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Dimanche 17 janvier 2010 7 17 /01 /Jan /2010 22:52

Nous fuîmes dans les profondeurs de la forêt. Après une course folle dans la noirceur totale, nous nous arrêtâmes un instant pour reprendre notre souffle. Le Vigil prit le temps d'enfiler son pantalon. Jillian et Rafaele en profitèrent pour se débarrasser de ce qui leur restait de leur combinaison. D’ailleurs cette dernière était sans mot depuis notre départ du dôme contrairement à son habitude. Il m’était évident qu’Ah Hulneb la fascinait. Rafaele aussi semblait encore quelque peu intimidé par lui. 

 

Le Vigil était tendu et inquiet: il savait comme moi que nous étions loin d'être saufs. Il était précoce et imprudent de clamer que nous leur avions échappés. J'étais certain qu'ils ne nous avaient pas abandonné et que si par malheur ils nous retrouvaient, nous serions victimes de terribles représailles de leur part.

 

J'entendis un battement d'aile. Je ne pouvais rien voir dans cette obscurité. Je n'aperçu Mo’k’ak que lorsqu'il se posa sur le bras du Vigil.  Le brave ara avait donc retrouvé son véritable "hombre". Le visage habituellement austère d'Ah Hulneb s'adoucie. Il était visiblement ravi et soulagé.

 

Une deuxième déflagration tonna me rappelant encore une fois du danger d'Alan Morris et des siens. Le Vigil nous empressa de repartir.

 

Peu de temps après, nous aperçûmes devant nous une colonne de lumière aveuglante qui sillonnait silencieusement la jungle à notre recherche. Le Vigil nous ordonna aussitôt de se baisser et de se cacher. A ce moment une pluie de projectiles tomba du ciel. Je trouvai  refuge auprès des racines d'un grand arbre en protégeant Jillian à mes côté. De là-haut, au-dessus du couvert de la forêt, ils nous mitraillèrent sans relâche arrachant des copaux de bois et réduisant le tronc des arbres qui nous protégeaient jusqu’à leur pulpe. Jillian hurlait de terreur (A bien y repenser, c’était plutôt moi qui s’époumonais!). Je vis le Vigil imperturbable qui remonta son arbalète et l’installa sur son avant-bras.  Il  sélectionna une sphère vitreuse qu’il manipula jusqu’à ce qu’elle brille d’une luminescence violette. Satisfait, il plaça soigneusement la sphère au bout de sa flèche ou elle sembla s’imbriquée parfaitement. Il se leva et défia nos attaquants et leurs balles. Il attendit que leur lumière soit braquée directement sur lui. Il leva son bras et tira.

Il y eu une grande détonation dont l’onde de choc nous plaqua contre terre. Elle fut suivie d’une pluie de débris et de cendres incandescentes.  Il ne restait rien de leur hélicoptère; le vigil l’avait complètement détruit !

 

Je m’assurai que tous allait bien. Jillian restait muette, complètement ébranlée,  mais indemne. Rafaele me fit signe qu’il allait bien. Nous ne tardâmes pas à repartir. Nous reprîmes la direction du sud. Le Vigil ne tarda ma à nous arrêter de nouveau. Il était complètement à l’affût, aux aguets.   Il nous assura que personne ne nous suivait mais qu’il y avait une ou deux personnes devant. Il sentait du sang frais.

Je ne sais pas trop comment il pouvait savoir cela et encore moins avoir un odorat aussi sensible, mais je le croyais. Je sentais quelque chose aussi, quelque chose de familier.

Malgré l’avertissement du Vigil j’avançai.

 

Je trouvai Kayun agenouillé par terre tout prêt penché sur le jaguar étendu par terre immobile. Le félin était sérieusement blessé et il était couvert de sang, son propre sang. Je parti le voir de plus près. La bête réagit à peine. Je percevais sa respiration faible et irrégulière mêlée à un long murmure creux qui me sembla être une plainte.

J’étais responsable de ce qui lui était arrivé : c’est moi qui l’avais envoyé seul au front contre tous ces hommes. Je n’avais même pas alors considéré les risques encourus par le grand félin. J’étais honteux et coupable de pire encore : j’avais complètement oublié le jaguar et je l’avais abandonné alors que j’avais été complètement absorbé par le sauvetage du Vigil et notre fuite. 

 

Je regardai les yeux azur et phosphorescent du fauve, serait-il capable de me pardonner ce que je lui avais fait ? Je voyais bien comment il souffrait. Je sentais qu’il s’éteignait à petit feu. J’aurais voulu lui répéter à quel point j’étais désolé mais cela ne l’aurait aidé en rien. Je devais faire quelque chose et tout ce qui me revenait à l’esprit est que je devais le libérer ! Je compris enfin qu’il avait été contraint de nous suivre parce que je n’avais pas encore complété ma tâche.  J’avais bien sûr récupéré le disque mais j’avais triché, il me restait encore quelque chose à faire. Je ne savais pas  vraiment si cela était pour accomplir quelque chose mais je devais essayer.

 

Je demandai à Rafaele le compas. Il me le donna aussitôt même si je le sentais incertain de ce que je voulais réaliser. Je remarquai que le disque du compas était fou et tournoyait sur lui-même. Cela m’était logique et me confirma ce que je pensais.  Je déposai près du fauve le disque d’or trouvé dans la muraille. Je m’empressai de  retirer disque de Chibirias de son récipient et le laissai se déposer sur la roue. Tout comme à Tulum, la réaction fut immédiate au contact. La grande roue métallique jaune devint bleue et le disque rouge de Chibirias pris la couleur de l’or.    

 

Il n'y avait plus de jaguar : il avait été remplacé par un puissant guerrier maya habillé des attributs du léopard. Ce jeune gaillard était blessé tout comme le jaguar l’avait été.  

Il me tendit les mains. Je lui ouvris mes bras et le serrai contre moi. C’est ce qui me vint naturellement. Je savais enfin ce que qu’était ma tâche. Je repensai au Shaman dans sa tente au Nanuvik et comment il m’avait arraché à la mort en me joignant à son âme. C’était ce que je devais faire ; c’est à cela que le Shaman m’avait préparé depuis le début.   J’acceptai avec amour l’esprit du  Bacab qui fondait en moi.

 

Ce moment avait été pour moi éprouvant. Je restai un bon moment mes bras tendus serrant le vide. Pourtant, je ne me sentais pas différent. Pour moi, rien n’avait changé sauf que j’avais la conviction que le deuxième bacab était maintenant libre sur cette terre.

 

-What happened? Where did the jaguar go? murmura Jillian qui n’en croyait pas ses yeux.

Le Vigil lui-même semblait perturbé. Il ne me regardait plus du tout comme avant. Je le sentais distant, je dirais même inquiet. Kayun qui était resté tout près hochait la tête et semblait exaucé. 

 

Rafaele s’amena et m’aida à me relever. À son toucher, un soupçon devint pour moi une certitude : Rafaele avait déjà connu cette même expérience. C’était arrivé à Tulum; le premier bacab s’était manifesté à lui.

 

- Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? reprochais-je à mon jeune ami pendant qu’il ramassait les disques.  

 

- Parce que je pensais que tout cela avait été dans ma tête jusqu’à ce que je voie la même chose se reproduire avec toi!

 

Alors que nous avions repris notre chemin, Rafaele me raconta pour la première fois de ce qui c’était vraiment passé lors de notre découverte du premier artefact :

 

 -Lorsque les disques se touchèrent, pour moi le temps a semblé s’arrêter. Je vis Papah  émerger du soleil de l’aube. Il vint me joindre ; il semblait descendre du ciel. Je ne le craignais pas, au contraire je le trouvais tout à fait magnifique ainsi illuminé.

Je ne comprenais pas comment cela était possible et je m'en fichais bien; je ne questionnais pas le miracle. Je savais rationnellement qu'il ne pouvait pas s'agir de mon père adoptif mais pourtant je voyais bien son image, j'entendais bien sa voix et je ressentais bien sa présence. J'étais plus que tout heureux de le revoir; le reste m'était sans importance. J'étais reconnaissant de ce chaleureux moment privilégié qui m'était donné et qui me permettait de lui dire convenablement adieu. Il m’embrassa sur le front comme il l’avait fait si souvent quand j’étais garçon. Il me dit qu'il avait toujours été très fier de moi et l’homme valeureux que j’étais devenu. Il était content de voir à quel point battait en moi un cœur noble et brave. Il a ajouté, ce que j'ai trouvé bizarre, que j'avais bien confirmé que j’étais celui qui lui était destiné, celui qu'il attendait depuis bien longtemps. Il m'a ensuite demandé de ne pas l'oublier.

J’ai cru qu’il devait déjà repartir. Mes yeux se sont embués. Je ne voulais pas qu’il m’abandonne aussi vite.

Il m’a dit que si je le voulais, je pouvais lui ouvrir mon cœur et qu’il il resterait avec moi.

 

J'étais bien d'accord, c'est ce que je désirais. J’ai voulu à ce moment prendre Papah dans mes bras, le sentir contre moi, mais soudainement il n’y eut plus rien sauf un cruel retour à la réalité.

 

J’étais revenu avec toi, devant la stèle que nous avions profanée et détruite. Papah n'y était plus. Je me sentais trahi, je pensais que l’on m'avait menti.  J'ai alors raisonné que je m’étais menti à moi-même et que mon esprit avait fabriqué toute cette illusion et ce fantasme. Cela m'était très déstabilisant; je ressentais soudainement la blessure ouverte du deuil que je n'avais vraiment encore fait.

 

Je tapai gentiment Rafaele sur l’épaule. Je sympathisais avec lui.

 

Je comprenais mieux sa réaction bizarre et son curieux détachement lors de notre découverte du premier artefact. A y repenser, je trouvais des similitudes entre son expérience et ma première rencontre avec le Shaman. Tout comme le Shaman, l'entité derrière l'apparence de Papah avait fait la même requête d'être amené. Ici, le bacab n'avait même pas à me le demander; il savait déjà que j'étais prêt à le faire. Ceci me portait à croire que ce que nous considérions comme des bacabs étaient des entités qui avaient leur essence rattachée à une location spécifique, une location qu'indiquait le disque de Chibirias. Ces êtres avaient besoin d'un réceptacle humain, un avatar, pour se déplacer et pouvoir quitter ce lieu. Mais où voulaient-ils aller? Que voulaient-ils accomplir après ces millénaires dans l’oubli?

 

Nous reprîmes notre marche.

 

Je demandai à Rafaele :

- Tu t’es senti différent par après?

 

- A Tulum, je ne me suis pas senti différent. Mais depuis, je semble voir de plus en plus de chose, des choses disons paranormales. J’ai vu le vieil homme qui était avec toi lors de la cérémonie Maya avec les Cruzobs. Je l’ai vu redevenir jeune pour aller retrouver cette femme. J’ai comme tous les autres la Grand-Mère. Je viens de voir ce guerrier jaguar et comment tu l’as pris en toi. Je l’avais reconnu pour ce qu’il était depuis que je l’avais aperçu pour la toute première fois mais encore, je ne croyais pas en ce que mes instincts me disaient.

 

- Moi j’ai juste vu le jaguar ! dit Jillian qui écoutait notre conversation. Je l’ai vu se volatiliser dans tes bras. Je n’ai rien vu d’autre.

 

Elle semblait désolée. Je sentais à quel point elle aurait voulue croire.

 

- Et toi Ah Hulneb, que penses-tu de tout cela ? demandais-je. J’étais curieux d’avoir sa perspective sur tout cela.

 

- Tout ce que je sais, c’est que je vous craints désormais ! Je ne sais pas si vous personnifiez l’ultime destruction de tout ce qui m’est cher ou si vous être au contraire mon salut!

 

Sa réponse était tout aussi brutale que directe ; elle nous laissa tous sans voix.

 

Ah Hulneb annonça ensuite raidement qu’il était pour patrouiller nos arrières et nous assurer que nous étions sauf.

 

- Il ne vous montre aucune reconnaissance pour que ce que vous avez fait pour lui ! commenta Jillian profondément offusquée. Il est bizarre celui-là; beau comme un dieu, mais quelle ingratitude !

 

- Et comme un dieu, il est trop fier d’admettre qu’il a eu besoin de l’aide de pauvres et simple mortels comme nous ! ironisa Rafaele.

 

Je ne croyais pas qu’il s’agissait seulement d’orgueil de la part. J’interprétais au contraire ses propos comme un respect de sa part. Nous craindre impliquait pour lui une  reconnaissance de ce que nous étions capables de faire.  Je savais qu’il n’était pas humain, pas humain comme nous en tout cas. Le fait qu’il avait été traité comme un spécimen de laboratoire de la part d’Alan Morris et de son groupe le confirmait. Il pensait d’une façon différente de nous et certainement de toutes personnes que je n’ai jamais connues. Il avait des valeurs profondément guerrières comme si être un soldat définissait tout son être. Pourtant,  j’ai vu tout en contraste ses émotions avec Mo’k’ak qui était profondément humaines et presque enfantine.  Était-il un Dzolob comme Lilith me l’avait suggéré ? Si les légendes des Chilam Balames disaient vrai, lui et les siens avaient bien raison de craindre les baccabs qui les avaient chassés du Ciel et de la terre. Pourtant, lui et Chibirias avaient tout risqué pour trouver le compas et je crois que si cela n’aurait pas été de la capture de celle-ci, ils auraient tout deux été quêtés les baccabs. Était-ce pour les détruire ou bien les sauvegarder ? Ils avaient sous-entendu que leur mission était cruciale pour la perpétuation des leurs. Je devais confronter Ah Hulneb et avoir des réponses de sa part.

 

Kayun nous interpella avec joie. Nous étions revenus en territoire familier pour lui.

 

Le Vigil nous rejoignit peu de temps après. Il affirma que nous avions définitivement perdus Alan et les siens et que nous étions sauf. Il recommanda de ne pas rentrer immédiatement à Copán, au cas où ils nous attendraient là-bas. Je le croyais et m’écrasai au sol. J’étais épuisé physiquement et mentalement. J’étais fatigué de marcher et même de penser. Kayun nous demanda encore un petit effort, nous étions proche de sa résidence.

 

Les sons lugubres d’une trompe s’élevèrent dans l’aube naissante.  Encore plein de sommeil, je me levai hâtivement pris de panique. Avions nous été retrouvés, étions nous attaqués? Non rien de cela. Tout était tranquille. De nouveau la plainte de la trompe. Je partis investiguer.

 

Je trouvai Kayun en train de souffler dans une corne en direction des quatre points cardinaux. Il appelait les dieux à ces quatre coins du ciel. Ah Hulneb était déjà auprès de lui ainsi que ses trois femmes, sa fille et ses garçons. Il était absolument curieux et fasciné  du rituel qui commençait. Rafaele arriva suivi par Jillian J’ai voulu discrètement rester à l’écart mais Kayun me pris par le bras, je devais participer. Il alla chercher Rafaele qui plaça auprès de moi. Il plaça Jillian juste en face de moi et insista pour qu’Ah Hulneb complète le cercle, plutôt notre carré. Kayun ramassa par terre une calebasse remplie d’un liquide qui ressemblait à une soupe de mais. C’était le brouet des dieux qu’il nous présenta un à un avant de le jeter dans les quatre directions du monde.  Je comprenais qu’il s’agissait d’un présent aux puissances divines qui ont entendues et répondues à l’appel de la trompe. Tout était empreint d’une grande solennité.

Kayun  prit ensuite un encensoir de terre cuite blanche, ventrue et surmontée d’un petit visage d’homme grimaçant, avec des yeux plats disproportionnés. Il y déposa des rondelles de copal et les embrasa avec des fanes de maïs. L’encens commença à brûler, dégageant bien vite une fumée épaisse et odorante : c’était l’arôme des dieux. Avec un petit éventail de feuilles de palme, en rythmant bien des gestes rituels précis Kayun, rependit alors le nuage de copal dans l’air environnant. Toutes les divinités devaient recevoir leur part. Je ne comprenais rien de la longue mélopée que Kayun adresse à son encensoir. Seul Rafaele savait répondre à ses prières.

Kayun nous bénit tous et nous invita à déjeuner avec lui. J’en profitai pour le remercier de tout ce qu’il avait fait pour nous. Il nous remercia à notre tour de lui avoir montré que les anciens dieux avaient répondus à ses prières et qu’ils étaient bien vivants de retour sur terre. Je comprenais son interprétation après tout ce qu’il avait vu. Je remarquai que cette pensée attrista particulièrement Rafaele. Elle devait lui rappeler Papah.

 

Quand arriva l’heure de notre départ, Kayun nous demanda de nous rappeler de lui et de sa famille lorsque viendra la fin et le dernier jugement.  Ce qu’il dit me sembla particulièrement morbide et fataliste. Je lui assurai fermement que je ne l’oublierais jamais et que je ne croyais pas en une fin prochaine. J’étais certain qu’il aurait amplement le temps de bien connaître tout ses nombreux petits-enfants à venir.  

Ma réponse le réjouie au plus au point. Nous fîmes nos derniers adieux et empruntâmes la route qui nous ramerait à la ville de Copán.  

Alors que nous marchions, le Vigil, Jillian et Rafaele continuaient à me regarder bizarrement. Ils étaient ainsi depuis que j’avais répondu à Kayun.  

 

- Quoi? demandais-je finalement en levant les mains et haussant les épaules. J’ai dit ce qui me venait à l’esprit. Ce n’était pas correct?

 

Rafaele fut celui qui me répondit tout bas :

-  C’était très correct, tu leur a rendu l’espoir. Mais depuis quand parles-tu le Chol?

Par A. Saint
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