), Li’sik ! (Debout !)
- Man p’atin pek ! redit l'enfant avec insistance sans essayer.
-Tunte tu ka’ten! (Essaie encore !) encouragea mon Shaman.
Et l’enfant tout surpris réussit à se lever au bout de ses efforts. Son tout jeune visage s’illumina d’un sourire incrédule. Ses jambes étaient faibles et défaillantes; il s’accrocha à moi. Je le soutins avec mon bras.
- Uts! Uts! (Bien! Bien!) commenta le Shaman.
L’enfant me regarda et me dit :
Dyos bootik! (Merci!)
Il laissa ma main. Il trébucha et se releva absolument ravi en riant.
Il fit quelques pas en criant :
-Na! Pakte! Naa! Kik! Paktik! (Maman ! Regardez ! Maman ! Grande sœur ! Regarde !)
Je contemplai la scène, le cœur tout chaud. Le shaman n’était plus là. Je vis du coin de l'oeil ce dernier s'éloigner et s'avancer dans le village. Que faisait-il encore ? Je courus à sa poursuite.
Il entra dans une cabane. Je réalisai qu'il ne s'agissait pas d'une résidence mais de l'église dominicale. C'était la structure la plus importante du village, elle était peinte et une croix rudimentaire était placée sur sa façade.
J’entrai à la suite du shaman.
L’intérieur était divisé par une paroi intérieure qui isolait une section. Je compris qu'il s'agissait du Sanctum, de la Gloria, le sanctuaire de la Sainte Croix. Un maya armé surveillait l'accès à la section fermée de l'église. Il m’intercepta. Il me dit fermement qu'il n’était pas permis au visiteur de voir le "Santisimas."
Je lui montrai désespérément mon Shaman qui approchait de l’autel couvert par des voiles blancs qu'il souleva impunément. Il révéla ainsi l’autel ornementé de fleurs mais ce dernier était vide : Il n'y avait pas de croix à la grande déception du vieil homme qui disparut. Après avoir assisté à la scène, le gardien me regarda à la fois surpris et terrorisé et s'empressa de sortir.
A la sortie de l'église m'attendaient des hommes en colère, convaincus que j'avais profané leur lieu le plus saint. Dans quel merdier m'étais-je encore fourré ? Je tentai de retourner à la voiture sans faire d'histoire en cherchant Saul du regard pour me rassurer mais il n'était pas aux alentours. Des mayas m'engueulaient à mon approche me traitant de "K'asal Ik'oob" (mauvais esprit. Des hommes brandissant leur machette me harcelaient alors que d'autres tout aussi menaçants tentaient de m'intimider. Je ne leur montrai pas ma peur mais j’étais véritablement terrorisé; c’était comme marcher dans un très mauvais rêve.
J'avais le dos tourné lorsque je sentis l'impact de la pierre derrière la tête. J'en avais vu des étoiles et étais pratiquement sonné. Par réflexe je mis ma main sur ma nuque et la ramena : elle était rouge, imbibée de sang. Je me tournai vers les villageois à temps pour voir un villageois me jeter une autre pierre. La main de mon shaman intercepta le projectile. Il me regarda désolé en voyant mes mains sanglantes. Il lâcha la roche qui resta suspendue, immobile dans les airs. Il ramassa deux autres pierres qu'il plaça équidistantes pour former un triangle équilatéral flottant un mètre du sol.
Les mayas rassemblés étaient impressionnés et je sentais que pour eux tout cela avait également une signification particulière.
Un homme hystérique amena le petit garçon de la charrette qu'il fit marcher à la consternation de tous. Je vis ensuite le garçon me pointer du doigt.
Bon, qu'avais-je fait encore ?
L'homme avança vers moi, émue en me répétant sans cesse les mains jointes :
- Dyos bootik! K’u ku bootikech!
Je comprenais qu'il s'agissait de remerciements. Il devait être le père du petit bonhomme.
Le shaman me souffla une réponse, "Mixbaal ", c’est à dire "de rien " que je répétai à voix haute.
Le groupe de Maya devint alors soudainement silencieux. Un homme d'âge mur venait et les Mayas s’empressaient de lui libérer le passage. Les villageois se prosternèrent et baissèrent leurs yeux devant lui. Ce haut religieux maya évitait de regarder les villageois; il levait son nez de façon arrogante et marchait cérémonieusement en marquant chacun de ses pas avec son bâton ornementé de motifs rappelant celui du serpent à plume et de la croix. Il y avait des hommes à sa suite, incluant Saul qui échangea avec moi un regard inquiet. Il ne faisait pas de doute, cet homme était ici le « head honcho ».
Il examina le jeune enfant et étudia les pierres défiant la gravité. Il tenta vainement de cacher son étonnement. Il y avait plus que de la surprise dans son visage; je décelais dans son regard dur et méfiant une certaine rage et frustration.
Il s'avança et me traita lui aussi de façon menaçante de « K'asal Ik'oob », mais je ne réagis pas, je restai calme. Il conjura la force des Chakoobs, les anges qui étaient la force active de son dieu et il tenta de m’exorciser par un rituel criard et agressif; je ne bougeai pas. Tout ses efforts étaient déployés contre moi; il ignorait mon Shaman qui en prenant tout son temps joignit des cailloux de différentes grosseurs au triangle dans une configuration qui m'était bien familière : Orion, la constellation du chasseur qui s’élevait dans le ciel. Le shaman ajouta la pierre qui m'avait frappé et qui était imbibée de mon sang au coeur de la constellation à l'endroit correspondant à la nébuleuse. Il contempla son oeuvre ravi.
Le prêtre maya serra la mâchoire et fronça les sourcils. Il était clair que cela était très symbolique. Il redoubla en vain en ses menaces, prières et supplications. Malgré ses efforts rien n’arriva, Orion migrait toujours dans le ciel et mon shaman était toujours là en traint d’ajouter d’autres pierres à son oeuvre. Je savais pertinemment qu’il ne s’agissait pas d’une bonne chose. Ce grand chef religieux était en train de perdre face devant tous ses gens. Je voyais sa frustration montante.
Je tentai de m’excuser :
- Pido perdón a mi Señor, no me refiero a cualquier falta de respeto. Creo que alguien está tratando de transmitir un mensaje importante para usted. (Je m’excuse auprès de mon Seigneur, je ne veux pas manquer de respect. Je crois que quelqu’un essaie de vous transmettre un message important!)
Mes paroles en espagnols ne l’impressionnèrent aucunement. Il s’approcha de moi et d’un air hautain et dédaigneux me pris mes mains rouges de sang. Il les étudia et les mis sur les siennes. Ses yeux s’ouvrèrent incrédule. Il me craignait maintenant.
- Baal a he’ (Qu'est ce qu'il y a ?) demanda un subalterne du prêtre. Le prêtre l'ignora et me demanda gravement :
- Baax a k’aaba’ ? (Quel est ton nom ?)
Je ne comprenais pas ses mots, ni le sens de sa question. Mon Shaman répondit à ma place. Il s'installa tout près de moi, dos au soleil couchant. Il leva les mains bien hautes et avec la gestuelle d'un chef d'orchestre, il ordonna à la poussière de s'agiter, aux pierres de s'élever, le tout bougeant dans un étrange cercle autour de lui. Tout comme pour Orion, l'arrangement n'était pas au hasard, j'identifiai le Taureau avec les pléiades, la Grande et petite Ourse, l'Aigle, le Cygne, la Lyre, Pégase parmi toutes les autres constellations qui orbitaient autour de lui.
Dans les clameurs, j’entendis :
- Baax u k’aat u yaik ? (Qu'est-ce que cela veux dire ?)
Je savais ce que cela symbolisait : l'étoile polaire, l’axe du ciel, mon guide, mon compagnon fidèle lors de toutes ces longues nuits dans les territoires nordiques.
Le prêtre maya le reconnu aussi et l'appela Xaman Ek.







Balam Na


Tixcacal Guardia