Je me retrouvai dans une grotte. Je réalisai alors que mes sens s’ajustaient que j’étais plutôt dans un sous-sol. Une colonne de lumière illuminait les lieux. Je réalisai qu’elle provenait simplement de rayons de soleil acheminés depuis la surface par un puits hexagonal de lumière. Nous étions le jour. Je m’efforçai de ne pas raisonner mais de me détendre et me laisser complètement intégrer à la scène. Je n’étais pas seul. Un cercle de neuf hommes et de trois femmes, tous mayas, étaient assis autour de moi. Ils étaient habillés de façon élaborée ce qui démontrait un statut important. Certains d’entre eux étaient entourés de codex et parchemins. La dame noir y était, tout à fait identique qu'à son apparition chez les Cruzobs.
Je réalisai que je n’avais aucun contrôle sur ce qui se passait ; j’avais beau essayer de parler ou de bouger mais rien à faire. Il m’était évident qu’ils ne me voyaient pas et qu’ils ne m’entendaient pas non plus. Je n’existais pas pour eux. Je réalisais que cette réalité virtuelle n’était que le défilement d’un film en cours que je voyais au travers des yeux d’un personnage.
La dame en noir disait qu'ils étaient toujours venu ici en paix, hôtes de cette ville, en rappel du « popol na », dans l’esprit de la consolidation de leurs alliances. Ils avaient été
toujours présents pour les rencontres à la fin des cycles de 52 années solaires, lorsque le cycle rituel de 260 jours coïncide avec le calendrier solaire de 365 jours, ainsi que pour les
évènements spéciaux. Ils étaient les représentants des différentes cités états royaux mayas réunis avec les prêtres, sages et astronomes des autres peuples, tels que les anciens de
Teotihuacan, la Grande cité des Roseaux, les Nahuas, Zapothèques, Mixtèques, Toltèques et autres peuples connus, afin de discuter et ajuster si il y avait nécessité leurs calendriers, de parler
du ciel et de ses astres, des arts et des dieux. Ils avaient toujours fait ainsi pour aider les échanges, commerces, influences, politiques et connaissances de leurs peuples. Cette tradition
perdurait depuis trois Baktuns. Pendant longtemps ceux de la Grande cité des Roseaux avaient dirigé le peuple du Maïs. Avec la chute de Teotihuacan se termina leur influence et pendant plusieurs
générations les Mayas assumèrent seuls leur destin et prospérèrent. Un autre peuple de chichimèques sanguinaires se donnant le nom "d'Artisans" tentaient maintenant de s'imposer sur tous les
peuples connus de la terre. Ils rejetaient les valeurs et l'héritage des peuples du sud. C'est ainsi que fût d'abandonné le Compte Long pour complaire aux conquérants.
Je saisissais mieux le contexte du long calendrier qui avait été perdu pour accommoder les autres cultures tel que mentionné par la dame en noir.
Je me rappelais alors de son nom de son nom : Toh Pepem (Papillon d’Obsidienne). Je n'avais aucune idée de comment je pouvais savoir cela.
Un vieillard lança ensuite une roche en l’air qu’il regarda retomber devant eux sur le plancher de dalles de pierres. J'examinai ce très vieil homme au petit corps courbatu et âgé couvert d’une simple robe blanche de coton, ses mains brunes complètement ridées.
Il s’appelait pour ceux qui l’entourait “Mahucatah Uac-metun-ahau Yax-coc-ahmut” ce qui signifie "Nom Distingué du Seigneur de la Roue des Mois et Premier à Savoir ou à Entendre les Évènements".
Il commenta à la suite de sa démonstration :
- Tout ce qui monte, doit redescendre ! Ce qui a été élevé par l’homme devra tomber. Je vous répète ici que la fin de notre monde est proche. Le grand cycle universel se répètera et ce qui a été, sera de nouveau. Nous ne pouvons rien y changer, c’est la nature des choses tels qu’élaborée par Hunab Ku, le père d’Itzamna : le vieux monde devra être détruit pour laisser place au nouveau. Il a été toujours ainsi, bien avant que se soit ouvert le premier regard de l’homme.
Il y eu des chuchotements dans le groupe.
Mahucatah continua :
- Vous devez vous demander : Si tout doit tomber, à quoi sert de se sacrifier ? Car si tout doit être effacé par le temps éventuellement, même un miracle ne saura persister. Je vous réponds qu’il faut faire cela pour qu’il y ait un futur, une nouvelle création. Autrement tout ce qui risque de survivre de nos peuples ne sera que des inscriptions dans la pierre des stèles ! Vous comprendrez alors que nous devons empêcher l’héritage le plus sacré d’Itzamna de tomber entre des mains indignes ! C’est notre devoir ! Vous retournerez tous à la première occasion à chacune de vos villes d’origine. De là, vous devrez vous en remettre entre les mains des Itzamna, Ix Chel et de leurs fils respectifs sur qui repose le poids des cieux eux-mêmes depuis les quatre coins de notre monde.
Il leva son bâton serpentin et sa pointe d'un bâton une impression, encore, encore et encore une fois sur le sol. Quatre points étaient ainsi formés, symétriques mais non équidistants. Ils représentaient les quatre baccabs placés par Itzamna et délimitant son monde ; Kan, Cauac, Ix et Mulzac. Sa main chétive et tremblante était supportée par Toh Pepem. A chacun des points, ils nommèrent de nouveau dans leur rituel les baccabs un à un.
Mahucatah et de Toh Pepem présentèrent encore les points dessinés sur le sol. Ils les nommèrent successivement Zamá, Xuk Nohol, Ohk’in peten et K’una Xaman. Seul le nom de Zamá m'était familier, il correspondait à Tulum. Je compris qu'il s'agissait de localités, des lieux assignés à chacun les baccabs.
L’audience fléchissait la tête. Ils avaient bien compris.
À partir de ces quatre points, Mahucatah et Toh Pepem dessinèrent deux lignes perpendiculaires formant la croix des Mayas. En pointant l'intersection des lignes ils mentionnèrent: Wahahchan’Bal, la maison de l’arbre de vie, l’endroit où les baccabs redressèrent le ciel après le dernier grand cataclysme.
- Je savais que ce jour viendrais dit tristement Toh Pepem. Je vais redonner ceci. Il est temps qu’il soit passé à une autre génération !
Elle détacha une petite chaîne autour de son cou et mis dans la main de Mahucatah un médaillon qui y était attaché, un médaillon de terre cuite et peint avec un Iguane à la gueule ouverte et un soleil, un des icônes d’Itzamna, le médaillon confié par Chbirias.
Le vieil homme appela à lui le plus jeune des mayas.
Il dit le souffle rauque :
- À toi Chich iik’ Paal, je confie ceci que tu passeras à ton fils lorsqu’il en aura l’âge et qu’il donnera lorsqu’il en sera temps à son propre fils. Il en sera fait ainsi entre générations jusqu’au temps du retour d’Itzamna et des hommes véritables dignes de son héritage. Quiconque qui voudra retrouver l’héritage des hommes véritables devra être confronté au baccabs. Il devra mériter l’approbation de chacun d’entre eux avant de posséder la clé et de pourvoir accéder à cet endroit sacré.
Le jeune disciple maya se prosterna de façon révérencielle tout en prenant le médaillon qui lui était présenté, un médaillon en terre cuite, le même qui m’avais été confié par Chibirias.
- Il en sera fait selon votre volonté Mahucatah Yax-coc-ahmut!
- Je suis fier de toi, mon petit-fils ! Tu as toujours honoré ton grand-père. Je voulais te le dire car parfois il est trop tard pour dire ce que nous gardons dans notre cœur.
Il l’embrassa sur le front.
J’avais un pincement au cœur en sachant déjà que le fils de ce jeune homme se nommerait Dzacab et qu’il paierait de sa vie la préservation du secret du médaillon au puits sacré de Chichen Itza.
Une jeune femme descendit annonçant toute excitée "Beora ! Beora !" ce qui voulait dire « maintenant ! ».
Toh Pepem se redressa, accompagné par l’autre femme et fut solennellement saluée par l’audience. Elle retourna le salut poliment en se prosternant légèrement devant les autres avant de procéder dans l’escalier. L’honorable audience se leva à son tour. L’ancien prêtre se mit debout avec effort en s’appuyant sur son bâton de bois, secouant ensuite sa tunique pour la débarrasser de la poussière et du sable. Il reçut de l’aide et du support de ses disciples pour monter l’escalier. Je n’avais pas d’autre option que de monter l’escalier avec eux.
Le soleil m’aveugla à la sortie des catacombes et il me sembla bizarre. Je réalisai que son disque n’était plus parfaitement circulaire, il était entamé par un croissant sombre. Je compris que l'excitation concernait l’éclipse solaire annoncée qui était effectivement en cours.
Une fois mes yeux adaptés à la clarté, je réalisai que j’avais émergé tout près d’une série d’entrées souterraines dans la colline et qu’il y avait des murs fortifiés extérieurs. Je remarquai une série de grandes structures, prenant appui sur un grand mur adjacent de soutènement de 15 mètres de haut. J’apercevais le terrain de balle adjacent d’une longueur de 90 mètres qui était vraiment exceptionnels par rapport à tout ce que j’avais vu jusqu’ici en ce que l’un de ses côtés présentait la pente coutumière, tandis que l’autre consistait en un mur massif, de 9 mètres de haut, faisant office de mur de soutènement pour la plateforme qui le surplombait. Le terrain était superbe, mais on n’y jouait pas, quelques enfants et adolescents y étaient debout, regardant le ciel les yeux partiellement masqués par leur main devant le disque solaire presque à moitié couvert par la lune.
Par la position relative du soleil, je m’orientai. J’estimai que je devais être à l’extrémité Nord de la ville. Nous montions vers la ville accessible uniquement via deux portiques fortifiés et la vision autour de nous était éblouissante, époustouflante. De mon point de vue je pouvais constater que la ville était perchée sur une série de collines naturelles bâtie sur différentes plateformes artificielles dont la plus haute constituait le cœur de la ville.
Il ne s’agissait pas d’une cité en ruine mais d’une ville vibrante avec ses couleurs fraîches, son architecture magnifique. Le stuc était intact d’un blanc éclatant, les murs étaient parfois également peints rouges ou noirs avec des touches çà et là de couleurs orange, vert, ocre, indigo et turquoise. Je devinais la présence de calcite comme base pour la peinture et pour la couleur blanche, d’hématite dans les rouges, de carbone pour les noirs ainsi que de d’autres pigments naturels.
Je grimpai jusqu’à une enceinte emmurant les plus hauts quartiers de la ville. Pour atteindre ce quartier, il était nécessaire d’utiliser une échelle ou de recourir comme Toh Pepem à un monte charge primitif formé d’une simple plateforme reliée à des câbles supportée par une potence et poulie et tiré par un treuil. Il n’y avait aucune route, rue ou escalier qui menait autrement à cette plateforme. Cela confirmait la nature spéciale et privée de cet endroit qui était un énorme tertre artificiel. À l'intérieur de cette cour murée deux structures pyramidales s’élevaient au milieu de la place centrale.
Il y avait un quartier à l’est de luxueux de patios et de résidences interconnectés. Il s’agissait sûrement de résidences pour la classe élite des dirigeants de la ville. Une acropole plus importante était pour sa part érigée sur une plate-forme de six mètres de hauteur à l’ouest de la place principale. Elle se composait d’une série d’édifices disposés autour d’un patio central entouré de pièces latérales. Je pouvais également voir des jardins fleuris et arbres fruités dans les patios, décrépis par le manque évident d’eau.
Je remarquai un groupe de femmes observant l’éclipse en regardant la projection de la lumière du soleil depuis une feuille d’écorce percée. Certaines d’entre elles notaient les soigneusement les différentes phases du phénomène et l’inclinaison du soleil par rapport à l’horizon.
L’éclipse recédait. Elle avait été partielle, le soleil avait été occulté par plus de la moitié, mais moins que les deux tiers de son disque.
La vision changea de nouveau. Nous avancions dans la place centrale de la ville, passant la première pyramide décorée par de grandes peintures murales et incluant des représentations de prêtres, souverains et astronomes certains étant typiquement mayas alors que d’autres figures plus récentes ne l’étaient visiblement pas. Une vingtaine de guerriers mayas se présentèrent à Toh Pepem en ayant leurs grandes épées dentées d’obsidienne sorties et leurs lances dressées. Sept d’entre eux étaient à moitié nus et semblaient effectivement être des barbares vils et aguerries. Malgré leurs airs d’intraitables, ils ne pouvaient difficilement masquer leur nervosité. Un homme fier, à la stature élancée et puissante se détacha de leur groupe. Il était habillé simplement d’une peau de jaguar autour de la taille. Un masque noir était peint autour de ses yeux et des lignes blanches et rouges distinctes étaient apposées sur son corps le rendant encore plus intimidant. Il me rappelait immanquablement le Vigil de Chibirias. Il était Camaxtli Kan Munyal (Camaxtli le Serpent des Nuages), héros des Nonoalcas, né à Huaxteca et libérateur de Cholula. Près de lui, il y avait un tout jeune homme anxieux et fier. Il n'était pas encore né guerrier tout comme son père, car il n'avait jamais encore fait couler le sang de l'ennemi. Je connaissais aussi son nom : Ts’unun Noho ce qui voulait dire "le Colibri du Sud".
Dès qu'ils reçurent la bénédiction de Toh Pepem, les guerriers s'empressèrent de partir. Je les suivis. Ils se dissimulèrent dans les remparts de la haute plate-forme sans faire de bruit. Je remarquai les femmes également armées à l'affût, cachées derrière les fortifications. Ils ouvrirent le grand portail donnant accès à leur cité et attendirent. Leur tension était forte ; j'empathisais avec leur anxiété.
Je vis alors l'ennemi pénétrer dans la Basse-Ville fortifiée. Ces barbares entrèrent dans un grand fracas avec leurs cris de guerre. Ils ne trouvèrent personne ; ils ne rencontrèrent aucune résistance. Seul un grand silence les accueillit. De leur point vue, la ville assiégée avait finalement capitulée et été abandonnée. Ils hurlèrent des injures et provocations tout autour d’eux mais ne suscitèrent aucune réaction.
Une autre vague de barbares entra d'abord méfiante ensuite triomphante. Une jeune femme les joignit et leur ordonna de calmer leur célébration. Une très belle femme, son visage peint avec un motif rappelant celui de cloches sur ses joues. Elle avait un air de famille avec le jeune guerrier que j'avais vu auparavant. Ich Bon Chu Tsab était son nom. La reine sorcière était accompagnée par un jeune sorcier : il était son conseiller et son amant. Telle une ombre belliqueuse, il était toujours à ses côté. Il soufflait quelque chose à l'oreille de sa reine. Elle était d’accord ; elle aussi devinait un subterfuge. Mais il était trop tard, les portes de la ville se refermèrent derrière eux, les prenant tous au piège.
Les propulseurs, les atlatls de la ville lancèrent leurs projectiles telle une nuée mortelle obscurcissant le ciel. Les lances tombèrent sur les envahisseurs, foudroyant plusieurs d'entre eux sur place. Les guerriers de la ville répétèrent leur attaque de missile plusieurs fois, jusqu'à ce que le nombre des centaines de l'armée hostile fut considérablement réduit. Les hommes et les femmes descendirent alors et se jetèrent sur l'ennemi pour combattre au corps à corps en les chargeant, frappant, transperçant et écrasant leurs ennemis avec leurs armes d'obsidienne, de bois et de pierres. Les femmes me surprirent par leurs prouesses et férocité ; elles faisaient des guerrières absolument redoutables.
Le reste du combat fut bref. La stratégie élaborée par Toh Pepem et les siens fonctionna parfaitement.
J'observai alors le jeune Ts’unun Noho tout couvert de sang, hurlant un cri de victoire en brandissant à bout de bras son trophée, la tête fraîchement décapité de la reine-sorcière, sa propre sœur.
Toh Pepem grimaça et détourna son regard, tout à fait dégouttée.
Camaxtli Kan Munyal ne montra aucune fierté pour son fils ; il désapprouvait au contraire d'un regard triste et dur.
Cela ne déconcerta nullement le jeune guerrier qui alla rejoindre les autres guerriers occupés à achever leurs ennemis.
Je vis également le consul de la sorcière, terré dans l'ombre. Il avait donc réussi à échapper au massacre des siens. Il sembla curieusement ravi de la situation. Je croisai son regard, il n'était pas humain. Ses yeux étaient ceux d'un serpent ! Ils se fixèrent sur moi d'abord surpris, curieux et de plus courroucé.
Avant même que je puisse vérifier qu'il était vraiment conscient de ma présence, je me retrouvai à une autre pyramide dont la décoration était des plus élaborée. Il n’y avait aucun doute concernant l’entité à laquelle cette structure était dédiée. Les quatre façades étaient sculptées en haut-relief et sur chacune d’elles se trouvaient deux serpents géants lovés ondulant avec un glyphe leur sortant de leur gueule. Des personnages assis y étaient aussi découpés associés à des prêtres ou de grands chefs de clan. Certaines de ces figures étaient accompagnées de symboles. Sur la partie supérieure de la structure se trouvaient d’autres représentations identifiables à des guerriers par leur casque et couvre-chefs militaires et leurs armes incluant le propulseur, l’atlatl. Il y avait aussi une variété d’autres décorations incluant une frise de coquillage à chacune des corniches. La pyramide était couronnée par une corniche évasée où se trouvait une autre structure, que je présumai un temple. Je pouvais apercevoir du sommet de la pyramide de vastes quartiers plus bas en direction du Sud ainsi qu’une autre structure pyramidale dans les niveaux inférieurs.
J'aperçu Camaxtli Kan Munyal qui supportait une femme monstrueusement enceinte qui peinait à monter l'escalier, une marche à la fois. Son visage dégoulinait de sueur et était déformé par la douleur.
Camaxtli Kan Munyal quêta urgemment Toh Pepem qui était assise sur un trône de Jaguar avec un entourage de prêtres blancs. Toh Pepem fit alors signe à l’homme de se rapprocher et d’amener la femme avec lui. Elle se leva et se dirigea vers la femme enceinte à peine consciente en palpant son ventre. Elle était alarmée ; quelque chose visiblement n'aillait pas.
Je vis une profonde inquiétude dans les yeux de Camaxtli. Espérait-il que celle qui pouvait accomplir de tels prodiges que de prévoir les temps où le soleil cacherait son radieux visage puisse aussi sauver la vie de sa femme et de son enfant ?
Toh Pepem se mordit la lèvre, soupira et ordonna sans hésitation qu’il place la femme enceinte sur son trône et commanda des draps. Elle tâta de nouveau le ventre énorme, prêt à éclater. La femme qui ne semblait pas Chichimèques par ses traits, réagissait à peine à bout de force. Du sang s’écoulait à profusion du vagin, beaucoup de sang. Papillon d’Obsidienne lui donna quelque chose à mâcher qu’elle sortie d’un petit sac médicinal qui je présumai avait des effets narcotiques car le masque de souffrance de la femme s’estompa et ses trait devinrent moins crispés.
Toh Pepem s’adressa à Camaxtli, je compris quelle disait le nombre deux avec ses doigts. La femme attendait donc des jumeaux ce qui causait des complications. Toh Pepem ajouta gravement quelque chose qui bouleversa le grand guerrier; je devinais que Toh Pepem lui avait expliqué la gravité de la situation. Sa compagne était trop proche des portes de la mort pour qu'elle puisse faire quoi que ce soit. Elle ne pouvait qu’aider à réduire ses souffrances. Elle pouvait par contre peut-être sauver ses bébés.
Elle invita le guerrier à s’approcher pour qu’il puisse constater par lui-même.
Toh Pepem lui réitéra que sa femme ne survivrait pas la mise au monde de ses enfants.
L’homme ne dit pas un mot. Il la comprenait.
Il se plaça tout prêt d’elle en lui serrant fermement la main de sa compagne en caressant doucement son visage. Il la regarda tendrement dans les yeux remplis de tristesse. Il lui dit en forçant un sourire qu'elle ne lui avait pas fait un mais deux enfants qui vont venir au monde et que si elles étaient des filles qu’elles seraient certainement aussi belles que leur mère.
La femme força péniblement un sourire. Son visage s’éteignit peu de temps après. Sa main devint molle et lâcha prise. L’homme ferma les yeux et se crispa.
Toh Pepem entra en action assistée par deux autres femmes. Elle n'avait que peu de temps afin d’empêcher que les enfants soient entraînés à la suite de leur mère dans la mort.
Elle prit un fin couteau d’obsidienne qu’elle planta d’abord tout doucement dans l’abdomen de la femme et ensuite plus profondément en s’assurant qu’elle ne risquait pas de blesser un des enfants non nés. Elle pratiqua ainsi une incision horizontale juste au dessus poil pubien de plus de vingt centimètres de long. Sans hésitation, Papillon d’Obsidienne plongea sa main directement dans les entrailles exposées, tassant les organes obstruant l’ouverture. Elle saisit de nouveau le couteau d’obsidienne pour inciser soigneusement l'utérus et son feuillet péritonéal et élargit l’ouverture avec ses doigts. Elle extrait un premier enfant exerçant avec une main une pression sur le fond utérin tout en guidant avec son autre main le nouveau-né lors de sa sortie. Elle coupa promptement le cordon ombilical et induit la respiration du nouveau-né avant de confier l’enfant à son père. Elle s’empressa ensuite de sortir le deuxième nouveau né, mais ce fut qu'au bout de laborieux efforts qu'elle pu extirper le deuxième enfant des entrailles du cadavre de sa mère. Tout n'avait pris que quelques minutes. Ce n’était sûrement pas le premier accouchement par césarienne qu'avait fait Toh Pepem. Elle devait être une sage-femme et guérisseuse. Elle avait produit deux garçons en santé, vigoureux tout à l’image de leur père.
Papillon d’Obsidienne présenta ses mains sanglantes que l’on s’empressa de lui laver et essuyer. Elle s’écrasa sur un siège visiblement drainé par son intervention.
Je songeai au symbole de ces deux enfants nés au temple du serpent à plume, le couteau d’obsidienne n’ayant pas pris la vie comme les rites sacrificiels dont j’avais entendu parler, mais ayant au contraire donné la vie.
Camaxtli regardait, les yeux mouillés et le souffle court, la dépouille de la mère de ses nouveaux enfants. Papillon d’obsidienne s'approcha de lui, mis une main sur son épaule et offrit de nouveau ses condoléances. Le guerrier se retourna, il pleurait. Toh Pepem le serra doucement dans ses bras et le réconforta avec toute tendresse qu'une mère était capable pour son fils.
Toh Pepem remarqua ensuite une jeune disciple qui s'occupait des nouveaux nés.
Elle était belle comme une fleur fraîche et charmante par son innocence. Elle calmait les pleurs d'un des bébés jumeaux en le berçant doucement dans ses bras.
Toh Pepem lui signala de s'approcher et lui demanda d'être mère pour ses petit-fils.
Elle accepta gracieusement l'honneur qui lui avait été fait. Elle s’appelait Lol K’uk’um (Fleur de Plumes précieuses) et fut présentée au roi guerrier.
Je me réveillai que vers treize heures. Je me levai de mon lit et immédiatement ramassai du papier et un stylo et notai tout ce dont je pouvais me rappeler de mon rêve. Il y avait encore été question de destruction du monde et de recréation. Je savais qu’il s’agissait de thèmes intimement imbriquée dans la mythologie Maya mais devais-je comprendre tout cela dans son sens littéral? Toutes ces personnes que j’avais vues en rêve m’étaient familières, c’était comme revoir de vieux amis. Il y avait aussi cette Toh Pepem, je voulais en savoir plus sur elle. Elle était reliée d’une façon ou d’un autre à Chibirias. Il y avait un lien, je le sentais. Je n’oubliais pas que tout cela impliquait mon Shaman.
Mon estomac criait famine. Je décidai de ne plus rabrouer toute ces questions jusqu’à ce que j’aie l’occasion d’en discuter avec Rafaele.
Je dînai et décidai de passer le reste de l'après-midi tranquille à la plage en attendant la soirée. Le soleil miroitait sur l’océan. Le balancement du bruit des vagues et la chaude étreinte du soleil me réconfortait. Je te tentai de me reposer, mon esprit constamment préoccupé par des milliers de questions restées sans réponse qui me ramenaient toujours et encore à Chibirias. Où était-elle? Comment allait-elle? Je pensais toujours à elle jusqu’à l’obsession.
- Salut toi!
Rafaele me sortit de mes réflexions. Il m’étonna en s’assoyant et en s’étendant sur la chaise longue à côté de moi. Il émit un long soupir et se laissa relaxer.
Quelque chose n’allait pas. Je le regardai perplexe. Ne risquait-il pas d’attirer l’attention des ses superviseurs de l’hôtel et de se créer des problèmes à son emploi?
Il m’annonça nonchalamment :
- Je suis prêt à y aller dès que tu l’est!
- Tu as déjà fini de travailler? demandais-je surpris.
- Oui!
Il ajouta ensuite tout bas :
- En quelque sorte...
Je n’aimais pas du tout le ton de ce qu’il venait de dire.
- Que veux-tu dire par « en quelque sorte »?
- Je ne travaille plus ici! admit-il enfin. À la suite de la cérémonie de la Croix Parlante, je me suis engagé devant mes pairs. J’y ai bien pensé : ce n’est pas quelque chose que je peux faire à temps partiel; je dois m’y dédier complètement. C’est un devoir!
Je comprenais bien et j’étais en principe d’accord avec lui. La quête que m’avait confiée Chibirias ne serait pas résolue en y consacrant quelques heures perdues par nuit. Nos ennemis, incluant Lilith et son frère, y travaillaient sans doute à plein temps sans relâche. Je trouvais injuste par contre que Rafaele ait à sacrifier son emploi pour cela.
Devinant sans doute ce qui me tracassait, ce dernier tenta de me rassurer avec complaisance :
- Rassure-toi, je n’ai pas démissionné; j’ai juste pris une sabbatique! Ils étaient déjà prévenus qu’il me serait peut-être nécessaire de suspendre mon emploi pendant un certain temps pour me concentrer sur ma thèse. Cela m’a été accordé comme une de mes conditions lors de mon embauche.
Je trouvais cela gracieux de la part des administrateurs de l’Allure et je devais admettre que cela me convenais bien. Mais je comptais bien en retour compenser Rafaele pour ses pertes de revenus.
Je lui demandé préoccupé :
- Tu es certain de cela?
Il me fit signe que oui et ajouta après un moment :
- Plus que tout! Quel est notre plan?
Je lui montrai le compas de Chibirias que je gardais avec moi et répondit :
- Le Sud, nous allons vers le Sud!
Rafaele sourit et hocha la tête. Il était parfaitement en accord avec moi.