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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 15:18

Mon shaman se pointa enfin aupres de moi et me signifia gentiment de me taire et de regarder. 

L’interprète de la Croix recommença à prêcher mais une voix puissante l’interrompit, la voix d’une femme :
« 
Le temps est vivant et comme tous les êtres de ce monde, il est régit par des rythmes et les évènements sont destinés à se répéter. Ces prophéties doivent être considérées comme le message des dieux. Telle est la volonté de Hunab Ku, divinité suprême, et de son Fils Itzamna qui est venu dicter ses paroles aux prêtres. Sa voix est celle des prophètes connus sous les noms de chalames Balames, les magiciens et interprètes des paroles sacrées énoncées dans la maison du Chilam. Ces mots sont un conseil et un avertissement dont la signification est révélée aux plus sages des hommes! »

Je réalisai que c’était la jeune femme, Ix Cel, qui avait parlée. Les prêtres assemblés prostestèrent en dénonçant vivement ce blasphème et pointant l’hérétique de façon intimidante. Cette dernière restait calme, son visage éclairé d’une étrange béatitude. Deux mayas tentèrent de la saisir mais reculèrent aussitôt révulsés et empris de panique. La jeune Ix Cel n’était plus. Elle s’était volatisée devant leurs yeux et avait été remplacée par un ange noir.

Je contemplai cette femme: elle semblait plus que centenaire mais dégageait une présence incroyable. Sa posture était raide et distinguée malgré son age avancé. Elle était grande et maigre au point d’en être quasi squelettique et portait une grande robe de coton noire aux manches exagérément longues et larges. Sa robe foncée contrastait avec son visage dur et sévère qui était délicatement poudré de blanc. Ses yeux vifs étaient relevés par un fard à paupière et ses joues et lèvres étaient savamment maquillées. Elle était adornée de plumes et de bijoux de jade délicats sans pour autant être exorbitants. Ses longs doigts effilés étaient parfaitement manucurés. Sa présence suggérait un haut degré de raffinement et d’autorité, je constatais à quel point elle était à la fois respectée et crainte par l’audience qui n’osait bouger ou croiser son regard. Je regardai Saul qui était aussi déchiré entre l’extase et la terreur.

- N’est-elle pas magnifique ? me souffla le Shaman.

Oui, j’étais d’accord avec lui. Elle était tout à fait magnifique et magistrale! Il y avait quelque chose en elle qui avait instantanément touché mon coeur et mon esprit.

 

La dame continua à parler tout à fait imperturbable et chacune de ses paroles faisaient vibrer tout mon être. Je la comprenais parfaitement, sans interprète, comme si elle s'adressait directement à moi. .

Elle continua son discours :

«Le serpent à plume est une énergie vitale donnant naissance au monde. Il est aussi appelé Canhel, ce qui signifie le serpent ou ledragon. Il est relié aux eaux primordiales et au plan d'existence original depuis lequel le monde a émergé. »

Ce qu’elle disait évoquait pour moi des images, celle des deux serpents à plumes du mythe de la création présenté à l'Allure.

«L’incarnation du Serpent est le principe de la génération de l’énergie sacrée qui donne vie perpétuelle au cosmos. L’existence de l’univers suit une loi cyclique de mort et renaissance, de créations et destructions, alimenté par un conflit de forces. Ceci est illustré par la nature des forces divines antagonistes des dieux des 13 cieux qui représentent la vie et de leurs opposés, les dieux des neuf niveaux souterrains incarnant la mort. Le sang est le principe vital qui unit les Dieux et les hommes. Il est ce qu'il y a de plus précieux dans ce monde. C’est un dû que d’offrir son propre sang aux dieux, il est un affront de voler à un autre ce que les dieux lui avaient donné. L’homme blanc n’est pas le seul à avoir fait couler le sang des mayas. Ne blâmez pas non plus les Toltèques ou Nahuas du passé car bien avant eux les Mayas ont marqué le chemin de leur histoire par le sang de leurs frères et de leurs sœurs ! »

Son ton passa à celui de réprimandes :

« Tout a commencé par la guerre qui était conduite de façon limitée souvent de façon cérémonielle. Les Rois, les k’ul ahaus, ne voulaient que capturer et sacrifier leur rival à des fins politiques et rituelles. La destruction s’étendit ensuite aux palais et quartiers cérémonieux, laissant une blessure ouverte dans le coeur des villes qui souvent n'y survivait pas. La convoitise malsaine de ressources a poussé les villes à conquérir un voisin plus faible ou à augmenter l’exploitation de ses citoyens les plus pauvres. Ceci a initié une escalade avec des guerres devenues plus fréquentes, intenses, mortelles, destructrices et de moins en moins retenues par des principes honorables. Ceci entraîna la déchéance de toute notre civilisation. Pourtant, ceci n’était pas la voie enseignée par le premier Shaman, le grand Guérisseur. Il avait été oublié par les grands prêtres Ahaucans qui avaient déjà renié les anciens dieux pour adorer le Kukulkan amené par la ville du chemin des dieux, aussi appelée la grande place des roseaux.»

Saul avait les yeux grands ouverts. Il  était absolument fasciné par ce qu’il entendait.

Il ajouta tout bas :

-Ils parlent de Teotihuacán ! Il ne semblait autant contrariés que cerains Mayas qui visiblement n’appréciaient pas recevoir des remontrances de cette vielle dame.

La voix sévère de la dame en noir élabora d’avantage:

« Les rivalités des grandes cités de Tikal et Calakmul ont entraîné leur chute et dévasté toute une région avec elles. Lune Double, le Seigneur Cacao, Hasaw Chan K'awil, Ah Kakaw était le Roi de Tikal.  Il a finalement défait la ville de Calakmul et en a sacrifié son roi, son propre frère, en le décapitant et lui arrachant publiquement le cœur. Il a complètement saccagé la ville de son frère rival. Bien qu’il ait restauré pendant un temps le pouvoir de Tikal, son pouvoir a été stérile car avec sa mort, Tikal est morte aussi !  Cancuén aussi a été décimée et sa noblesse massacrée. Souvenez-vous aussi de Mayapán !  Mayas contre Mayas se battant entre eux comme des Chichimèques enragés !  Palenque, Yaxchilan: des grandes citées anciennement fières qui sont toutes en ruines et oubliées tout comme Uxmal, Sayil, et Labna. ».

Je regardai Saul avec un air interrogatif. Est-ce que tout ce qu’elle avait dit jusqu’ici était vrai?

Saul confirma d’un hochement de de la tête. J’étais quelque peu déçu : j’avais eu la perception jusque là des Mayas comme un peuple mystique, éclairé et pacifque. J’apprenais qu’ils pouvaient posséder les mêmes motivations belliqueuses et capables des mêmes abominations sanglantes que tous les autres peuples et cela au point d’entraîner leur propre destruction. 

La Dame n’avait pas fini.

«Le peuple du Maïs a ainsi abandonné tous ses droits sur leurs cités et c’est la jungle qui les a réclamés ! La venue de l'homme blanc n'a pas causé la chute de notre peuple; les mayas étaient tombés bien avant eux. Vous ne pouvez vous prétendre mieux qu’eux. Alors que les hommes blancs bâtissaient des maisons sur leurs terres, les enfants des Xius et des Iz'as continuaient toujours à se faire la guerre. C’est pourquoi il y a eu la Croix, car seule sa Voix a réussi à unir votre peuple divisé afin de prévenir son éradication complète et lui redonner un avenir. »

Je comprenais, bien que je ne sache pourquoi, que cette Dame avait pris ma défense face au Cruzobs. Saul était pour sa part impressionné et concerné. Les autres Mayas assemblés semblaient en grande partie prudents et réservés. Il y avait les autres, dont Tunkuruchu Iki, qui restaient incrédules et intraitables. Ils accusaient la Dame en noir deduplicité et de complicité avec moi.

La voix de la dame s’éleva de nouveau, puissante, enterrant toutes leurs discordes.

- Dans le commencement, il existait le nombre 13, le symbole du temps et des cieux. Le temps de la gestation d’un homme est l'union des nombres 13 et 20, soit 260 comme les jours du Cholq'ij, aussi appelé Tzolkin, notre calendrier cyclique sacré. Le temps de la vie active de l'homme est de cinq cycles du soleil soit le temps que prenne le calendrier sacré et celui du temps solaire pour se retrouver, c'est-à-dire 52 ans. Pour chacune des périodes de 52 ans nous éteignons tous les feux et les flammes dans nos ménages et jetons tous nos ustensiles d'argile. Nous délaissons alors nos vielles vies et les remplaçons par des nouvelles en introduisant un nouveau feu, symbole d’une nouvelle vie, depuis un endroit central dans tous les villages et villes. La vie d’un soleil est de 13 baktuns. Le temps de vie de ce monde est de 5 soleils, 65 baktuns, soit près de 25 627 années solaires.

Vous êtes au quatrième soleil d’existence et à la fin de son dernier Baktun et un homme sage comprendra qu’il est en fait déjà à la fin du cinquième soleil.

« La fin de ce monde est proche et tout comme dans la dernière création, seul Itzamna et ses enfants peuvent recréer le monde et amener un nouveau soleil. Rappelez-vous qu'à la fin, tout ce qui a été édifié s'écroulera, tous tomberont, qu'ils soient Mayas ou pas. Tous les hommes seront égaux au Dominion de Xibalba ! Seuls ceux de vertu et qui le mérite aux yeux d'Itzamna pourrons se relever dans le nouveau monde.»

Cette annonce de l'Armageddon prochain perturba toute l’assemblée. Elle conclut de façon plus conciliante :

« Vous avez peut-être renié ou oublié Itzamna; sachez que vous avez le respect d’Itzamna malgré cela. Il a promis qu'il reviendrait et son temps approche maintenant que nous sommes si près de la fin !

Dans les temps qui viennent, rappelez-vous qu’Itzamna est le véritable protecteur de notre peuple. Méfiez-vous de l'autre serpent à plume et de ses paroles douces et trompeuses car même s’il promet la gloire et fortune, il ne peut que rendre décadence et pourriture. Il peut être vêtu de blanc mais son cœur est d'obsidienne. Il se terre dans la nuit noire et danse dans l’orage. Il attise la haine et la discorde et se nourrit des fruits amers de la guerre car il a faim du cœur des hommes et soif de leur sang. »

Elle me regardait.

«Vous doutez peut-être qu’Itzamna ne soit aussi puissant que l’incarnation sombre du grand serpent à plumes avec ceux qui se cachent derrière lui, mais détrompez-vous car il n’a pas besoin de l’être ! Rappelez-vous que Itzamna a vécu comme nous, qu’il était de notre peuple.  Il donne sa force dans le cœur de ceux qui lui sont restés fidèles et devant sa grande sagesse, les terreurs et les illusions du sombre serpent à plumes n’ont pas de pouvoir. »

Tunkuruchu Iki refusait les propos de la Dame en Noir. Il était en colère.  Il s’écria :

- Ma’in muk’tik !(Je ne peux supporter cela!).  Xtabay tus tusik (la démone ment)!

Il prit le disque de Chibirias et celui que nous avions trouvé à Tulum. Il les levèrent à bout de bras et les maudit dans sa langue native de maya t’an :

- Puch’ik k’as. loobil uchben lab! (Maudits vieux objets maléfiques!),  pulik ch’om mausire. suut sutik ti’ Kinsin ! (Retournez au diable!).

Je l’observai totalement horrifié alors qu’un d’un geste vif,  il les jetta dans l’ouverture noire du cénote.

Mon dieu! souffla Saul bouche bée.

Un maya tarriva trop tard pour l’arrêter. L’irréparable était fait.

- Bi yanil tech! (Qu’est ce qui ne va pas avec toi?) demanda séchement le gardien de Muyil, Piero Hunkuk Tancah en prenant Tunkuruchu Iki par le bras.

J’étais choqué et stupéfait. Nous ne pouvions pas perdre ces items. Nous en avions besoin  pour retrouver Chibirias. Je me levai, prêt à descendre et me jetter dans le gouffre obscur pour les rechercher. Saul me retint m’empêchant d’effectuer ce geste fou.  Je me tournai vers Shaman qui en contraste semblait  toujours calme. Je remarquai qu’il semblait patiemment attendre. Je ne savais quoi au juste.

Ce qu’il devait espérer se produit : le cénote protesta dans une plainte qui devint un grondement enragé qui se rapprocha de nous avec la vitesse d’un train. La terre elle-même frisonna, je sentis le sol trembler sous moi. Il y avait une lueur écarlate qui émanait également du puits,  tout d’abord douce elle s’intensifia rapidement. Appeurés, Tunkuruchu Iki et Piero reculèrent prudemment.

Quelque chose émergea de la lumière : un jeune titan, un colosse maya d’une musculature monumentale. Son visage scuplté et racé me rapellait celui des facades de Tulum.

Je doutais de ce que mes sens me disaient; pourtant je sentais qu’il était là. De nombreux  Mayas s’inclinèrent devant ce prodige. Je me sentais comme eux, soudaiment humble. Comment être autrement devant une légende vivante ? Je n’avais jamais été religieux : Je croyais aux mystères de l’univers mais cela dépassait mon entendement. Il inspirait des forces et puissance fondamentales, je ne pouvais douter qu’il soit l’incarnation sentiente d’un pillier élémentaires de cette Terre, un des dieux mayas nommé baccab.

Devant lui, le Shaman applaudit ravit.

- Le premier est enfin relevé. Ses trois frères suivront!  

Le jeune Atlas maya resta suspendu au centre du cénote. Je remarquai dans ses mains il tenait nos deux disques.  La Dame en noir s’avança sur les rebords du gouffre et continua à marcher. Elle ne tomba pas. Elle alla vers le bacab qui lui présenta nos items. Elle les ramassa et continua à traverser le cénote vers nous. Elle arriva tout juste devant moi. Je me prosternai devant cette Reine. Sans dire un mot, elle me confia les disques dans mes mains. Je la remerciai. Elle  m’embrassa sur le front; un baiser d’amour inconditionnel, un baiser absolu, un baiser maternel. Lorsque je relevai la tête, la dame en noir ou le baccab n’étaient plus. La jeune servante de la Croix, Ix Cel était revenue. Elle était complètement faible et confuse et je la supportai. Saul m’aida à la placer confortablement au sol.

Mon Shaman mis son pouce en l’air les yeux pétillant et souriant. Je le sentais satifait et heureux. J’avais accompli la mission dont il m’avait chargé. Je pouvais maintenant me concentrer sur ma quête pour retrouver Chibirias et laisser le reste de cette affaire aux Mayas qui étaient concernés.  Je réalisai en même temps que de me retirer m’enlèverait sans doute la meilleure opportunité de justement réussir à la sauver. A contrecoeur, je devais admettre que je ne pouvais pas abandonner encore, du moins pas tant que Chibirias ne serait pas libre, saine et sauve.

Il y avait un silence complet. Je n’entendais que le bruit des feuilles de la forêt gentiment agitées par le souffle d'un doux vent léger. Ces derniers, tout comme Saul était absolument impressionné par ce qu’ils avaient vu. Beaucoup de temps passa avant que personne n'ose bouger ou parler.

Le silence fut brisé par le chaos de la confusion bruyante des religieux Cruzobs.  J’imaginais que leurs "Novenas" procèdaient habituellement de façon différente. On vint s’occuper de Ix Cel  pendant que je voyais des prêtres hochant toujours la tête visiblement encore bouleverséde ce qu’ils avaient vu et entendu.

Saul interpréta pour moi ce qui se disait :

- Est-il possible que cet étranger soit vraiment l’émissaire de Yumil Kaan, "le Père du ciel" ? clama un prêtre.

- Cela n’explique rien. L’étranger n’a jamais été mentionné explicitement dans aucunes de nos prophéties ou visions répliqua sèchement Tunkuruchu Iki.

- Nous avons besoin de temps pour méditer et de réfléchir à tout cela ! dit un autre prêtre.

- Il n’y a rien à réfléchir. Nous n’avons rien appris que nous ne savions pas déjà ! répliqua sévèrement Tunkuruchu Iki.

- Mais vous avez toua vu et entendu tout comme moi la « Kiichpam Kolel », la Belle Grand-mère ! rappela un prêtre encore ébranlé.

- Oui, j’ai aussi entendu la « U Kolel Cab », la Grand-mère la Terre et elle n’était pas heureuse avec nous répliqua un jeune prêtre.

 

Tunkuruchu Iki s’adressa fermement, avec autorité, à l’ensemble des prêtres :

- Vous ne pouvez pas croire tous les délires de cet étranger ! Il a tout fait comme Hollywood, des trucages et des acteurs comme dans les films d’Hollywood, je vous le dis !

Il ne semblait ne pas avoir convaincu personne dans son dernier essai pour me discréditer. Tous avaient comme moi ressentis intimement tout ce qui c’était passé. Curieusement, personne ne parlait du Baccab. Je ne pouvais pas être le seul à l’avoir vu!

- Une chose est vraie, notre ère achève bientôt admit gravement le gardien de Muyil, Piero Hunkuk Tancah.

Un prêtre qui était resté songeur et silencieux jusque là commenta :

- Avant de pouvoir juger et de me faire une opinion de ce que j’ai vu ici en cette nuit, j’aimerais que cet homme ne soit plus un étranger. Nous ne lui avons même pas laissé l’occasion de se présenter à nous !

Il y eut des chuchotements dans le groupe des prêtres, quelques-uns uns hochant la tête en approbation avec ce qui venait de se dire.

- Sa voix n'a pas de portée ici, il n’est pas de notre peuple ! rétorqua sèchement Tunkuruchu Iki.

Vraiment, il ne m'aimait pas du tout celui là !

 - C’est vrai que seule la croix a une voix ici, admit Piero, et elle l’a défendu !  De plus il est indéniable que la Grand-Mère est venue parce qu’il était ici !  Elle ne s'était jamais manifestée ainsi auparavant, vue et entendue par tous!

Piero et Tunkuruchu Iki parlaient d’égal à égal me laissant croire que le gardien de Muyil était aussi un Kan Ek', un cardinal du Culte de Croix. Maintenant que j'y avais songé, je réalisai que leur accoutrement et ornements qui devaient désigner leur statut étaient comparables. Leur influence respective polarisait les autres prêtres en deux groupes distincts d'opinions irréconciliables.

Le prêtre qui voulait m'entendre s'adressa à moi :

- Toi ! Viens à nous ! Dis-nous qui tu es et ce que tu es venu faire ici ?

Je contournai le cénote et m'avançai vers eux avec Saul mes côtés qui traduisit mes paroles.

- Mon nom est Marc-Antoine Michel, je suis né au Canada dans une ville appelée Trois-Rivières. Je ne suis qu'un homme et je n'ai aucune autre prétention me concernant. J'ai demandé à vous rencontrer pour vous informer de la quête qui m'avait été confiée et consulter votre sagesse concernant les choses étranges qui me sont arrivées.

Le prêtre me questionna :

- De quelles choses étranges parles-tu ? Tu es venu pour nous parler, alors parles sans crainte !

Je leur racontai ma première rencontre avec le Shaman, comment il m'avait ramené des portes de la mort. Je décris ensuite ma rencontre avec Chibirias et comment elle m'avait refilé le disque avant d'être enlevée.  Je mentionnai mon expérience à Chichen Itza et les visites nocturnes des Wayobs et des Dzolobs. Je leur parlai aussi de Lilith et de son frère, de notre nuit à Cobá, de celle de Tulum et enfin de ce que j'avais vécu dans le monde de Naum. Je leur décris le baccab que je venais de voir. Mon récit causa de nombreuses réactions et discussions.

Le prêtre se tourna vers Saul et lui demanda :

- Toi, jeune Kin Balam, tu le crois ?

Je vis le regard rassurant de Piero dirigé sur son neveu. Il me traduisit la réponse de Saul :

- Oui, je le crois !  J'ai par moi-même été témoin de certaines des choses qui vous a raconté. Je dois également admettre qu'il est celui qui a demandé à vous rencontrer bien que je le lui aie déconseillé.

- Je vois ! dit le prêtre gravement.

- Vous n'allez pas tout de même croire ces histoires pour épouvanter de jeunes enfants ! railla Tunkuruchu Iki agacé.

Le prêtre qui m’avait questionné s'approcha de moi. Il examina mes mains, mis les siennes sur les miennes.

- Pourquoi pas ? Il vient de l'extrême nord, il a vécu tout juste en dessous du siège de Xaman Elk. Il a certainement été plus proche du dieu que nous !  De plus, je ne crois pas un homme capable d'inventer de telles histoires; cela ne lui profiterait en rien.

- Un grand sage comme vous ne peut croire en de telles balivernes.  Les dieux mayas appartiennent au peuple mayas ! siffla fanatiquement Tunkuruchu Iki.

- Les dieux n'appartiennent à personne, surtout pas aux hommes ! sermonna sévèrement le prêtre. C'est leur attribut divin de faire ce qu'ils veulent, et seul au Dieu suprême Hunnab Ku, ils sont tenus imputables. Ils favorisent, si tel est leur bon désir, ceux qui leur sont fidèles et leur font honneur.

- Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser à un étranger continuer s'offensa Tunkuruchu Iki.

Je ne demandais pas mieux mais je savais que cela n’était pas possible.

Piero lui demanda abruptement :

- De quel risque parles-tu ? Ce que cet homme a fait ne diffère pas des autres étrangers qui recherchent et dégagent dans la forêt les anciennes cités de nos ancêtres et que nous laissons travailler en paix ! 

- Ce sont tes bons amis ! argumenta vicieusement Tunkuruchu Iki. Tu leur dois toute ta richesse !

- Ils connaissent notre propre passé souvent mieux que nous-même ! contre-attaqua Piero.

J'observais depuis un moment Tunkuruchu Iki, je tentais de saisir l'homme derrière sa façade d'obstination. Il essayait désespérément de montrer qu'il était en contrôle. Il tentait ainsi de dissimuler la terreur que je devinais dans ses yeux.

Je demandai à Saul de traduire mes propos. Je m'adressai au vieux prêtre aigri :

- De quoi as-tu peur Tunkuruchu Iki ? As-tu peur de moi ?

J'avais vu juste. Ma question foudroya le prêtre sur place. Son regard me fustigea. Je crus pendant un instant qu'il était pour me sauter dessus et tenter de me tuer.

Il me surprit en me répondant au contraire d'une voix douce et pausée :

- Je crois que certaines choses du passé sont mieux oubliées afin que les morts continuent de reposer en paix et qu’ils ne viennent par tourmenter les vivants ! Et oui, j’ai peur de celui qui amènera la fin de ce monde !

Ce qu'il dit me laissa bouche bée; cela résonnait avec les paroles du jeune guerrier de Cobá.

Sur ce, Tunkuruchu Iki me tourna le dos et nous quitta en entraînant d’autres prêtres avec lui. C'est curieux j'avais de la peine pour lui en le voyant aller. Il y avait eu une fatalité et de la douleur dans ses propos; j’étais convaincu qu’il savait quelque chose, un secret qu’il ramenait et désormais gardait avec lui.

Le prêtre qui m'avait été sympathique conclut :

- J’admets qu'il y a un risque à laisser aller cet homme mais je vois un plus grand risque encore si nous l'empêchons d'effectuer la mission qu’il lui a été confié par la « U Kolel Cab », la Grand-mère la Terre, elle-même. Vous tous l’avez vu comme moi!

Le groupe de Cruzobs réagit fortement. Cela ne faisait pas l'unanimité. J’étais maintenant résolu à me battre s’il le fallait afin de continuer. J’étais convaincu que le sort de Chibirias dépendait de cette quête.

Le prêtre leva sa main avec autorité et les laissa se calmer avant de reprendre son discours :

 - Ceci ne sera pas que sa quête personnelle; c'est aussi la quête de notre peuple car « Kiichpam Kolel », la belle Grand-mère nous a aussi parlé. Nous avons notre responsabilité dans ce qui a été et ce qui doit venir. Cette tâche ne sera pas laissée à cet homme seulement, car un de nous restera avec lui.

Son regard se posa sur Saul toujours concentré à me traduire ses mots et qui n’avait pas saisit le propos implicite du prêtre. Saul regardait sans comprendre autour de lui semblant attendre tout bonnement qu’un volontaire se manifeste. 

Piero lui souffla : Kin Balam!!!

-Quoi ? Moi ? s’exclama Saul incrédule.

Le prêtre dit oui en hochant la tête et lui dit gentiment :

- Oui, si tel est ton désir Kin Balam, fils de Papah et qu’aucun ne s’y oppose ! Il me semble que tu as déjà été tout désigné par les dieux à cette tâche !

Je vis qu’une grande partie de l’audience approuva silencieucement. Je réalisai à quel point le nom de Papah était respecté et que cela rejalissait sur le jeune Saul.

Je regardai à mon tour Saul avec insistance en espérant qu'il finirait par répondre.

Le jeune maya finit par balbutier :

-! He’le’ (Qu’il soit ainsi !) Oui, je le veux !

-He’le’!dit le prêtre avec allégresse.

- He’le’! répétèrent plusieurs des prêtres.

Je compris qu’a cet instant solennel, Saul avait été confirmé dans le cercle restreint des initiés de la Croix.

Le prêtre examina les artefacts que j’avais dans mes mains et insista :

- Pa’tak tech ! (Ceci devrait rester avec vous !)  Xiik tech utsil! (Bonne chance !)

Il cria ensuite aux derniers prêtres :

- Kó’one’ex ! (Allons-y tous !)

L'audience des prêtres se dispersa ne laissant derrière eux que les gardiens et ceux chargés de prendre soin de la Sainte Croix.

Je restai derrière alors Piero et Saul firent leurs adieux respectifs. Je saluai Piero une dernière fois.

Nous retrouvâmes le village et la voiture. Saul lui semblait au contraire déborder d'énergie. Il était surexcité et semblait dans l’esprit de célébrer. Je sympathisais avec son enthousiasme. Ce qui c'était produit cette nuit était tout à fait extraordinaire mais je me sentais en même en même temps draîné, vidé de mon énergie.

-Tu as tout entendu et vu la même chose que nous? L'arbre, la belle grand-mère? questionna Saul?

- Oui!, parvins-je à dire tout simplement.

- Papah avait raison: les anciens dieux n'ont pas oublié les mayas! Ils sont venus nous parler! s'exclama Saul toujours sous l'émotion.

Une chose me tracassait : Saul et les autres n’avaient ni vu le baccab ou mon shaman. J’étais le seul apparement à avoir été concient de leur existence. Mon réflexe était encore d’envisager qu’ils n’étaient peut-être qu’un mirage, un onirisme crée par mon esprit dérangé ou par une drogue que les Mayas m’auraient refilée. Je réalisais que d’accepter la réalité de mon Shaman et du Bacab exigeait de moi beaucoup plus de bravoure que de tout simplement tout nier. C’était un acte de foi.

-La dame en noir, qui était-elle? demandais-je à Saul.

- Nous l'appellons la belle grand-mère ou la grand-mère de la Terre répondit Saul. Je crois personnellement qu'elle était une manifestation d'Ix Chel. C'est la première fois à ma connaissance qu'elle se manifeste ainsi!

- C'est drôle, j'avais un autre nom nom en tête, mais j'ai oublié maintenant! Et qu’en est-il pour Xaman Elk, le nom mentionné par Tunkuruchu Iki?

- Il est le dieu maya de l’Étoile polaire et du Nord.qui  protège et guide les voyageurs. Il était même considéré comme l’accompagnateur de l’âme des morts dans l’au-delà.  Il est le dieu au visage enluminé, celui qui orchestre le mouvement des objets célestes.

Mon shaman et Xaman Elk? Je l’avais tout d’abord connu dans l’arctique québequois et les visions qu’il m’avait données et ses motivations :  tout cela prennait un certain sens.

Je devais admettre que ce rapprochement avait pour moi une cohérence comfortante qui dissipa mes incertitudes. Il ne restait dans mon âme même pas l’ombre d’un doute. Mais même si cela donnais des éléments de réponses, il y avait maintenant tant de nouvelles questions et de chose qui me restaient incompréhensibles. Je regardai Saul qui conduisait  réalisant que je ne pouvais encore rien partager de tout cela avec lui. Le vieux sage m’avait avertit que Saul n’était pas encore prêt pour certaines choses.

Je me calai dans mon siège. Le ciel était encore noir, c’était toujours la nuit mais je n’avais aucune idée de l’heure.

- Merci d’être resté avec moi au travers de tout cela ! dis-je au jeune Maya tout simplement.

- Tu es désormais pris avec moi que tu le veuille ou non ! plaisanta Saul.

Alors que nous nous quittion la localité de Muyil, une idée me trotta dans la tête. Je pris une carte et localisai les communautés des Cruzobs. Leur village ne figurait même pas sur la carte. J'approximai sa position. Comme je l'avais supposé ce village perdu, Chan Santa Cruz et Tixcacal Guardia formaient une ligne interceptée par l'axe de l'alignement de Tulum et Chunyaxche formant un "T", une représentation de la croix des Mayas. Ce n'était pas une coincidence, je comprenais maintenant pourquoi Saul nous avait amené explorer ces lieux avec le compas. Mis à part à Tulum, nous n'avions rien trouvé; pourquoi? Était-ce parce-que les autres artefacts avaient été déjà récupérés? J'en doutais fortement car le compas indiquait toujour une direction précise vers le sud. Je considérai que la position des objets était intimement liée au baccabs, les fils d'Itzamna placés aux quatre coins du monde. Les Cruzobs avaient été acculés et contraints dans une région sauvage, éloignée et restrainte du Yucatan par les conquérants espagnols et les autorités mexicaines. Le monde Maya n'était pas pas limité qu'aux Cruzobs: il était beaucoup plus vaste. Les baccabs devaient donc être étendu sur un grand territoire. J'en discutai avec Saul; il avait eu déja la même intuition. Il ajouta avec excitation qu'il croyait que les baccabs bornaient plus précisément le monde d'Itzamna.  Je ramenai l'attention de Saul sur la route lors qu'il dérivait sur la voie de service en construction.

L’horizon à l’est palissait à vue d’œil et augurait le crépuscule du matin lorsque nous finîmes par retrouver le portail de l’Allure. Le gardien du portail nous reconnus et nous laissa passer tout en nous saluant. J’étais complètement naze. Saul s’occupa de rendre les clés de la voiture de location au lobby avant de retourner à ses quartiers.

Je rejoignit ma chambre en me traînant les pieds. J’étais presque rendu à ma porte lorsque je la vis sur la plage en train de comtempler l’horizon ses mains jointes reposant sur bâton serpentin. La Dame en Noir contrastait avec la mer qui s’éclairait doucement de cette douce lueur qui précède l’astre du jour.  Je m’approchai d’elle alors qu’elle scrutait le tableau que peignaient les tons brillants de violets, roses et orangés de l’aube naissante. Les premiers rayons de du soleil qui émergeait des eaux allèrent à sa rencontre. Elle était resplendissante dans l’aurore qui arrivait. La scène me sembla familière et était sans manquer de me rappeller ma rencontre avec Chibirias à Playa del Carmen. Étais-ce une coincidence ou par dessein? Il était évident qu’elle était ci pour moi.

Je me rapprochai et lui demandai timiditement qui elle était.

Elle me répondit chaleureusement :

- ts’ahbil! (une amie!)

Elle se tourna vers moi et me pris la main :

- Tech tu Tehtik t’ulikpach?  (Tu choisis de continuer?)

J’avais déjà pris ma décision et lui assurai.

- Oui, je le veux. Je le dois!

Elle me souria, un beau sourire débordant de tendresse et les yeux pétillant de fierté :

-Hach uts! (Très bien!) .Cha in wantikech! (Laisse-moi t’aider!)

Elle leva sa canne et causa une impression dans le sable suivi par d’autres pour former quatre points symétriques. Elle les assigna aux quatres points cardinaux. Lak’in (est), nohol (sud), ckik’in (ouest) et xaman (nord). Elle renomma ensuite les points  Hobnil Kan, Cantzicnal Cauac, Hozanek Ix et Saccimi Mulzac. Je  compris qu’elle référait aux quatre bacabs placés par Itzamna et délimitant son monde. Elle évoqua successivement avec chacun des points Zamá; Xuk Nohol; Ohk’in peten et K’una Xaman.

Seul le nom de Zamá m'était familier et lui nommai Hobnil en lui montrant la direction des ruines de Tulum. Elle était ravie que j’avais compris. Elle m’avait confié les lieux assignés à chacun les bacabs.

 

Je fléchissai la tête en reconnaissance. Je vis mon shaman qui observait la scène attentivement d’une certaine distance.

À partir de ces quatre points, la Dame en noie dessina deux lignes perpendiculaires formant la croix des Mayas. En pointant l'intersection des lignes elle mentionna: Wahahchan’Bal, la maison de l’arbre de vie. C’était le but ultime de la quête.

Je la remercia dans sa langue :

- Dyos bootik!

Elle me retourna la politesse.

- Dyos ku kanantech!

- Koox beye’! (Allons par ici)me dit-elle.

Elle me ramena à ma chambre. J’étais vraiment intrigué. Elle ouvrit la porte que j’avais pourtant verouillé sans effort et pénétra. Je ne m’attendais vraiment pas à cela. Je la suivit. Mais quelque chose n’allait pas. Il n’y avait pas d’interrupteur pour les lampes ou meubles. L’intérieur était vaste et clair-obscur. Ce n’était définitivement pas ma chambre.

Je me retrouvai dans une grotte. Je réalisai alors que mes sens s’ajustaient que j’étais plutôt dans un sous-sol. Une colonne de lumière illuminait les lieux. Je réalisai qu’elle provenait simplement de rayons de soleil acheminés depuis la surface par un puits hexagonal de lumière. Nous étions le jour.  Je m’efforçai de ne pas raisonner mais de me détendre et me laisser complètement intégrer à la scène. Je n’étais pas seul. Un cercle de douze mayas, étaient assis autour dela lumière accompagnant Shaman et de la Dame en noir.   Ils étaient habillés de façon élaborée ce qui démontrait un statut important. Certains d’entre eux étaient entourés de codex et parchemins.

La Dame en noir disait qu'ils étaient toujours venus ici en paix, hôtes de cette ville, en rappel du « popol na », dans l’esprit de la consolidation de leurs alliances. Ils avaient été toujours présents pour les rencontres à la fin des cycles de 52 années solaires, lorsque le cycle rituel de 260 jours coïncide avec le calendrier solaire de 365 jours, ainsi que pour les autres évènements spéciaux.  Les représentants des différentes cités états royaux mayas réunis avec les prêtres, sages et astronomes des autres peuples, tels que les anciens de Teotihuacan, la Grande cité des Roseaux, les Nahuas, Zapothèques, Mixtèques, Toltèques et autres peuples connus, venaient ici afin de discuter et d’ajuster parfois leurs calendriers respectifs, de parler du ciel et de ses astres, des arts et des dieux. Ils avaient toujours fait ainsi pour aider les échanges, commerces, influences, politiques et connaissances de leurs peuples. Cette tradition a perdurée pendant plus des trois Baktuns. Pendant longtemps ceux de la Grande cité des Roseaux avaient gouverné le peuple du Maïs. Avec la chute de Teotihuacan se termina leur influence et pendant plusieurs générations les Mayas assumèrent seuls leurs destins et prospérèrent. Un autre peuple de chichimèques sanguinaires, se donnant le nom "d'Artisans", tentaient à son tour de s'imposer sur tous les peuples connus de la terre.

La Dame en noir m’expliqua que c’était dans ces lieux qu’ils avaient accepté d’abandonner le rapport de leur calendrier au compte long afin de favoriser les échanges, le commerce, forger des influences politiques et accomoder ces chiens de barbares qui qui saisissaient à peine les bases des mathématiques les plus fondamentales et qui ne pouvaient pas comprendre les subtilités du  compte long. Sans les enseignements originaux d’Itzamna ils n’étaient pas mieux que ces chichimèques car le calendrier est l’enseignement sacré d’Itzamna; il est un des plus grands héritages qu’il a légués. La date d’origine est essentielle; elle était une ancre dans le flot du temps. Renier cette date allait à l’encontre des coutumes, des traditions; c’était pour le peuple du maï thahir ses origines et renoncé àa tout son passé écrit. 

Mon shaman l’interrompit.

- Plusieurs aussi avait des craintes face à la terminaison prochaine du calendrier et de la  fin du monde qu’elle apportait.. Ils croyaient  que d’arrêter le compte long pourrait permettre d’éviter la catastrophe annoncée. Il est ridicule de penser que l’on peut arrêter le cours du temps et du destin pas plus que le cours du soleil. Le calendrier ne causera pas le malheur prochain; il ne fait que l’annoncer!

Un vieillard lança ensuite une roche en l’air qu’il regarda retomber sur le plancher de dalles de pierres

Il commenta à la suite de sa démonstration :

- Tout ce qui monte, doit redescendre ! Ce qui a été élevé par l’homme devra tomber. Je vous répète ici que la fin de notre monde est proche. C’est la nature des choses tels qu’élaborée par Hunab Ku, le père d’Itzamna : le vieux monde devra être détruit pour laisser place au nouveau. Il a été toujours ainsi, bien avant que se soit ouvert le premier regard de l’homme. Un grand cycle universel doit se terminer avant qu’un nouveau recommence mais si le passé est oublié, le malheur sera  que ce qui a été sera de nouveau. Il n’y aura rien de neuf sous le soleil.

La dame en Noir approuva et nomma  le Shaman “Mahucatah Uac-metun-ahau Yax-coc-ahmut” ce qui signifie "Nom Distingué du Seigneur de la Roue des Mois et Premier à Savoir ou à Entendre les Évènements". Elle s’adressa ensuite à moi :

- Tu dois te demander : Si tout doit tomber, à quoi sert de se sacrifier ? Car si tout doit être effacé par le temps éventuellement, même un miracle ne saura persister! Je te réponds qu’il faut faire cela pour qu’il y ait l’espoir de la  réconciliation, l’espoir  pour quelque chose de meilleur.  Autrement, tout ce qui survivra pendant un temps de la gloire de nos  peuples ne sera que des ruines de pierres!

 

Chibirias ou son Vigil m’avaient déjà dit quelque chose qui abondait dans ce même sens.

Je remarquai pour la première fois le médaillon de terre cuite peinte aux couleurs vives qu’elle portait à son cou, un médaillon de terre cuite et peint avec un Iguane à la gueule ouverte et un soleil, un des icônes d’Itzamna. Il s’agissait bien du même médaillon que m’avait confié par Chibirias.  Le même médaillon pour lequel j’avais vu Dzacab Chich iik’ Paal  payer de sa vie la préservation de son secret au puits sacré de Chichen Itza.

- Qui êtes-vous? lui redemandais-je. Elle me souria gentiment au lieu de répondre.

Une jeune femme toute excitée descendit en annonçant "Toh Pepem! Beora ! Beora !" ce qui voulait dire « Toh Pepem, maintenant, maintenant ! ».

En arrivant devant  la Dame en noir, la jeune femme figea et se prosterna.

La Dame en Noir, qu’elle avait nommé Toh Pepem, retourna le salut poliment avant de procéder dans l’escalier escorté par la jeune femme. Je les suivis.

La vision autour de moi était éblouissante, époustouflante. Je n’étais sûrement plus à Tulum. Le soleil m’aveugla à la sortie des catacombes et il me sembla bizarre. Je réalisai que son disque n’était plus parfaitement circulaire, il était entamé par un croissant sombre. Je compris que l'excitation concernait le fait que l’éclipse solaire annoncée soit effectivement en cours.

Une fois mes yeux adaptés à la clarté, je réalisai que j’avais émergé tout près d’une série d’entrées souterraines dans la colline et qu’il y avait des murs fortifiés extérieurs. Je remarquai une série de grandes structures, prenant appui sur un grand mur adjacent de soutènement de 15 mètres de haut. J’apercevais le terrain de balle adjacent d’une longueur de 90 mètres qui était vraiment exceptionnels par rapport à tout ce que j’avais vu jusqu’ici en ce que l’un de ses côtés présentait la pente coutumière, tandis que l’autre consistait en un mur massif, de 9 mètres de haut, faisant office de mur de soutènement pour la plateforme qui le surplombait. Le terrain était superbe, mais on n’y jouait pas, quelques enfants et adolescents y étaient debout, regardant le ciel les yeux partiellement masqués par leur main devant le disque solaire couvert à moitié par la lune.

Par la position relative du soleil, je m’orientai. J’estimai que je devais être à l’extrémité Nord de la ville. Nous montions vers la ville accessible uniquement via deux portiques fortifiés et. De mon point de vue je pouvais constater que la ville était perchée sur une série de collines naturelles bâtie sur différentes plateformes artificielles dont la plus haute constituait le cœur de la ville. 

Il ne s’agissait pas d’une cité en ruine mais d’une ville vibrante avec ses couleurs fraîches, son architecture magnifique. Le stuc était intact d’un blanc éclatant, les murs étaient parfois également peints rouges ou noirs avec des touches çà et là de couleurs orange, vert, ocre, indigo et turquoise.  Je devinais la présence de calcite comme base pour la peinture et pour la couleur blanche, d’hématite dans les rouges, de carbone pour les noirs ainsi que de d’autres pigments naturels. Tous étaient habillés autour de moi avec ce que j’imaginais des vêtements traditionnels. Ils ne se préoccupaient pas de moi, je ne semblais pas exister pour eux.

Je grimpai jusqu’à une enceinte emmurant les plus hauts quartiers de la ville. Pour atteindre ce quartier, il était nécessaire d’utiliser une échelle ou de recourir comme Toh Pepem à un monte-charge primitif formé d’une simple plateforme reliée à des câbles supportés par une potence et poulie et tiré par un treuil.  Il n’y avait aucune route, rue ou escalier qui menait autrement à cette plateforme.  Cela confirmait la nature spéciale et privée de cet endroit qui était un énorme tertre artificiel.  À l'intérieur de cette cour murée deux structures pyramidales s’élevaient au milieu de la place centrale.

Il y avait un quartier à l’est de luxueux de patios et de résidences interconnectées. Il s’agissait sûrement de résidences pour la classe élite des dirigeants de la ville. Une acropole plus importante était pour sa part érigée sur une plate-forme de six mètres de hauteur à l’ouest de la place principale. Elle se composait d’une série d’édifices disposés autour d’un patio central entouré de pièces latérales. Je pouvais également voir des jardins fleuris et arbres fruités dans les patios, décrépis par le manque évident d’eau.

Je remarquai un groupe de femmes observant l’éclipse en regardant la projection de la lumière du soleil depuis une feuille d’écorce percée. Certaines d’entre elles notaient les soigneusement les différentes phases du phénomène et l’inclinaison du soleil par rapport à l’horizon.

L’éclipse recédait. Elle avait été partielle, le soleil avait été occulté par plus de la moitié, mais moins que les deux tiers de son disque.

La vision changea de nouveau. Nous avancions dans la place centrale de la ville, passant la première pyramide décorée par de grandes peintures murales et incluant des représentations de prêtres, souverains et astronomes certains étant typiquement mayas alors que d’autres figures plus récentes ne l’étaient visiblement pas. Une vingtaine de guerriers mayas se présentèrent à Toh Pepem en ayant leurs grandes épées dentées d’obsidienne sorties et leurs lances dressées. Sept d’entre eux étaient à moitié nue et semblaient effectivement être des barbares vils et aguerries. Malgré leurs airs d’intraitables, ils ne pouvaient difficilement masquer leur nervosité. Un homme fier, à la stature élancée et puissante se détacha de leur groupe. Il était habillé simplement d’une peau de jaguar autour de la taille. Un masque noir était peint autour de ses yeux et des bandes blanches et rouges étaient apposés sur son corps le rendant encore plus intimidant. Il me rappelait immanquablement le Vigil de Chibirias. Il était Camaxtli Kan Munyal (Camaxtli le Serpent des Nuages), héros des Nonoalcas, né à Huaxteca et libérateur de Cholula. Près de lui, il y avait un tout jeune homme anxieux et fier. Il n'était pas encore considéré un guerrier tout comme son père, car il n'avait jamais encore fait couler le sang de l'ennemi. Je connaissais aussi son nom : Ts’unun Noho ce qui voulait dire "le Colibri du Sud".

Dès qu'ils reçurent la bénédiction de Toh Pepem, les guerriers s'empressèrent de partir. Je les suivis. Ils se dissimulèrent dans les remparts de la haute plate-forme sans faire de bruit. Je remarquai les femmes également armées à l'affût, cachées derrière les fortifications. Ils ouvrirent le grand portail donnant accès à leur cité et attendirent.  Leur tension était forte ; j'empathisais avec leur anxiété.

Je vis alors l'ennemi pénétrer dans la Basse-Ville fortifiée. Ces barbares entrèrent dans un grand fracas avec leurs cris de guerre.  Ils ne trouvèrent personne ; ils ne rencontrèrent aucune résistance. Seul un grand silence les accueillit. De leur point vu, la ville assiégée avait finalement capitulée et été abandonné. Ils hurlèrent des injures et provocations tout autour d’eux mais ne suscitèrent aucune réaction.

Une autre vague de barbares entra d'abord méfiante ensuite triomphante. Une jeune femme les joignit et leur ordonna de calmer leur célébration. Une très belle femme, son visage peint avec un motif rappelant celui de cloches sur ses joues. Elle avait un air de famille avec le jeune guerrier que j'avais vu auparavant. Ich Bon Chu Tsab était son nom. La reine sorcière était accompagnée par un jeune sorcier : il était son conseiller et son amant. Telle une ombre belliqueuse, il était toujours à ses côtés. Il soufflait quelque chose à l'oreille de sa reine.  Elle était d’accord; elle aussi devinait un subterfuge. Mais il était trop tard, les portes de la ville se refermèrent derrière eux, les prenant tous au piège. 

Les propulseurs, les atlatls de la ville lancèrent leurs projectiles telle une nuée mortelle obscurcissant le ciel. Les lances tombèrent sur les envahisseurs, foudroyant plusieurs d'entre eux sur place. Les guerriers de la ville répétèrent leur attaque de missile plusieurs fois, jusqu'à ce que le nombre des centaines de l'armée hostile fut considérablement réduit. Les hommes et les femmes descendirent alors et se jetèrent sur l'ennemi pour combattre au corps à corps en les chargeant, frappant, transperçant et écrasant leurs ennemis avec leurs armes d'obsidienne, de bois et de pierres. Les femmes me surprirent par leurs prouesses et férocité ; elles faisaient des guerrières absolument redoutables.

Le reste du combat fut bref. La stratégie élaborée par Toh Pepem et les siens fonctionna parfaitement.

J'observai alors le jeune Ts’unun Noho tout couvert de sang, hurlant un cri de victoire en brandissant à bout de bras son trophée, la tête fraîchement décapité de la reine-sorcière, sa propre sœur.

Toh Pepem grimaça et détourna son regard, tout à fait dégouttée.

Camaxtli Kan Munyal ne montra aucune fierté pour son fils ; il désapprouvait au contraire d'un regard triste et dur.

Cela ne déconcerta nullement le jeune guerrier qui alla rejoindre les autres guerriers occupés à achever sans aucune pitié le reste de leurs ennemis.

Je vis également le consul de la sorcière, terré dans l'ombre. Il avait donc réussi à échapper au massacre des siens. Il sembla curieusement ravi de la situation. Je croisai son regard, il n'était pas humain. Ses yeux étaient ceux d'un serpent ! Ils se fixèrent sur moi d'abord surpris, curieux et de plus en plus courroucé.

Avant que je puisse vérifier qu'il était vraiment conscient de ma présence, je me retrouvai à une autre pyramide dont la décoration était des plus élaborée. Il n’y avait aucun doute concernant l’entité à laquelle cette structure était dédiée. Les quatre façades étaient sculptées en haut-relief et sur chacune d’elles se trouvaient deux serpents géants lovés ondulant avec un glyphe leur sortant de leur gueule. Des personnages assis y étaient aussi découpés associés à des prêtres ou de grands chefs de clan. Certaines de ces figures étaient accompagnées de symboles. Sur la partie supérieure de la structure se trouvaient d’autres représentations identifiables à des guerriers par leur casque et couvre-chefs militaires et leurs armes incluant le propulseur, l’atlatl. Il y avait aussi une variété d’autres décorations incluant une frise de coquillage à chacune des corniches. La pyramide était couronnée par une corniche évasée où se trouvait une autre structure, que je présumai un temple.  Je pouvais apercevoir du sommet de la pyramide de vastes quartiers plus bas en direction du Sud ainsi qu’une autre structure pyramidale dans les niveaux inférieurs.

J'aperçus Camaxtli Kan Munyal qui supportait une femme monstrueusement enceinte qui peinait à monter l'escalier, une marche à la fois. Son visage,déformé par le masque de douleur et de la souffrance, dégoulinait de sueur et

Camaxtli Kan Munyal quêta urgemment Toh Pepem qui était assise sur un trône de Jaguar avec un entourage de prêtres blancs. Toh Pepem fit alors signe à l’homme de se rapprocher et d’amener la femme avec lui. Elle se leva et se dirigea vers la femme enceinte à peine consciente en palpant son ventre. Elle était alarmée ; quelque chose visiblement n'aillait pas.      

Je vis une profonde inquiétude dans les yeux de Camaxtli. Espérait-il que celle qui pouvait accomplir de tels prodiges que de prévoir les temps où le soleil cacherait son radieux visage puisse aussi sauver la vie de sa femme et de son enfant ?

Toh Pepem se mordit la lèvre, soupira et ordonna sans hésitation qu’il place la femme enceinte sur son trône et commanda des draps. Elle tâta de nouveau le ventre énorme, prêt à éclater. La femme qui ne semblait pas Chichimèques par ses traits, réagissait à peine à bout de force.  Du sang s’écoulait à profusion du vagin, beaucoup de sang. Papillon d’Obsidienne lui donna quelque chose à mâcher qu’elle sortit d’un petit sac médicinal qui je présumai avait des effets narcotiques car le masque de souffrance de la femme s’estompa et ses traits se relachèrent.

 

Toh Pepem s’adressa à Camaxtli, je compris quelle disait le nombre deux avec ses doigts. La femme attendait donc des jumeaux ce qui causait des complications. Toh Pepem ajouta gravement quelque chose qui bouleversa le grand guerrier; je devinais que Toh Pepem lui avait expliqué la gravité de la situation. Sa compagne était trop proche des portes de la mort pour qu'elle puisse faire quoi que ce soit. Elle ne pouvait qu’aider à réduire ses souffrances. Elle pouvait par contre peut-être sauver ses bébés.

Elle invita le guerrier à s’approcher pour qu’il puisse constater par lui-même.

Toh Pepem lui réitéra que sa femme ne survivrait pas la mise au monde de ses enfants.

L’homme ne dit pas un mot. Il la comprenait.

Il se plaça tout prêt d’elle en lui serrant fermement la main de sa compagne en caressant doucement son visage. Il la regarda tendrement dans les yeux remplis de tristesse.  Il lui dit en forçant un sourire qu'elle ne lui avait pas fait un mais deux enfants qui vont venir au monde et que si elles étaient des filles qu’elles seraient certainement aussi belles que leur mère.

La femme força péniblement un sourire. Son visage s’éteignit peu de temps après. Sa main devint molle et lâcha prise. L’homme ferma les yeux et se crispa.

Toh Pepem entra en action assistée par deux autres femmes. Elle n'avait que peu de temps afin d’empêcher que les enfants soient entraînés à la suite de leur mère dans la mort.

Elle prit une fine lame d’obsidienne qu’elle planta d’abord tout doucement dans l’abdomen de la femme et ensuite plus profondément en s’assurant qu’elle ne risquait pas de blesser un des enfants non nés. Elle pratiqua ainsi une incision horizontale juste au-dessus poil pubien de plus de vingt centimètres de long. Sans hésitation, Papillon d’Obsidienne plongea sa main directement dans les entrailles exposées, tassant les organes obstruant l’ouverture. Elle saisit de nouveau le couteau d’obsidienne pour inciser soigneusement l'utérus et son feuillet péritonéal et élargit l’ouverture avec ses doigts. Elle extrait un premier enfant exerçant avec une main une pression sur le fond utérin tout en guidant avec son autre main le nouveau-né lors de sa sortie. Elle coupa promptement le cordon ombilical et induit la respiration du nouveau-né avant de confier le nouveau-né à son père. Elle s’empressa ensuite de sortir le deuxième des bébés, mais ce fut qu'au bout de laborieux efforts qu'elle réussit à l’extirper des entrailles du cadavre de sa mère. Elle examina le deuxième enfant et je devinai par son expression concernée qu’il devait avoir subit des séquelles même si tout n'avait pris que quelques minutes.

Ce n’était sûrement pas le premier accouchement par césarienne qu'avait fait Toh Pepem.  Elle devait être une sage-femme et guérisseuse. Elle avait produit deux garçons bien vivants.

Papillon d’Obsidienne présenta ses mains sanglantes que l’on s’empressa de lui laver et essuyer. Elle s’écrasa sur un siège visiblement drainé par son intervention.

Je songeai au symbole de ces deux enfants nés au temple du serpent à plume, le couteau d’obsidienne n’ayant pas pris la vie comme les rites sacrificiels dont j’avais entendu parler, mais ayant au contraire donné la vie.

Camaxtli regardait, les yeux mouillés et le souffle court, la dépouille de la mère de ses nouveaux enfants. Papillon d’obsidienne s'approcha de lui, mis une main sur son épaule et offrit de nouveau ses condoléances. Le grand guerrier se retourna, il ne pouvait s’empêcher de pleurer. Toh Pepem le serra doucement dans ses bras et le réconforta avec toute tendresse qu'une mère était capable pour son fils.

Toh Pepem remarqua la jeune disciple qui s'occupait des nouveau-nés.

Elle était belle comme une fleur fraîche et charmante par son innocence.  Elle calmait les pleurs d'un des bébés jumeaux en le berçant doucement dans ses bras.

Toh Pepem lui signala de s'approcher et lui demanda d'être mère pour ses petits-fils. 

Elle accepta gracieusement l'honneur qui lui avait été fait. Elle s’appelait Lol K’uk’um (Fleur de Plumes précieuses) et fut présentée au roi guerrier.

Toh Pepem regarda attentivement les bébés. Le premier était parfait. Elle passa au deuxième des nouveau-nés aux pieds légèrement difforme. Il était tout même vigoureux et fort. Il était en détresse, inconsolable comme-ci il était conscient de la mort qui était passée. Toh Pepem enleva son médaillon qui’elle montra au nouveau-né. Elle le fit virevolter devant le visage de l’enfant qui écarquilla ses yeux tout grand et oublia sa peine. Elle mit le médaillon au cou de l’enfant. Elle l’avait choisi comme gardien et héritier de ses secrets.

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/ab/Itzamna-Lawrie-Highsmith.jpeghttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/35/Estela_de_Madrid_%28Museo_de_Am%C3%A9rica%29_01.jpg
Un des fils d'Itzamna, un des quatre bacabs.

Mayan and Sacred tree par Bill Liao

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/47/Chan_Santa_Cruz_Maya.gif

 


Par A. Saint - Publié dans : récits
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