Concours

Recommander

récits

Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 17:20

J’ouvris le petit bocal qui nous servait de compas. Le disque de Chibirias y flottait librement, il n’était pas coincé. Je ne pouvais penser à rien qui aurait pu influencer et confondre le disque qui s’obstinait toujours à nous montrer la même direction vers le sud. Mais était-ce vrai, était-ce exactement la même direction qu’à Tulum? Je retrouvai ma boussole et sortis ma carte.  Je voulais de nouveau mesurer l’écart entre l’orientation du disque et le vrai sud géographique tout comme je l’avais fait à l’Allure.

Saul me regarda d’abord perplexe. Il sourit quand je lui confiai le compas de Chibirias et lui demandai de s’éloigner pour que je retrouve le nord magnétique.

Je pensais qu’il ne m’avait pas entendu lorsqu’il alla plutôt dans son sac à dos y récupéra un étui rectangulaire qu’il me tendit en me demandant malicieusement :

-Ne préférais-tu pas utiliser ceci?

J’ouvris l’étui de cuir qui contenait un petit appareil électronique. Saul comprenait très bien ce que j’essayais de faire et il m’avait fournit un Magellan! C’était pour moi quelque chose d’inespéré.

- C’est un G.P.S. expliqua moqueusement Saul. Tu sais ce que c’est? Je n’ai aucune idée de l’avancement technologique de ton pays des neiges!

- Un Global Positioning System. Je sais ce que c’est répliquais-je sèchement. J’en utilise un pour mon travail.

- Il m’a été prêté afin de baliser les nouvelles ruines que nous pourrions découvrir! expliqua Saul.

 

Le GPS utilisait des satellites en orbites pour déterminer exactement une  position géographique. Il n’était pas influencé par le magnétisme local. Je déduis qu’effectivement la proximité l’artefact de Chibirias ne l’affecterait pas.

Je lus notre position actuelle sur l’écran à cristaux liquides: 18° 31’ 36.81” Nord par 88° 27’ 55.39” Ouest.

J’étais absolument  ravi. J’orientai ma carte correctement et plaçai le compas de Chibirias et mesurai la déclinaison par rapport au vrai Sud. À première vue, la déclinaison avait diminué depuis Tulum par presque 67 %, les deux tiers! Je vérifiai fébrilement mes mesures.

Saul tu connais la position de Tulum?

Il emprunta le GPS et me montra les coordonnées déjà sauvegardées des ruines de Tulum : 20° 12’ 53.81” Nord par 88° 25’ 44” Ouest.

Il y avait un degré de longitude de différence entre ces deux positions .

- Nous allons encore plus vers l’ouest? devina Saul.

-Oui!  répliquais-je avec enthousiasme.

L’idée était simple : lorsque la déclinaison serait nulle et que le compas de Chibirias pointerait vers le vrai Sud géographique nous aurons la longitude du second artefact et il s’agira de simple trigonométrie pour calculer sa distance. Mais il fallait avant trouver cette longitude car mes mesures à l’Allure avec la boussole étaient grossières et peu fiable.

Je vis Saul bailler. Je lui offris de conduire. Il accepta volontiers. Je plaçai au siège de conducteur et me familiarisai avec les commandes de la jeep. Elle devait être antique. Le pommeau du bras de vitesse était complètement usé. Je fus tout de même surpris de trouver le bras de vitesse fluide et l’embrayage facile et démarrai.  Je souris. Finalement la mise au point dans le garage à Tulum avait bien valu l’investissement.

Alors que nous traversions la petite la petite municipalité de Jesus Gonzáles Ortega,  je me tournai vers Saul qui ronflait. Je réalisai que je devais avoir parlé tout seul depuis plusieurs minutes. Cela était compréhensible, Saul n’avait pratiquement pas dormit depuis deux nuits.

En silence, je passai le petit quadrillé de trois rues du village de Nachicocum avant d’approcher la village plus important de Francisco Villa tout juste avant ma destination, la ville de Nicolás Bravo. Je n’y arrêtai pas tout de suite.

J’attendis d’être de l’autre coté de la ville avant de  consulter le GPS.  Nous étions situés à une latitude 18° 27’ 30.94” Nord par longitude 88° 56’ 06.75” Ouest. Je vérifiai la déclinaison : elle était minime, presque nulle. J’étais presque au but. J’hésitai et décidai de ne pas réveiller Saul encore.

Je fis encore quelques kilomètres, tout au plus sept, jusqu’à une jonction allant vers le sud et repris mes mesures :

Latitude 18° 24’ 24.73” Nord par longitude 89° 00’ 02.78” Ouest. Il n’y avait pas de déclinaison, le compas de Chibirias indiquait alors le vrai sud.

Nous avions enfin trouvé !

Je réveillai doucement Saul et lui montrai le compas et la lecture du GPS. Je n'eus rien à lui expliquer. Il me sourit et s’étira en prenant une grande respiration avant de se mettre au travail.

A la lumière d’une lampe de poche, il s’affaira à localiser sur la carte les ruines Mayas répertoriées le long de la longitude que j’avais sauvegardée sur l'écran du GPS.  Je continuais à rouler encore une vingtaine de kilomètre vers l’ouest pour une dernière vérification. Tout comme j'avais espéré, l'inclination du compas s'était bel et bien inversée par rapport à ce qu'elle était auparavant. Cela confirmait notre déduction que le disque de Chibirias pointait bel et bien sur un endroit très précis au sud entre les longitudes 89.0'-89.01'. Vraiment, ce disque était fantastique !

J’estimais la distance entre Tulum et la longitude que nous avions trouvée.  En utilisant l'angle du compas que j'avais noté à Tulum et cette distance,  je calculai approximativement la position indiquée par le disque de Chibirias.

Je demandai à Saul s’il connaissait des structures mayas plein sud, à environ quatre cent kilomètres d'ici. C'était bien au-delà des frontières de Belize. Est-ce que cela confirmait la location de Copán ?

Il ne me répondit pas : quelque chose d'autre le préoccupait. Il attira mon attention vers la lueur blanchâtre qui était apparue à l'horizon derrière nous. Cette lumière se matérialisa en un chapelet de phare. Il s'agissait d'un convoi de plusieurs véhicules. J'en comptais huit. Ils étaient pressés et s'amenaient à toute vitesse.

 

Saul était nerveux. Cela n'était pas normal. Cette route aurait dû être déserte en pleine nuit. Il proposa de continuer et de sortir de l'autoroute à la première occasion, juste pour être prudent. J'étais bien d'accord avec lui et m'empressai de reprendre le chemin.

Je regardai dans le rétroviseur. Ils nous rattrapaient. Ils occupaient en bloc toute la largeur de l’autoroute. 

Bon sang ! À quelle vitesse allaient-ils ?

J'appuyai sur la pédale d'embrayage, poussai le bras de vitesse et gardai la pédale del'accélérateur à fond. Par précaution, j'éteignis nos phares et feux de position.  Je roulais aveugle à plein régime sur une route que je ne connaissais pas. Cela était suicidaire mais je craignais encore plus la menace qui se rapprochait derrière nous. J’étais certain qu’il s’agissait de Lilith, Alan et de leur gens qui nous avaient suivis depuis Tulum. Saul était aussi inquiet que moi. 

 - Ce sont des fourgons; ils sont noirs, je crois ! Chose certaine, ils ne sont ni de la police ou des militaires ! observa Saul nerveusement.

Il s'empressa d’ajouter :

- Plus vite, va plus vite ! Ils sont presque sur nous !

Il n'avait pas besoin de me le dire, j'étais aveuglé par la lumière proche de leurs phares réfléchie sur le miroir du rétroviseur. Cette bagnole me donnait tout ce qu'elle avait, je ne pouvais faire plus.

Il y eut une détonation : avais-je bien entendu ? Ils nous avaient tirés dessus?

Saul se pencha, se recroquevilla dans son siège. Il m’indiqua, Dieu merci, qu'il n'avait pas été touché mais que cela avait été proche.

Ils tirèrent un autre coup de feu et d’autres à répétition. La situation me sembla complètement irréelle. Je baissai aussitôt ma tête en m'efforçant de maintenir ma concentration sur la conduite.

Ils cessèrent de tirer lorsqu'un de leur véhicule tentait de me doubler. Je vis que leurs phares éclairaient une petite borne par terre sur l’autoroute qui s’amenait rapidement sur notre droite. J'avertis Saul de bien s'agripper alors que j'effectuai brutalement un virage de quatre vingt dix degrés et m'engageai sur un petit chemin de terre.  La fourgonnette qui nous talonnait appliqua soudainement ses freins en tentant de nous poursuivre ; le conducteur derrière lui ne réagit pas assez rapidement et l'emboutit violemment dans un fracas de métal broyé alors que le véhicule suivant dérapa afin d'éviter la collision. Nous les avions perdus pour quelques secondes. J’accélérai sur ce petit sentier de terre creusé sans la forêt. Je savais qu'ils n'abandonneraient pas pour autant mais je nous avais fait gagner un peu de temps.

Saul m'avertit que ce petit chemin ne figurait sur aucune carte et qu'il finissait probablement un cul-de-sac. Nous étions donc pris au piège ! Je regardai en arrière, ils ne venaient pas encore.

Saul me demanda de ralentir et de tourner à gauche pour quitter le chemin et m'enfoncer dans la forêt. Je ne pus aller très loin avant d’être arrêté par des arbres. Nous étions dans une petite clairière qui avait été récemment dégagé par des coupes d’arbres.  Je ne voyais aucune autre possibilité que d'abandonner la jeep en pleine jungle et fuir à pied.

Saul m'inquiéta en sortant une longue machette. Voulait-il les confronter ? Il bondit hors de la jeep et s'attaqua aussitôt au coupage et défrichage de la végétation autour de nous. Je compris ce qu'il faisait et je ramassai fébrilement les branches qu'il découpait et commençai à couvrir notre véhicule. Je vis le faisceau de phares se rapprocher. Nous étions à court de temps et nous empressâmes de nous cacher.

Un, deux, trois, quatre véhicules passèrent sur le sentier à toute vitesse sans nous voir. Nous relevâmes la tête et remarquâmes un cinquième fourgon s’amenant au loin. Il parcourait le chemin plus lentement et surveillait les abords du boisé. Il n'y avait que peu de chance qu'ils soient eux aussi bernés par notre camouflage improvisé.

Saul me pressa de regagner la jeep alors qu'il reprenait le siège du conducteur. Il démarra le moteur et me surprit en hurlant un cri, un grand cri de guerre comme j'avais entendu de la part des Mayas qui étaient venus libérer Tulum de Lilith et de ses gens. Nous surgîmes de jungle en Kamikazes et nous nous engageâmes à plein gaz sur le sentier face au véhicule qui patrouillait et nous bloquait le chemin. Deux des hommes qui l'occupaient s'empressèrent de sortir armes au poing, afin de ne confronter. Saul ne ralentit pas, il fonçait sur eux à pleine vitesse. Les hommes n’eurent que le temps de s'écarter de notre chemin. Au tout dernier moment, Saul dévia du face à face et les contourna en rasant le boisé et la végétation bordant le chemin. Nous écorchâmes au passage la portière entrouverte et la carrosserie de leur véhicule noir.  Nous étions très vite hors de leur atteinte.

Nous débouchâmes sur l’autoroute. Il s’y trouvait encore trois véhicules, incluant les deux qui avaient été accidentés. Leurs occupants étaient hors de leur fourgon sur la route. À notre vue, ils dégainèrent sans hésitation, déterminés à nous cribler de balles. J'entendis les projectiles frapper et pénétrer notre Jeep blindée mais cette dernière continua de rouler et nous permis de fuir sur la route.

Un monstre descendit du ciel devant nous, un monstre mécanique de métal noir. Un hélicoptère! Chose inusitée, il était presque complètement silencieux. Je pensai que ces gens devaient avoir des ressources incommensurables. Que pouvions-nous faire contre eux maintenant? Si seulement nous avions une arme!

Je regardai Saul qui n'hésita pas un instant. Je me retins du mieux que je pouvais alors qu’il effectua un dérapage contrôlé de 180 degrés. Il accéléra à plein gaz dans  la direction opposée. Cela nous ramenait en arrière vers les fourgonnettes. Ils nous attendraient sûrement de pied ferme cette fois ci. Par contre, j’espérais que les gens de l'hélicoptère hésiteraient à nous tirer dessus s’ils risquaient d’atteindre les leurs.

L’hélicoptère commença à nous suivre. Nous nous rapprochions des fourgonnettes.

Il n’y avait qu’une seule silhouette debout au milieu de la route. Cette personne avait le canon de son arme pointée sur nous, une artillerie lourde, une espèce de grande mitraillette.

Il tira.

Je fermai les yeux.

J’entendis les coups de feu saccadé mais ne ressentit rien. Je compris qu’il vidait son magasin d’arme sur l’hélicoptère derrière nous. L’engin aérien endommagé pris de l’altitude pour s’éloigner de la portée de l’arme. Saul alluma les phares et s’arrêta.

Je le reconnus enfin avec soulagement : Ah Hulneb, le Vigil !  Ici et maintenant ? Comment avait-il fait ?

Il nous signala de continuer et fuir. Mais pour Saul et moi,  il n’en était pas question de le laisser derrière et l’abandonner. Devant notre insistance, il finit par céder alors que les quatre véhicules qui nous avaient suivis sur le sentier s’en revenaient. Il jeta par terre son arme vide et inutile et embarqua en arrière. 

- Vous êtes beaucoup trop facile à tracer ! critiqua le Vigil en prenant place.

Son reproche me laissa une impression aussi cinglante qu'une insulte.

Je remarquai alors avec dépit les corps gisant dans une mare grandissante de sang qu’avait laissé le guerrier. Je voyais au moins quatre victimes !  Il les avait à lui seul massacré. J’étais écœuré.

Le Vigil savait ce que j’éprouvais et affirma durement:

- J’ai fait ce qui était à faire et dont vous étiez incapable! C’était eux ou vous !

Je ne savais quoi lui répondre. Il n’était peut-être pas si différent après tout que Lilith et de ses gens. Cette pensée me fit honte; elle était injuste. Je réalisai que n'était pas autant le Vigil ou ses actions qui me dérangeaient autant mais bien le fait qu'il ait raison. Cette quête dans laquelle je m'étais engagée n'était pas aussi noble et idyllique que je l'avais naïvement cru. Il ne s'agissait pas d'une grande aventure mais bien d'une guerre sans merci. La mort imprégnait intimement tout dans ce conflit et je devais me rendre à l'évidence que j'étais pour revoir encore plus de ses œuvres.

- Pas le temps de discuter ! pressa Saul en accélérant.

L’hélicoptère  ne tarda pas à charger alors que les camionnettes qui s’étaient engagés dans le sentier regagnaient la route.

-  Vos chances auraient été meilleures sans moi! clama le Vigil.

Je ne le croyais pas. Je le regardai directement depuis qu'il était embarqué et  lui répliquai:

- Tu es la raison pour laquelle Saul et moi sommes encore vivants!

Il fronça ses sourcils et détourna son regard vers nos poursuivants.

Je songeai que cet hélicoptère aurait pu à n'importe quel moment nous pulvériser depuis les airs mais il n'en faisait rien. Nos poursuivants n'osaient tirer. Pourtant, lorsque  Saul et moi étions seuls, ils ne s'étaient pas gênés pour tenter de nous abattre.  Pourquoi se retenaient-ils ainsi ? J’étais certain que la présence du Vigil en était responsable.

J’étais convaincu que Saul et moi n'avions que peu d'importance aux yeux de nous poursuivants ; ils désiraient uniquement le Vigil. En quoi était-il si important, si unique?

Ils gardaient Chibirias vivante parce qu’elle leurs était très spéciale. Son Vigil était de la même race. Ils le voulaient pour les mêmes raisons. Chibirias et  Ah Hulneb étaient plus que des êtres d’exception. Je croyais que Lilith m’avait dit la vérité sur au moins un point lors de ma torture: Chibirias et son Vigil n’étaient peut-être pas des êtres humains de cette Terre.

Je tournai la tête en arrière vers le Vigil qui surveillait les fourgons dont la distance s’amenuisait à chaque seconde. Ils n'avaient pas abandonné leur poursuite infernale.

Saul ne pouvait rien faire de plus. Le moteur surchauffait et commençait à avoir des ratés.

Je soupirai. Les gens qui nous chassaient n’étaient pas stupides, ils patientaient car ils savaient que notre véhicule finirait par défaillir d'un moment à l'autre.

- Nicolas Bravo n’est pas loin, lorsque nous l’atteindrons nous serons saufs ! encouragea Saul.

Ils avaient fini par manquer de patience : du ciel tomba une pluie de projectiles qui cassa le bitume tout juste devant nous. Saul freina brusquement et dérapa. Par inertie je fus projeté par l’avant et évitai tout juste de m’écraser contre le pare-brise ; c’est le Vigil qui m’a retenu.

L’hélicoptère redescendit en nous coupant la route et nous gardant en joue. Les fourgons de derrières nous avaient rattrapés. Il n’y avait nulle part où aller. Je priai pour un miracle. Je priai mon Shaman, Xaman Elk et Toh Pepem. 

L’occupant de l’hélicoptère beugla de sortir les bras en l’air. Le Vigil était comme une bête sauvage nerveuse prise au piège et prête à fuir. Je savais ce qu’il pensait, je le pris par le bras et lui ordonnai avec insistance:

-Tu reste avec nous ou nous sommes tous morts !

Je demandai à Saul d’obéir et de se placer auprès du Vigil.

Je vis une faible étoile au loin, vers l’est qui semblait bouger et devenait de plus en plus brillante. Elle me redonna espoir, l’espoir que  nous étions pour nous en sortir. Les gens de l’hélicoptère ne dirent rien pendant un long moment, un étrange silence. L’engin d’éleva et se tourna vers cette étoile dont l’intensité augmentait. L’hélicoptère hésita un moment, nous abandonna et pris son envol à toute vitesse dans la direction opposée. Les fourgons eux-aussi firent demi-tour.

Je pouvais maintenant distinguer des feux de position à la lumière. Il s’agissait d’un jet !

-L’armée ! clama Saul avec joie.

J’adorai aussi sur l'instant la défense nationale du Mexique ! Saul  m’avait mentionné que les militaires faisaient couramment de la surveillance et des patrouilles aux frontières du Mexique contre le trafic des stupéfiants et ces gens qui incluaient Lilith et Alan Morris,  avaient toute l’apparence de bandits. Mais je doutais que cela soit le cas. Je pensais plutôt que les forces de la défense nationale avaient probablement détecté par radar cet hélicoptère comme un objet volant  intrus sur leur territoire et qu’ils étaient venus investiguer.

Je jetai un regard avec satisfaction sur le ciel constellé d'étoiles et traversé par la fantomatique voie lactée. Je songeai qu’un des dieux là-haut devait nous aimer!

Le Vigil dit gravement:

-  Vous ne pouvez pas rester ici!

J'acquiesçai. Je demandai à Saul:

- Tu crois que ta bagnole peut encore nous ramener à Bacalar ou Chetumal?

Saul  reprit vie. D'une voix encore ébranlée mais infiniment soulagée, il me répondit:

-  Bagnole? Je vais te montrer! Tu vas voir!

Pendant que Saul essayait en vain redémarrer sa jeep, le Vigil me demanda:

-           Vous avez trouvé?

-           Nous avons pu déterminer la position du second artefact. Il est au sud, à une bonne distance d'ici.

-             Excellent! commenta le Vigil. 

J'interprétai ce qu'il venait de dire comme un compliment.

Le moteur de la jeep toussa, cracha faillit s'étouffer mais finalement rugit. Saul leva les bras et émit un grand cri de triomphe.

Le Vigil m'annonça ensuite:

-           Je n’irai pas avec vous!

Je ne lui dis rien,  je m'attendais à ce qu'il dise quelque chose de semblable.

Il ajouta:

-           Ne soyez pas inquiet, vous n'aurez jamais à guetter vos arrières avec moi car même si vous vous retournez et ne me voyez pas, vous pouvez être certain que je suis là à vous surveiller!

-           Je le sais! lui répondis-je cordialement. Et toi aussi tu peux compter sur nous!

Il changea de propos:

-           Je n'aime pas comment ils vous suivent à la trace; cela met votre mission en péril!

-           Crois-moi, je n'aime pas cela non plus. J'aimerais bien savoir comment ils font!

Je lui demandai :

-           Ah Hulneb,  que peux-tu me dire de plus sur cette mission? En quoi est-elle importante au point que Chibirias et toi soyez prêts à sacrifier vos vies?

-           Je crois que cette quête doit amener la réconciliation entre le passé et l’avenir et si je dois donner ma vie pour cela, je le ferai! Tu comprends?

N’avais-je pas entendu ces mots exacts la nuit dernière de la part de mon Shaman ou Toh Pepem?

- Que veux-tu dire par cela?  lui demandais-je.

-           Que le passé doit être pardonné et non oublié afin d’assurer un avenir où il sera possible de marcher sur une terre libre sous un ciel bleue, pouvoir  choisir qui aimer et honorer et enfin vivre en paix.

Cette réponse me surpris. Elle était chargée de beaucoup d’émotion et portait tant d’espoirs. Je réalisai pour la première fois à quel point  le Vigil était ... humain.

Je lui assurai avec conviction :

-           Nous allons réussir, je te le promets!

Saul était là, il l’avait entendu. Il attendit un moment avant d’annoncer :

-           La Jeep est prête!

Je pris Saul par l’épaule et l’accompagnai vers son véhicule

-           Allons-y !

Il regarda le Vigil laissé derrière.

-           Et lui? demanda Saul concerné.

-           Il garde nos arrières!

Saul secoua la tête exprimant son désaccord et incompréhension .

Je saluai le Vigil alors que nous reprenions la route.

Nous atteignîmes après quelques minutes la ville de Nicolas Bravo. En chemin, nous avons vu un second jet passer bruyamment à basse altitude. J’étais satisfait de voir  que le groupe qui nous avait agressé avait attiré l’attention des forces frontalières du Mexique.

Prés de la sortie de la ville, nous distinguâmes de nombreux gyrophares qui venaient dans notre direction. J’indiquai à Saul de se stationner sur le bord de la rue principale. Des lumières de porche s’allumèrent le long de la rue; la petite ville se réveillait;  des gens curieux observaient le cortège depuis leur balcon ou de leur porte entrouverte.  Les voitures de polices défilèrent près de nous sans même nous prêter attention. Je suggérai à Saul de repartir avant que soyons remarqués.

Je vis alors que Saul tremblotait; je compris que ses nerfs se relâchaient. Nous avions été après tout durement éprouvés. Pour ma part, je puisais dans une force tranquille que je ne me connaissais pas.  J'offris à Saul de reprendre la roue. Il en était soulagé.

Je lui demandai gentiment:

-           Où as-tu appris à conduire? Tes manœuvres étaient vraiment spectaculaires; elles      nous ont sauvé la vie!

-           Los Angeles! répondit Saul de façon distraite.

-           Je comprends!

-           Tu comprends quoi? finit-il par me demander.

Je lui répondis facétieusement:

-           Je comprends ton style de conduite maintenant! Ils conduisent tous comme des malades là-bas!

Saul ne tarda pas à me rétorquer:

-           Pas autant que ceux de Montréal d'après ce que j'ai vu!

Il se moquait de moi: cela me rassura, il était visiblement moins tendu.

Je lui demandai:

-           Ça va?

Il m'assura qu’oui.

Il me demanda sérieusement :

-           Est-ce moi ou cette quête risque d'être de plus en plus difficile et dangereuse?

Je lui admis :

-           C'est ce que je pense aussi!

-           Je comprends maintenant pourquoi personne des miens n’était volontaire pour t'accompagner! commenta Saul avec ironie.

J'étais inquiet; est-ce que cela voulais dire qu'il reconsidérait son engagement? Cela était compréhensible après tout ce que nous avions subi. Il ne fallait pas qu’il m'abandonne, je ne pouvais pas m'imaginer continuer sans lui.

Je regardai Saul concerné. Son visage sévère craqua et il se mit à rire. Il se moqua de moi:

-           Tu en fais toute une tête!

Je relâchai un soupir de soulagement. Au moins il allait mieux!

Il changea pour un ton plus sérieux.

-           Je voulais te dire que Copán corresponds probablement à l’endroit que pointe le disque!

Donc c’était bien Copán! Nous savions où aller, mais comment nous y rendre?

Cela ne se ferait pas en jeep en tout cas;  Saul me montra qu'il n'y avait pas de route directe pour Copán. Il fallait quitter le Yucatan, se rendre au centre-sud du Mexique, traverser le Guatemala avant d'atteindre la frontière du Honduras. 

Nous rejetâmes d’un commun accord ce long et dangereux périple.  Le temps était précieux pour nous; nous ne voulions pas perdre plusieurs jours sur la route. Chetumal avait un aéroport international et représentait peut-être la meilleure option. C'était à vérifier en tout cas. Nous y étions presque.

Saul insista de laisser sa jeep chez une de ses connaissances à Bacalar, pas loin du restaurant où nous avions soupé. Nous réveillâmes l’homme et sa famille. Ils étaient mayas eux aussi. Malgré notre dérangement nocturne, ils ne nous laissèrent jamais l’impression que nous les incommodions. Je soupçonnais le patriarche d'être dévoué à l'Ordre de la Croix Parlante. Les échanges étaient tous en Yucathèque et ils furent polis et courts, le temps qu'arrive le taxi devant nous mener à l'aéroport. 

NicolaBravo

jet

Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 01:04

Je me réveillai dans mon lit tout surpris. Comment m’étais-je retrouvé ici? J’entrevis entre mes paupières entreouvertes les chiffres luminescents de mon réveil qui indiquait douze trente. Je laissai ma tête s’enfoncer dans mon oreillé tout douillet et me retournai prêt à fermer mes yeux pour retrouver le sommeil. Je changeai d’idée et me forçai à me lever de mon lit. Je me rendit à mon pupître et ramassai du papier et un stylo et notai tout ce dont je pouvais me rappeler de mes rêves.  Il y avait encore été question de la destruction du monde et de recréation. Je savais qu’il s’agissait de thèmes intimement imbriqués dans la mythologie Maya mais devais-je comprendre tout cela dans son sens littéral?  Je savais maintenant que Toh Pepem était la gardienne originelle du médaillon qui dissimulait le disque de Chibirias. Elle l’avait léguée à son petit-fils ce qui signifiait que sa lignée avait gardé ce secret pendant des générations. J’avais un pincement au cœur en repensant à Dzacab qui avait payé de sa vie la sauvegarde du médaillon au puits sacré de Chichen Itza. Je réalisai que mon Shaman, le Guetteur d’Étoiles était donc aussi de sa descendance.

Mon estomac criait famine. Je décidai de ne plus rabrouer toutes ces questions jusqu’à ce que j’aie l’occasion d’en discuter avec Saul.

Je dînai et décidai de passer le reste de l'après-midi tranquille à la plage en attendant la soirée. L'astre du jour miroitait sur l’océan. Le balancement du bruit des vagues et la chaude étreinte du soleil me réconfortait. Je te tentai de me reposer, mon esprit constamment préoccupé par des milliers de questions restées sans réponse depuis hier. Mes pensées me ramenaient toujours et encore à Chibirias. Où était-elle? Comment allait-elle? Je pensais toujours et encore à elle jusqu’à l’obsession.

- Salut toi!

Saul me sortit de mes réflexions. Il m’étonna en s’assoyant et en s’étendant sur la chaise longue à côté de moi. Il émit un long soupir et se laissa relaxer. 

Quelque chose n’allait pas. Je le regardai perplexe. Ne risquait-il pas de s’attirer l’attention de ses superviseurs et de causer des problèmes à son emploi?

Il m’annonça nonchalamment:

- Je suis prêt à y aller dès que tu l’es!

Tu as déjà fini de travailler? demandais-je surpris.

- Oui! 

Il ajouta ensuite tout bas :

- En quelque sorte... 

Je n’aimais pas du tout le ton de ce qu’il venait de dire.

- Que veux-tu dire par « en quelque sorte »?

- Je ne travaille plus ici! admit-il enfin.  À la suite de la cérémonie de la Croix Parlante, je me suis engagé devant mes pairs. J’y ai bien songé : ce n’est pas quelque chose que je puisse faire à temps partiel; je dois m’y dédier complètement. C’est un devoir! 

Je comprenais bien et j’étais d’accord avec lui sur le principe. La quête que m’avait confiée Chibirias ne serait pas résolue en y consacrant quelques heures perdues par nuit. Nos ennemis, incluant Lilith et son frère, y travaillaient sans doute sans relâche à plein temps. Je trouvais injuste par contre que Saul ait à sacrifier son emploi pour cela.

Devinant sans doute ce qui me tracassait, ce dernier tenta de me rassurer avec complaisance :

- Rassure-toi, je n’ai pas démissionné; j’ai juste pris une sabbatique! Ils étaient déjà prévenus qu’il me serait peut-être nécessaire de suspendre mon emploi pendant un certain temps pour me concentrer sur ma thèse.  Cela m’avait été accordé comme une de mes conditions lors de mon embauche. 

Je trouvais cela accommodant de la part des administrateurs de l’Allure et je devais admettre que cela me convenais bien. Mais je comptais bien en retour compenser Saul pour ses pertes de revenus.

Je lui demandai alors tout préoccupé :

Tu es certain de cela?

Il me fit signe affirmativement et ajouta après un moment :

- Oui, plus que tout! Quel est notre plan?

Je lui montrai le compas de Chibirias et lui annonçai:

- Le Sud, nous allons vers le sud!

Saul sourit et hocha la tête. Il était parfaitement en accord avec moi.

- Tu veux partir quand?

- Maintenant? lui répondis-je. Je ramasse mes affaires et je suis prêt!

- Prend tout ton temps! dit Saul en se calant dans son siège et regardant la mer. Je le laissai savourer le moment.

J’attendais patiemment sur l’autoroute adjacente à l’hôtel accompagné de mes valises. J’avais libéré ma chambre et régler ma note. J’étais vraiment triste de quitter l’Allure. Cet endroit avait été plus qu'un simple hôtel pour moi; je m'y étais vraiment senti chez moi. J’y avais connu une nouvelle vie, lavé de mon ancienne par ce baptême de feu m'ayant empreint d’émotions extrêmes.

Deux petits transports communautaires passèrent; je leur signalai poliment de ne pas s’arrêter et de continuer à chaque fois.  La chaleur était torride sous la radiance du  soleil de l’après midi: je sentais la sueur ruisseler sur tout le corps. Je vis enfin Saul s’amener.

Je déposai mes bagages en arrière et pris place dans la jeep. Je regardai le grillage et l’arche de fer forgé dont le tracé intérieur se lisait Allure. Je saluai une dernière fois le gardien du portail alors que Saul reparti et accéléra vers la ville de Tulum. J'appréciai le courant d'air en route dans la décapotable; il était rafraîchissant.

Nous traversâmes de nouveau le village de Felipe Carrillo Puerro. La vue des rues et bâtiments de cette petite ville me laissa une impression étrange à la suite des évènements de la nuit dernière. Cela me rappela parler à Saul de mes rêves, question de voir s’il pouvait faire du sens de tout cela.

Le nom de Toh Pepem n’évoqua d’abord rien pour lui. Je voulus lui décrire mes rêves où elle était impliquée. Je sortis les notes que j'avais griffonnées à mon réveil; j'avais beau m'efforcer de me relire mais essentiellement je ne pouvais faire aucun sens de mes gribouillis.  Je m’efforçai à raconter à Saul tous les détails que j'avais encore en mémoire.

Il tourna la tête vers moi et me dévisagea avec ses sourcils levés, front plissés.

Il commenta :

- J'aimerais bien avoir des rêves comme les tiens!

Selon lui Toh Pepem, Papillon d’Obsidienne ou Papillon griffu, devait correspondre à la déesse aztèque Itzpapalotl. Cette terrible déesse était une démone des étoiles qui pouvait apparaître sous la forme d’une belle et séduisante femme ou celle d’un ange noir terrifiant avec une tête squelettique et des ailes de papillons ou parfois d’aigle aux extrémités affutés avec des lames d’obsidiennes. Elle était aussi une magicienne accomplie capable se rendre invisible et de se montrer dans les rêves des hommes tout comme elle l'avait fait avec moi. Pouvait-elle être considérée également comme celle qu’il avait reconnue comme étant la Belle Grand-Mère hier soir?

Saul souligna que la déesse aztèque avait plusieurs rapprochements avec la mythologie maya. Par exemple, elle était reine du domaine de Tamoanchan, le Paradis terrestre où dépendant de la mythologie, Itzamna ou Quetzalcóatl avait recréé la race humaine à partir de restes humains osseux retrouvés à Mictlan ou Xibalba. La terre avait été ainsi repeuplée après le grand cataclysme. Le mot Tamoanchan lui-même ne venait pas de la langue de Nahuatl

23 même si les Aztèques utilisaient ce nom qui a en fait ses racines dans l'étymologie maya et qui pourrait être traduit comme "endroit du ciel brumeux ".

Sous Itzpapalotl, Tamoanchan était le paradis terrestre réservé aux femmes mortes dans l'accouchement et aux enfants mort-nés. Itzpapalotl était ainsi la divinité patronne des sages-femmes et était associée à d'autres déités femelles telles que Tlaltecuhtli, Coatlicue, Citlalinicue et Cihuacoatl qui ont été adorées par les femmes de parturiente. C’était également un des attribus de la déesse Ixchel et de la Belle Grand-Mère de la Terre.

Saul me parla ensuite des Tzitzimimeh qui étaient les déités femelles qui étaient tombées du ciel. Elles étaient associées à la beauté et la fertilité. Elles avaient un double rôle dans la religion aztèque : elles étaient les protectrices du féminin et de la progéniture de l'humanité même si elles étaient également puissantes et dangereuses, particulièrement en quelques périodes d'instabilité cosmique.

Les Tzitzimimeh étaient intimement associées aux étoiles, particulièrement aux étoiles qui peuvent être vues autour du soleil pendant une éclipse solaire. Ceci a été interprété comme étant les Tzitzimimeh attaquant le soleil et qui profitait de l’obscurité en plein jour pour  descendre sur terre et dévorer des êtres humains.  Les Tzitzimimeh étaient également craintes pendant les cinq jours malheureux appelés Nemontemi qui marquent une période instable du compte aztèque de l'année ainsi que pendant la cérémonie de renouvellement par le feu, qui tout comme pour les mayas, marquait le commencement d'un nouveau cycle du calendrier.

J’écoutais Saul d’une oreille distraite. Je ne pouvais pas m’empêcher de revenir à cette pensée : est-ce que ma Chibirias était une Tzitzimimeh ? Était-elle humaine ou une créature immortelle ? Je savais bien que je fabulais, mais cela expliquait l’implication de Itzpapalotl et le lien que j’avais senti en la voyant.

Une chose dont Saul était certain d’après mes descriptions était de l'identité ville que j’avais vue. Il avait d'abord reconnu par ma description du puits de lumière qui était utilisé comme observatoire solaire. Cette ville avait bel et bien existée et portait le nom de Xochicalco. Ses ruines se trouvaient dans la partie ouest de l’état central Mexicain de Morelos.  Ce qui est intéressant de cette ville était qu’elle contenait un amalgame d’influences culturelles incluant l’ancienne citée de Teotihuacan, les Mayas ainsi que Matlatzinca de la vallée de Toluca. La ville a été occupée à partir de 200 ans avant Jésus Christ et a été subitement abandonnée et détruite au dixième siècle.

Selon certaines interprétations de légendes aztèques, la déesse Coatlicue aurait donné naissance aux dieux Quetzalcóatl et Xolotl dans cette ville. Leur père était Mixcoatl, le fils d’Itzpapalotl. La fille de Coatlicue, Coyolxauhqui, a voulu à tout prix empêcher cette naissance et avait assemblé une armée de quatre cents de ses frères pour attaquer et décapiter leur mère. L'instant où elle avait été tuée, le dieu Huitzilopochtli qui connaissait les plans de sa sœur,  est soudainement apparu prêt au combat. Il a tué à lui seul un grand nombre des quatre cents barbares, y compris Coyolxauhqui, dont il coupa la tête et la lança dans le ciel pour qu’elle devienne la lune. Dans une variation sur cette légende, Huitzilopochtli lui-même est l'enfant conçu qui nait  juste à temps, pleinement développé et armé pour sauver sa mère à temps. Une histoire de famille qui me semblait compliquée et sanglante et qui correspondait bien avec des éléments de mon rêve.

Nous discutâmes des noms que j'avais entendus rapporté avec celui des Bacabs.  Saul était d'accord avec moi, il s'agissait de localités. Tulum, alias Zama, pouvait être considérée comme la cité dédiée à Hobnil Kan. 

Saccimi Mulac était associé à K’una Xaman. Saul me demanda si je n’avais pas entendu  plutôt K’una h’men. Le premier signifiait « Temple du Nord », le deuxième « Temple du Guérisseur ». Je n’étais plus certain de la prononciation de ces mots qui à mon oreille étaient parfaitement semblable. Par contre les mots liés àa Hozanek, Ohk’in peten, signifiait « l’île du crépuscule » et cela laissa Saul songeur bien qu’il ne soit certain de rien.

Cantzicnal Cuac avait été mentionné avec les mots de Xuk Nohol que Saul traduisait littéralement comme « Coin du sud ».  Je pensais que cela ne voudrais également rien dire mais Saul connaissais une ville qui anciennement se nommait Xukpi, une combinaison des mots "coin" et "paquet" qui pourrait correspondre à l’endroit mentionné par Toh Pepem. Les ruines de cette ville étaient mieux connues sous le nom de Copán et étaient localisées dans la jungle de Hondurienne.

Un autre pays! Je n’avais pas vraiment imaginé que cette quête nous amèenerais à quitter le Mexique. Avant de partir pour une contrée lointaine basée uniquement sur une consonance qui était partiellement semblable à un nom mentionné dans un rêve, nous préférâmes continuer notre exploration au Mexique ne serait-ce que pour éliminer toute autre possibilité.

Nous étions d’accord que le calendrier long était aussi un indice important. Le dernier monde maya s’est terminé le jour correspondant au compte long de 

12.19.19.17.19. Une autre journée correspondant à 12.19.19.17.19 se produira la veille de l’équinoxe de décembre 2012, suivit par le commencement d’un nouveau b'ak'tun, soit la date de 13.0.0.0.0, le 21décembre 2012. Cela se produirait dans sept ans à peine et semblait intimement impliqué avec notre quête.

Tout au long du chemin, nous surveillâmes notre compas. Nous arrivâmes à Bacalar. Tout penaud, nous constations que le disque de Chibirias n’avait aucunement changé d’orientation.

Nous étions fatigués et affamés et le crépuscule s’amenait. Saul nous conduisit à un des restaurants qu’il connaissait bien, nommé Orizaba. Il s’agissait d’un humble bâtiment au toit de chaume sur la septième avenue de Bacalar annexée à la maison du propriétaire. Ses tables et chaises étaient des fournitures de patio moulé de résine synthétique blanche ou de couleur rouge-orangé. Saul m’y promit de la nourriture authentique. Sa cuisine bruyante et grouillante d’activité était ouverte à la vue de tous. Autour de nous, les clients étaient des locaux venant de finir leur journée de travail.

Une femme vint nous accueillir à notre table.

- ? Que es preparada? lui demanda Saul.

Elle énuméra les plats qu’elle avait préparés.

Saul choisi une cochinita pibil, un plat Maya typique. J’optai pour du poulet à la sauce chilamole. 

Je lui demandai également:

-  ¡Y dos cervezas por favor, Señora!

En attendant le plat principal, elle nous laissa avec nos bières un panier de tortillas avec un choix de salsa rouge et verte. Saul m’avertit que la salsa verte était très piquante. J’ignorai son avertissement et essayai quand même.

C'était fort, très, très fort ! Ma bouche était en feu. Je m'efforçai par fierté ne pas montrer aucun inconfort. J'avalai une gorgée de bière froide. Cela ne me procurait aucun soulagement, la brulure subsistait tout aussi intense. Je sentais ma langue et mon palais marqué au fer rouge. J'en pleurais et calai le reste de ma bière d'un trait devant Saul qui s’esclaffait et se moquait de moi.

Tout en essuyant mes larmes, je regardai Saul avec défi. Il cessa de rire. Il prit une croustille de maïs qu'il trempa dans la salsa verte et qu'il me montra avec une petite insolence avant qu'il l'amène à sa bouche. Il avala et afficha un sourire forcé. Il semblait impassible. Je ne le lâchai pas des yeux. Je remarquai la sueur cumulant sur son front et son regard qui s'embuait. Il céda et avala toute sa bière presque en s'étouffant.

La serveuse arriva ce moment et déposa nos plats.

 J’ajoutai avec empressement:

-  ¡Señorita, dos otras  cervezas, muy frías, por favor!

Elle m’avait compris et souri:

-  ¡La verde es muy, muy piquante!

- ¡Si! je répondit avec une voix encore étranglée et rauque.

Elle nous regarda avec sympathie et revint avec deux petits verres de lait crémeux.

- ¡Esto ayudará! (Ceci va aider!)

Je la remerciai.

Dès ma première gorgée de lait, je sentis la douleur s'atténuer et commencer à s'effacer.

La redoutable salsa verte avait donc son antidote!

Je pu ainsi apprécier mon plat, une simple poitrine de poulet dans une riche sauce de cacao, poivres et épices. Saul mangeait du porc mariné dans une sauce d’« axiote » et d’orange amère qui avait été emballé dans une feuille de plantain et cuite au four. 

Tout en mangeant j’en profitai pour mettre quelque chose au clair avec Saul : je finançais toute notre expédition. J'avais d'ailleurs contacté mon ami de longue date et comptable personnel, Yves, afin d'encaisser une partie de mes épargnes retraite. Je l’avais également averti que je refilerais mes dépenses à ma petite compagnie privée de consultant GEODES (GEOlogical Development Exploration and Survey) pour laquelle j’avais une carte de crédit corporative. Comme elle n’était pas associée à mon nom, je raisonnai que mes transaction financières seraient plus diffile à tracer.

Saul et moi discutâmes de ce que nous devions faire. Nous étions presque aux limites du Yucatan et du Mexique. Devions-nous traverser la frontière de Belize? Saul confirma qu’en plus de Copán, il se trouvait de nombreuses ruines mayas en Amérique Centrale dispersée dans les vastes territoires sauvages du Nicaragua, San Salvador et Honduras. Combien d’entre elle avait pu porter en partie le nom de Xuk ? Je craignais que le « coin du Sud » puisse tout aussi bien être au Cap Horn à l'extrémité de l'Amérique du Sud ou en Antarctique. Je désirais quelque chose de tangible. Je soupirai; tout reposait sur le compas de Chibirias. Quelque chose nous échappait peut-être. Il fallait y repenser mais ce n’était pas le bon endroit pour cela.

Je réglai la note de 250 pesos avant de regagner la jeep avec Saul. Nous traversâmes le reste de la ville jusqu’à la bifurcation de l’autoroute qui allait vers Chetumal et son aéroport ou vers l’ouest via la route 186. Nous ne pouvions plus continuer vers le sud. Nous étions au bout du chemin; il fallait prendre une décision.

1395153922 fe708516e1 b 2634967016 25938561f2 b (1) Itzpapalotl itzpapalotl2 2152110467 dfeb7ab1f7 Cochinita 2338045570 0f04440422 oBacalar

Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 15:18

Mon shaman se pointa enfin aupres de moi et me signifia gentiment de me taire et de regarder. 

L’interprète de la Croix recommença à prêcher mais une voix puissante l’interrompit, la voix d’une femme :
« 
Le temps est vivant et comme tous les êtres de ce monde, il est régit par des rythmes et les évènements sont destinés à se répéter. Ces prophéties doivent être considérées comme le message des dieux. Telle est la volonté de Hunab Ku, divinité suprême, et de son Fils Itzamna qui est venu dicter ses paroles aux prêtres. Sa voix est celle des prophètes connus sous les noms de chalames Balames, les magiciens et interprètes des paroles sacrées énoncées dans la maison du Chilam. Ces mots sont un conseil et un avertissement dont la signification est révélée aux plus sages des hommes! »

Je réalisai que c’était la jeune femme, Ix Cel, qui avait parlée. Les prêtres assemblés prostestèrent en dénonçant vivement ce blasphème et pointant l’hérétique de façon intimidante. Cette dernière restait calme, son visage éclairé d’une étrange béatitude. Deux mayas tentèrent de la saisir mais reculèrent aussitôt révulsés et empris de panique. La jeune Ix Cel n’était plus. Elle s’était volatisée devant leurs yeux et avait été remplacée par un ange noir.

Je contemplai cette femme: elle semblait plus que centenaire mais dégageait une présence incroyable. Sa posture était raide et distinguée malgré son age avancé. Elle était grande et maigre au point d’en être quasi squelettique et portait une grande robe de coton noire aux manches exagérément longues et larges. Sa robe foncée contrastait avec son visage dur et sévère qui était délicatement poudré de blanc. Ses yeux vifs étaient relevés par un fard à paupière et ses joues et lèvres étaient savamment maquillées. Elle était adornée de plumes et de bijoux de jade délicats sans pour autant être exorbitants. Ses longs doigts effilés étaient parfaitement manucurés. Sa présence suggérait un haut degré de raffinement et d’autorité, je constatais à quel point elle était à la fois respectée et crainte par l’audience qui n’osait bouger ou croiser son regard. Je regardai Saul qui était aussi déchiré entre l’extase et la terreur.

- N’est-elle pas magnifique ? me souffla le Shaman.

Oui, j’étais d’accord avec lui. Elle était tout à fait magnifique et magistrale! Il y avait quelque chose en elle qui avait instantanément touché mon coeur et mon esprit.

 

La dame continua à parler tout à fait imperturbable et chacune de ses paroles faisaient vibrer tout mon être. Je la comprenais parfaitement, sans interprète, comme si elle s'adressait directement à moi. .

Elle continua son discours :

«Le serpent à plume est une énergie vitale donnant naissance au monde. Il est aussi appelé Canhel, ce qui signifie le serpent ou ledragon. Il est relié aux eaux primordiales et au plan d'existence original depuis lequel le monde a émergé. »

Ce qu’elle disait évoquait pour moi des images, celle des deux serpents à plumes du mythe de la création présenté à l'Allure.

«L’incarnation du Serpent est le principe de la génération de l’énergie sacrée qui donne vie perpétuelle au cosmos. L’existence de l’univers suit une loi cyclique de mort et renaissance, de créations et destructions, alimenté par un conflit de forces. Ceci est illustré par la nature des forces divines antagonistes des dieux des 13 cieux qui représentent la vie et de leurs opposés, les dieux des neuf niveaux souterrains incarnant la mort. Le sang est le principe vital qui unit les Dieux et les hommes. Il est ce qu'il y a de plus précieux dans ce monde. C’est un dû que d’offrir son propre sang aux dieux, il est un affront de voler à un autre ce que les dieux lui avaient donné. L’homme blanc n’est pas le seul à avoir fait couler le sang des mayas. Ne blâmez pas non plus les Toltèques ou Nahuas du passé car bien avant eux les Mayas ont marqué le chemin de leur histoire par le sang de leurs frères et de leurs sœurs ! »

Son ton passa à celui de réprimandes :

« Tout a commencé par la guerre qui était conduite de façon limitée souvent de façon cérémonielle. Les Rois, les k’ul ahaus, ne voulaient que capturer et sacrifier leur rival à des fins politiques et rituelles. La destruction s’étendit ensuite aux palais et quartiers cérémonieux, laissant une blessure ouverte dans le coeur des villes qui souvent n'y survivait pas. La convoitise malsaine de ressources a poussé les villes à conquérir un voisin plus faible ou à augmenter l’exploitation de ses citoyens les plus pauvres. Ceci a initié une escalade avec des guerres devenues plus fréquentes, intenses, mortelles, destructrices et de moins en moins retenues par des principes honorables. Ceci entraîna la déchéance de toute notre civilisation. Pourtant, ceci n’était pas la voie enseignée par le premier Shaman, le grand Guérisseur. Il avait été oublié par les grands prêtres Ahaucans qui avaient déjà renié les anciens dieux pour adorer le Kukulkan amené par la ville du chemin des dieux, aussi appelée la grande place des roseaux.»

Saul avait les yeux grands ouverts. Il  était absolument fasciné par ce qu’il entendait.

Il ajouta tout bas :

-Ils parlent de Teotihuacán ! Il ne semblait autant contrariés que cerains Mayas qui visiblement n’appréciaient pas recevoir des remontrances de cette vielle dame.

La voix sévère de la dame en noir élabora d’avantage:

« Les rivalités des grandes cités de Tikal et Calakmul ont entraîné leur chute et dévasté toute une région avec elles. Lune Double, le Seigneur Cacao, Hasaw Chan K'awil, Ah Kakaw était le Roi de Tikal.  Il a finalement défait la ville de Calakmul et en a sacrifié son roi, son propre frère, en le décapitant et lui arrachant publiquement le cœur. Il a complètement saccagé la ville de son frère rival. Bien qu’il ait restauré pendant un temps le pouvoir de Tikal, son pouvoir a été stérile car avec sa mort, Tikal est morte aussi !  Cancuén aussi a été décimée et sa noblesse massacrée. Souvenez-vous aussi de Mayapán !  Mayas contre Mayas se battant entre eux comme des Chichimèques enragés !  Palenque, Yaxchilan: des grandes citées anciennement fières qui sont toutes en ruines et oubliées tout comme Uxmal, Sayil, et Labna. ».

Je regardai Saul avec un air interrogatif. Est-ce que tout ce qu’elle avait dit jusqu’ici était vrai?

Saul confirma d’un hochement de de la tête. J’étais quelque peu déçu : j’avais eu la perception jusque là des Mayas comme un peuple mystique, éclairé et pacifque. J’apprenais qu’ils pouvaient posséder les mêmes motivations belliqueuses et capables des mêmes abominations sanglantes que tous les autres peuples et cela au point d’entraîner leur propre destruction. 

La Dame n’avait pas fini.

«Le peuple du Maïs a ainsi abandonné tous ses droits sur leurs cités et c’est la jungle qui les a réclamés ! La venue de l'homme blanc n'a pas causé la chute de notre peuple; les mayas étaient tombés bien avant eux. Vous ne pouvez vous prétendre mieux qu’eux. Alors que les hommes blancs bâtissaient des maisons sur leurs terres, les enfants des Xius et des Iz'as continuaient toujours à se faire la guerre. C’est pourquoi il y a eu la Croix, car seule sa Voix a réussi à unir votre peuple divisé afin de prévenir son éradication complète et lui redonner un avenir. »

Je comprenais, bien que je ne sache pourquoi, que cette Dame avait pris ma défense face au Cruzobs. Saul était pour sa part impressionné et concerné. Les autres Mayas assemblés semblaient en grande partie prudents et réservés. Il y avait les autres, dont Tunkuruchu Iki, qui restaient incrédules et intraitables. Ils accusaient la Dame en noir deduplicité et de complicité avec moi.

La voix de la dame s’éleva de nouveau, puissante, enterrant toutes leurs discordes.

- Dans le commencement, il existait le nombre 13, le symbole du temps et des cieux. Le temps de la gestation d’un homme est l'union des nombres 13 et 20, soit 260 comme les jours du Cholq'ij, aussi appelé Tzolkin, notre calendrier cyclique sacré. Le temps de la vie active de l'homme est de cinq cycles du soleil soit le temps que prenne le calendrier sacré et celui du temps solaire pour se retrouver, c'est-à-dire 52 ans. Pour chacune des périodes de 52 ans nous éteignons tous les feux et les flammes dans nos ménages et jetons tous nos ustensiles d'argile. Nous délaissons alors nos vielles vies et les remplaçons par des nouvelles en introduisant un nouveau feu, symbole d’une nouvelle vie, depuis un endroit central dans tous les villages et villes. La vie d’un soleil est de 13 baktuns. Le temps de vie de ce monde est de 5 soleils, 65 baktuns, soit près de 25 627 années solaires.

Vous êtes au quatrième soleil d’existence et à la fin de son dernier Baktun et un homme sage comprendra qu’il est en fait déjà à la fin du cinquième soleil.

« La fin de ce monde est proche et tout comme dans la dernière création, seul Itzamna et ses enfants peuvent recréer le monde et amener un nouveau soleil. Rappelez-vous qu'à la fin, tout ce qui a été édifié s'écroulera, tous tomberont, qu'ils soient Mayas ou pas. Tous les hommes seront égaux au Dominion de Xibalba ! Seuls ceux de vertu et qui le mérite aux yeux d'Itzamna pourrons se relever dans le nouveau monde.»

Cette annonce de l'Armageddon prochain perturba toute l’assemblée. Elle conclut de façon plus conciliante :

« Vous avez peut-être renié ou oublié Itzamna; sachez que vous avez le respect d’Itzamna malgré cela. Il a promis qu'il reviendrait et son temps approche maintenant que nous sommes si près de la fin !

Dans les temps qui viennent, rappelez-vous qu’Itzamna est le véritable protecteur de notre peuple. Méfiez-vous de l'autre serpent à plume et de ses paroles douces et trompeuses car même s’il promet la gloire et fortune, il ne peut que rendre décadence et pourriture. Il peut être vêtu de blanc mais son cœur est d'obsidienne. Il se terre dans la nuit noire et danse dans l’orage. Il attise la haine et la discorde et se nourrit des fruits amers de la guerre car il a faim du cœur des hommes et soif de leur sang. »

Elle me regardait.

«Vous doutez peut-être qu’Itzamna ne soit aussi puissant que l’incarnation sombre du grand serpent à plumes avec ceux qui se cachent derrière lui, mais détrompez-vous car il n’a pas besoin de l’être ! Rappelez-vous que Itzamna a vécu comme nous, qu’il était de notre peuple.  Il donne sa force dans le cœur de ceux qui lui sont restés fidèles et devant sa grande sagesse, les terreurs et les illusions du sombre serpent à plumes n’ont pas de pouvoir. »

Tunkuruchu Iki refusait les propos de la Dame en Noir. Il était en colère.  Il s’écria :

- Ma’in muk’tik !(Je ne peux supporter cela!).  Xtabay tus tusik (la démone ment)!

Il prit le disque de Chibirias et celui que nous avions trouvé à Tulum. Il les levèrent à bout de bras et les maudit dans sa langue native de maya t’an :

- Puch’ik k’as. loobil uchben lab! (Maudits vieux objets maléfiques!),  pulik ch’om mausire. suut sutik ti’ Kinsin ! (Retournez au diable!).

Je l’observai totalement horrifié alors qu’un d’un geste vif,  il les jetta dans l’ouverture noire du cénote.

Mon dieu! souffla Saul bouche bée.

Un maya tarriva trop tard pour l’arrêter. L’irréparable était fait.

- Bi yanil tech! (Qu’est ce qui ne va pas avec toi?) demanda séchement le gardien de Muyil, Piero Hunkuk Tancah en prenant Tunkuruchu Iki par le bras.

J’étais choqué et stupéfait. Nous ne pouvions pas perdre ces items. Nous en avions besoin  pour retrouver Chibirias. Je me levai, prêt à descendre et me jetter dans le gouffre obscur pour les rechercher. Saul me retint m’empêchant d’effectuer ce geste fou.  Je me tournai vers Shaman qui en contraste semblait  toujours calme. Je remarquai qu’il semblait patiemment attendre. Je ne savais quoi au juste.

Ce qu’il devait espérer se produit : le cénote protesta dans une plainte qui devint un grondement enragé qui se rapprocha de nous avec la vitesse d’un train. La terre elle-même frisonna, je sentis le sol trembler sous moi. Il y avait une lueur écarlate qui émanait également du puits,  tout d’abord douce elle s’intensifia rapidement. Appeurés, Tunkuruchu Iki et Piero reculèrent prudemment.

Quelque chose émergea de la lumière : un jeune titan, un colosse maya d’une musculature monumentale. Son visage scuplté et racé me rapellait celui des facades de Tulum.

Je doutais de ce que mes sens me disaient; pourtant je sentais qu’il était là. De nombreux  Mayas s’inclinèrent devant ce prodige. Je me sentais comme eux, soudaiment humble. Comment être autrement devant une légende vivante ? Je n’avais jamais été religieux : Je croyais aux mystères de l’univers mais cela dépassait mon entendement. Il inspirait des forces et puissance fondamentales, je ne pouvais douter qu’il soit l’incarnation sentiente d’un pillier élémentaires de cette Terre, un des dieux mayas nommé baccab.

Devant lui, le Shaman applaudit ravit.

- Le premier est enfin relevé. Ses trois frères suivront!  

Le jeune Atlas maya resta suspendu au centre du cénote. Je remarquai dans ses mains il tenait nos deux disques.  La Dame en noir s’avança sur les rebords du gouffre et continua à marcher. Elle ne tomba pas. Elle alla vers le bacab qui lui présenta nos items. Elle les ramassa et continua à traverser le cénote vers nous. Elle arriva tout juste devant moi. Je me prosternai devant cette Reine. Sans dire un mot, elle me confia les disques dans mes mains. Je la remerciai. Elle  m’embrassa sur le front; un baiser d’amour inconditionnel, un baiser absolu, un baiser maternel. Lorsque je relevai la tête, la dame en noir ou le baccab n’étaient plus. La jeune servante de la Croix, Ix Cel était revenue. Elle était complètement faible et confuse et je la supportai. Saul m’aida à la placer confortablement au sol.

Mon Shaman mis son pouce en l’air les yeux pétillant et souriant. Je le sentais satifait et heureux. J’avais accompli la mission dont il m’avait chargé. Je pouvais maintenant me concentrer sur ma quête pour retrouver Chibirias et laisser le reste de cette affaire aux Mayas qui étaient concernés.  Je réalisai en même temps que de me retirer m’enlèverait sans doute la meilleure opportunité de justement réussir à la sauver. A contrecoeur, je devais admettre que je ne pouvais pas abandonner encore, du moins pas tant que Chibirias ne serait pas libre, saine et sauve.

Il y avait un silence complet. Je n’entendais que le bruit des feuilles de la forêt gentiment agitées par le souffle d'un doux vent léger. Ces derniers, tout comme Saul était absolument impressionné par ce qu’ils avaient vu. Beaucoup de temps passa avant que personne n'ose bouger ou parler.

Le silence fut brisé par le chaos de la confusion bruyante des religieux Cruzobs.  J’imaginais que leurs "Novenas" procèdaient habituellement de façon différente. On vint s’occuper de Ix Cel  pendant que je voyais des prêtres hochant toujours la tête visiblement encore bouleverséde ce qu’ils avaient vu et entendu.

Saul interpréta pour moi ce qui se disait :

- Est-il possible que cet étranger soit vraiment l’émissaire de Yumil Kaan, "le Père du ciel" ? clama un prêtre.

- Cela n’explique rien. L’étranger n’a jamais été mentionné explicitement dans aucunes de nos prophéties ou visions répliqua sèchement Tunkuruchu Iki.

- Nous avons besoin de temps pour méditer et de réfléchir à tout cela ! dit un autre prêtre.

- Il n’y a rien à réfléchir. Nous n’avons rien appris que nous ne savions pas déjà ! répliqua sévèrement Tunkuruchu Iki.

- Mais vous avez toua vu et entendu tout comme moi la « Kiichpam Kolel », la Belle Grand-mère ! rappela un prêtre encore ébranlé.

- Oui, j’ai aussi entendu la « U Kolel Cab », la Grand-mère la Terre et elle n’était pas heureuse avec nous répliqua un jeune prêtre.

 

Tunkuruchu Iki s’adressa fermement, avec autorité, à l’ensemble des prêtres :

- Vous ne pouvez pas croire tous les délires de cet étranger ! Il a tout fait comme Hollywood, des trucages et des acteurs comme dans les films d’Hollywood, je vous le dis !

Il ne semblait ne pas avoir convaincu personne dans son dernier essai pour me discréditer. Tous avaient comme moi ressentis intimement tout ce qui c’était passé. Curieusement, personne ne parlait du Baccab. Je ne pouvais pas être le seul à l’avoir vu!

- Une chose est vraie, notre ère achève bientôt admit gravement le gardien de Muyil, Piero Hunkuk Tancah.

Un prêtre qui était resté songeur et silencieux jusque là commenta :

- Avant de pouvoir juger et de me faire une opinion de ce que j’ai vu ici en cette nuit, j’aimerais que cet homme ne soit plus un étranger. Nous ne lui avons même pas laissé l’occasion de se présenter à nous !

Il y eut des chuchotements dans le groupe des prêtres, quelques-uns uns hochant la tête en approbation avec ce qui venait de se dire.

- Sa voix n'a pas de portée ici, il n’est pas de notre peuple ! rétorqua sèchement Tunkuruchu Iki.

Vraiment, il ne m'aimait pas du tout celui là !

 - C’est vrai que seule la croix a une voix ici, admit Piero, et elle l’a défendu !  De plus il est indéniable que la Grand-Mère est venue parce qu’il était ici !  Elle ne s'était jamais manifestée ainsi auparavant, vue et entendue par tous!

Piero et Tunkuruchu Iki parlaient d’égal à égal me laissant croire que le gardien de Muyil était aussi un Kan Ek', un cardinal du Culte de Croix. Maintenant que j'y avais songé, je réalisai que leur accoutrement et ornements qui devaient désigner leur statut étaient comparables. Leur influence respective polarisait les autres prêtres en deux groupes distincts d'opinions irréconciliables.

Le prêtre qui voulait m'entendre s'adressa à moi :

- Toi ! Viens à nous ! Dis-nous qui tu es et ce que tu es venu faire ici ?

Je contournai le cénote et m'avançai vers eux avec Saul mes côtés qui traduisit mes paroles.

- Mon nom est Marc-Antoine Michel, je suis né au Canada dans une ville appelée Trois-Rivières. Je ne suis qu'un homme et je n'ai aucune autre prétention me concernant. J'ai demandé à vous rencontrer pour vous informer de la quête qui m'avait été confiée et consulter votre sagesse concernant les choses étranges qui me sont arrivées.

Le prêtre me questionna :

- De quelles choses étranges parles-tu ? Tu es venu pour nous parler, alors parles sans crainte !

Je leur racontai ma première rencontre avec le Shaman, comment il m'avait ramené des portes de la mort. Je décris ensuite ma rencontre avec Chibirias et comment elle m'avait refilé le disque avant d'être enlevée.  Je mentionnai mon expérience à Chichen Itza et les visites nocturnes des Wayobs et des Dzolobs. Je leur parlai aussi de Lilith et de son frère, de notre nuit à Cobá, de celle de Tulum et enfin de ce que j'avais vécu dans le monde de Naum. Je leur décris le baccab que je venais de voir. Mon récit causa de nombreuses réactions et discussions.

Le prêtre se tourna vers Saul et lui demanda :

- Toi, jeune Kin Balam, tu le crois ?

Je vis le regard rassurant de Piero dirigé sur son neveu. Il me traduisit la réponse de Saul :

- Oui, je le crois !  J'ai par moi-même été témoin de certaines des choses qui vous a raconté. Je dois également admettre qu'il est celui qui a demandé à vous rencontrer bien que je le lui aie déconseillé.

- Je vois ! dit le prêtre gravement.

- Vous n'allez pas tout de même croire ces histoires pour épouvanter de jeunes enfants ! railla Tunkuruchu Iki agacé.

Le prêtre qui m’avait questionné s'approcha de moi. Il examina mes mains, mis les siennes sur les miennes.

- Pourquoi pas ? Il vient de l'extrême nord, il a vécu tout juste en dessous du siège de Xaman Elk. Il a certainement été plus proche du dieu que nous !  De plus, je ne crois pas un homme capable d'inventer de telles histoires; cela ne lui profiterait en rien.

- Un grand sage comme vous ne peut croire en de telles balivernes.  Les dieux mayas appartiennent au peuple mayas ! siffla fanatiquement Tunkuruchu Iki.

- Les dieux n'appartiennent à personne, surtout pas aux hommes ! sermonna sévèrement le prêtre. C'est leur attribut divin de faire ce qu'ils veulent, et seul au Dieu suprême Hunnab Ku, ils sont tenus imputables. Ils favorisent, si tel est leur bon désir, ceux qui leur sont fidèles et leur font honneur.

- Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser à un étranger continuer s'offensa Tunkuruchu Iki.

Je ne demandais pas mieux mais je savais que cela n’était pas possible.

Piero lui demanda abruptement :

- De quel risque parles-tu ? Ce que cet homme a fait ne diffère pas des autres étrangers qui recherchent et dégagent dans la forêt les anciennes cités de nos ancêtres et que nous laissons travailler en paix ! 

- Ce sont tes bons amis ! argumenta vicieusement Tunkuruchu Iki. Tu leur dois toute ta richesse !

- Ils connaissent notre propre passé souvent mieux que nous-même ! contre-attaqua Piero.

J'observais depuis un moment Tunkuruchu Iki, je tentais de saisir l'homme derrière sa façade d'obstination. Il essayait désespérément de montrer qu'il était en contrôle. Il tentait ainsi de dissimuler la terreur que je devinais dans ses yeux.

Je demandai à Saul de traduire mes propos. Je m'adressai au vieux prêtre aigri :

- De quoi as-tu peur Tunkuruchu Iki ? As-tu peur de moi ?

J'avais vu juste. Ma question foudroya le prêtre sur place. Son regard me fustigea. Je crus pendant un instant qu'il était pour me sauter dessus et tenter de me tuer.

Il me surprit en me répondant au contraire d'une voix douce et pausée :

- Je crois que certaines choses du passé sont mieux oubliées afin que les morts continuent de reposer en paix et qu’ils ne viennent par tourmenter les vivants ! Et oui, j’ai peur de celui qui amènera la fin de ce monde !

Ce qu'il dit me laissa bouche bée; cela résonnait avec les paroles du jeune guerrier de Cobá.

Sur ce, Tunkuruchu Iki me tourna le dos et nous quitta en entraînant d’autres prêtres avec lui. C'est curieux j'avais de la peine pour lui en le voyant aller. Il y avait eu une fatalité et de la douleur dans ses propos; j’étais convaincu qu’il savait quelque chose, un secret qu’il ramenait et désormais gardait avec lui.

Le prêtre qui m'avait été sympathique conclut :

- J’admets qu'il y a un risque à laisser aller cet homme mais je vois un plus grand risque encore si nous l'empêchons d'effectuer la mission qu’il lui a été confié par la « U Kolel Cab », la Grand-mère la Terre, elle-même. Vous tous l’avez vu comme moi!

Le groupe de Cruzobs réagit fortement. Cela ne faisait pas l'unanimité. J’étais maintenant résolu à me battre s’il le fallait afin de continuer. J’étais convaincu que le sort de Chibirias dépendait de cette quête.

Le prêtre leva sa main avec autorité et les laissa se calmer avant de reprendre son discours :

 - Ceci ne sera pas que sa quête personnelle; c'est aussi la quête de notre peuple car « Kiichpam Kolel », la belle Grand-mère nous a aussi parlé. Nous avons notre responsabilité dans ce qui a été et ce qui doit venir. Cette tâche ne sera pas laissée à cet homme seulement, car un de nous restera avec lui.

Son regard se posa sur Saul toujours concentré à me traduire ses mots et qui n’avait pas saisit le propos implicite du prêtre. Saul regardait sans comprendre autour de lui semblant attendre tout bonnement qu’un volontaire se manifeste. 

Piero lui souffla : Kin Balam!!!

-Quoi ? Moi ? s’exclama Saul incrédule.

Le prêtre dit oui en hochant la tête et lui dit gentiment :

- Oui, si tel est ton désir Kin Balam, fils de Papah et qu’aucun ne s’y oppose ! Il me semble que tu as déjà été tout désigné par les dieux à cette tâche !

Je vis qu’une grande partie de l’audience approuva silencieucement. Je réalisai à quel point le nom de Papah était respecté et que cela rejalissait sur le jeune Saul.

Je regardai à mon tour Saul avec insistance en espérant qu'il finirait par répondre.

Le jeune maya finit par balbutier :

-! He’le’ (Qu’il soit ainsi !) Oui, je le veux !

-He’le’!dit le prêtre avec allégresse.

- He’le’! répétèrent plusieurs des prêtres.

Je compris qu’a cet instant solennel, Saul avait été confirmé dans le cercle restreint des initiés de la Croix.

Le prêtre examina les artefacts que j’avais dans mes mains et insista :

- Pa’tak tech ! (Ceci devrait rester avec vous !)  Xiik tech utsil! (Bonne chance !)

Il cria ensuite aux derniers prêtres :

- Kó’one’ex ! (Allons-y tous !)

L'audience des prêtres se dispersa ne laissant derrière eux que les gardiens et ceux chargés de prendre soin de la Sainte Croix.

Je restai derrière alors Piero et Saul firent leurs adieux respectifs. Je saluai Piero une dernière fois.

Nous retrouvâmes le village et la voiture. Saul lui semblait au contraire déborder d'énergie. Il était surexcité et semblait dans l’esprit de célébrer. Je sympathisais avec son enthousiasme. Ce qui c'était produit cette nuit était tout à fait extraordinaire mais je me sentais en même en même temps draîné, vidé de mon énergie.

-Tu as tout entendu et vu la même chose que nous? L'arbre, la belle grand-mère? questionna Saul?

- Oui!, parvins-je à dire tout simplement.

- Papah avait raison: les anciens dieux n'ont pas oublié les mayas! Ils sont venus nous parler! s'exclama Saul toujours sous l'émotion.

Une chose me tracassait : Saul et les autres n’avaient ni vu le baccab ou mon shaman. J’étais le seul apparement à avoir été concient de leur existence. Mon réflexe était encore d’envisager qu’ils n’étaient peut-être qu’un mirage, un onirisme crée par mon esprit dérangé ou par une drogue que les Mayas m’auraient refilée. Je réalisais que d’accepter la réalité de mon Shaman et du Bacab exigeait de moi beaucoup plus de bravoure que de tout simplement tout nier. C’était un acte de foi.

-La dame en noir, qui était-elle? demandais-je à Saul.

- Nous l'appellons la belle grand-mère ou la grand-mère de la Terre répondit Saul. Je crois personnellement qu'elle était une manifestation d'Ix Chel. C'est la première fois à ma connaissance qu'elle se manifeste ainsi!

- C'est drôle, j'avais un autre nom nom en tête, mais j'ai oublié maintenant! Et qu’en est-il pour Xaman Elk, le nom mentionné par Tunkuruchu Iki?

- Il est le dieu maya de l’Étoile polaire et du Nord.qui  protège et guide les voyageurs. Il était même considéré comme l’accompagnateur de l’âme des morts dans l’au-delà.  Il est le dieu au visage enluminé, celui qui orchestre le mouvement des objets célestes.

Mon shaman et Xaman Elk? Je l’avais tout d’abord connu dans l’arctique québequois et les visions qu’il m’avait données et ses motivations :  tout cela prennait un certain sens.

Je devais admettre que ce rapprochement avait pour moi une cohérence comfortante qui dissipa mes incertitudes. Il ne restait dans mon âme même pas l’ombre d’un doute. Mais même si cela donnais des éléments de réponses, il y avait maintenant tant de nouvelles questions et de chose qui me restaient incompréhensibles. Je regardai Saul qui conduisait  réalisant que je ne pouvais encore rien partager de tout cela avec lui. Le vieux sage m’avait avertit que Saul n’était pas encore prêt pour certaines choses.

Je me calai dans mon siège. Le ciel était encore noir, c’était toujours la nuit mais je n’avais aucune idée de l’heure.

- Merci d’être resté avec moi au travers de tout cela ! dis-je au jeune Maya tout simplement.

- Tu es désormais pris avec moi que tu le veuille ou non ! plaisanta Saul.

Alors que nous nous quittion la localité de Muyil, une idée me trotta dans la tête. Je pris une carte et localisai les communautés des Cruzobs. Leur village ne figurait même pas sur la carte. J'approximai sa position. Comme je l'avais supposé ce village perdu, Chan Santa Cruz et Tixcacal Guardia formaient une ligne interceptée par l'axe de l'alignement de Tulum et Chunyaxche formant un "T", une représentation de la croix des Mayas. Ce n'était pas une coincidence, je comprenais maintenant pourquoi Saul nous avait amené explorer ces lieux avec le compas. Mis à part à Tulum, nous n'avions rien trouvé; pourquoi? Était-ce parce-que les autres artefacts avaient été déjà récupérés? J'en doutais fortement car le compas indiquait toujour une direction précise vers le sud. Je considérai que la position des objets était intimement liée au baccabs, les fils d'Itzamna placés aux quatre coins du monde. Les Cruzobs avaient été acculés et contraints dans une région sauvage, éloignée et restrainte du Yucatan par les conquérants espagnols et les autorités mexicaines. Le monde Maya n'était pas pas limité qu'aux Cruzobs: il était beaucoup plus vaste. Les baccabs devaient donc être étendu sur un grand territoire. J'en discutai avec Saul; il avait eu déja la même intuition. Il ajouta avec excitation qu'il croyait que les baccabs bornaient plus précisément le monde d'Itzamna.  Je ramenai l'attention de Saul sur la route lors qu'il dérivait sur la voie de service en construction.

L’horizon à l’est palissait à vue d’œil et augurait le crépuscule du matin lorsque nous finîmes par retrouver le portail de l’Allure. Le gardien du portail nous reconnus et nous laissa passer tout en nous saluant. J’étais complètement naze. Saul s’occupa de rendre les clés de la voiture de location au lobby avant de retourner à ses quartiers.

Je rejoignit ma chambre en me traînant les pieds. J’étais presque rendu à ma porte lorsque je la vis sur la plage en train de comtempler l’horizon ses mains jointes reposant sur bâton serpentin. La Dame en Noir contrastait avec la mer qui s’éclairait doucement de cette douce lueur qui précède l’astre du jour.  Je m’approchai d’elle alors qu’elle scrutait le tableau que peignaient les tons brillants de violets, roses et orangés de l’aube naissante. Les premiers rayons de du soleil qui émergeait des eaux allèrent à sa rencontre. Elle était resplendissante dans l’aurore qui arrivait. La scène me sembla familière et était sans manquer de me rappeller ma rencontre avec Chibirias à Playa del Carmen. Étais-ce une coincidence ou par dessein? Il était évident qu’elle était ci pour moi.

Je me rapprochai et lui demandai timiditement qui elle était.

Elle me répondit chaleureusement :

- ts’ahbil! (une amie!)

Elle se tourna vers moi et me pris la main :

- Tech tu Tehtik t’ulikpach?  (Tu choisis de continuer?)

J’avais déjà pris ma décision et lui assurai.

- Oui, je le veux. Je le dois!

Elle me souria, un beau sourire débordant de tendresse et les yeux pétillant de fierté :

-Hach uts! (Très bien!) .Cha in wantikech! (Laisse-moi t’aider!)

Elle leva sa canne et causa une impression dans le sable suivi par d’autres pour former quatre points symétriques. Elle les assigna aux quatres points cardinaux. Lak’in (est), nohol (sud), ckik’in (ouest) et xaman (nord). Elle renomma ensuite les points  Hobnil Kan, Cantzicnal Cauac, Hozanek Ix et Saccimi Mulzac. Je  compris qu’elle référait aux quatre bacabs placés par Itzamna et délimitant son monde. Elle évoqua successivement avec chacun des points Zamá; Xuk Nohol; Ohk’in peten et K’una Xaman.

Seul le nom de Zamá m'était familier et lui nommai Hobnil en lui montrant la direction des ruines de Tulum. Elle était ravie que j’avais compris. Elle m’avait confié les lieux assignés à chacun les bacabs.

 

Je fléchissai la tête en reconnaissance. Je vis mon shaman qui observait la scène attentivement d’une certaine distance.

À partir de ces quatre points, la Dame en noie dessina deux lignes perpendiculaires formant la croix des Mayas. En pointant l'intersection des lignes elle mentionna: Wahahchan’Bal, la maison de l’arbre de vie. C’était le but ultime de la quête.

Je la remercia dans sa langue :

- Dyos bootik!

Elle me retourna la politesse.

- Dyos ku kanantech!

- Koox beye’! (Allons par ici)me dit-elle.

Elle me ramena à ma chambre. J’étais vraiment intrigué. Elle ouvrit la porte que j’avais pourtant verouillé sans effort et pénétra. Je ne m’attendais vraiment pas à cela. Je la suivit. Mais quelque chose n’allait pas. Il n’y avait pas d’interrupteur pour les lampes ou meubles. L’intérieur était vaste et clair-obscur. Ce n’était définitivement pas ma chambre.

Je me retrouvai dans une grotte. Je réalisai alors que mes sens s’ajustaient que j’étais plutôt dans un sous-sol. Une colonne de lumière illuminait les lieux. Je réalisai qu’elle provenait simplement de rayons de soleil acheminés depuis la surface par un puits hexagonal de lumière. Nous étions le jour.  Je m’efforçai de ne pas raisonner mais de me détendre et me laisser complètement intégrer à la scène. Je n’étais pas seul. Un cercle de douze mayas, étaient assis autour dela lumière accompagnant Shaman et de la Dame en noir.   Ils étaient habillés de façon élaborée ce qui démontrait un statut important. Certains d’entre eux étaient entourés de codex et parchemins.

La Dame en noir disait qu'ils étaient toujours venus ici en paix, hôtes de cette ville, en rappel du « popol na », dans l’esprit de la consolidation de leurs alliances. Ils avaient été toujours présents pour les rencontres à la fin des cycles de 52 années solaires, lorsque le cycle rituel de 260 jours coïncide avec le calendrier solaire de 365 jours, ainsi que pour les autres évènements spéciaux.  Les représentants des différentes cités états royaux mayas réunis avec les prêtres, sages et astronomes des autres peuples, tels que les anciens de Teotihuacan, la Grande cité des Roseaux, les Nahuas, Zapothèques, Mixtèques, Toltèques et autres peuples connus, venaient ici afin de discuter et d’ajuster parfois leurs calendriers respectifs, de parler du ciel et de ses astres, des arts et des dieux. Ils avaient toujours fait ainsi pour aider les échanges, commerces, influences, politiques et connaissances de leurs peuples. Cette tradition a perdurée pendant plus des trois Baktuns. Pendant longtemps ceux de la Grande cité des Roseaux avaient gouverné le peuple du Maïs. Avec la chute de Teotihuacan se termina leur influence et pendant plusieurs générations les Mayas assumèrent seuls leurs destins et prospérèrent. Un autre peuple de chichimèques sanguinaires, se donnant le nom "d'Artisans", tentaient à son tour de s'imposer sur tous les peuples connus de la terre.

La Dame en noir m’expliqua que c’était dans ces lieux qu’ils avaient accepté d’abandonner le rapport de leur calendrier au compte long afin de favoriser les échanges, le commerce, forger des influences politiques et accomoder ces chiens de barbares qui qui saisissaient à peine les bases des mathématiques les plus fondamentales et qui ne pouvaient pas comprendre les subtilités du  compte long. Sans les enseignements originaux d’Itzamna ils n’étaient pas mieux que ces chichimèques car le calendrier est l’enseignement sacré d’Itzamna; il est un des plus grands héritages qu’il a légués. La date d’origine est essentielle; elle était une ancre dans le flot du temps. Renier cette date allait à l’encontre des coutumes, des traditions; c’était pour le peuple du maï thahir ses origines et renoncé àa tout son passé écrit. 

Mon shaman l’interrompit.

- Plusieurs aussi avait des craintes face à la terminaison prochaine du calendrier et de la  fin du monde qu’elle apportait.. Ils croyaient  que d’arrêter le compte long pourrait permettre d’éviter la catastrophe annoncée. Il est ridicule de penser que l’on peut arrêter le cours du temps et du destin pas plus que le cours du soleil. Le calendrier ne causera pas le malheur prochain; il ne fait que l’annoncer!

Un vieillard lança ensuite une roche en l’air qu’il regarda retomber sur le plancher de dalles de pierres

Il commenta à la suite de sa démonstration :

- Tout ce qui monte, doit redescendre ! Ce qui a été élevé par l’homme devra tomber. Je vous répète ici que la fin de notre monde est proche. C’est la nature des choses tels qu’élaborée par Hunab Ku, le père d’Itzamna : le vieux monde devra être détruit pour laisser place au nouveau. Il a été toujours ainsi, bien avant que se soit ouvert le premier regard de l’homme. Un grand cycle universel doit se terminer avant qu’un nouveau recommence mais si le passé est oublié, le malheur sera  que ce qui a été sera de nouveau. Il n’y aura rien de neuf sous le soleil.

La dame en Noir approuva et nomma  le Shaman “Mahucatah Uac-metun-ahau Yax-coc-ahmut” ce qui signifie "Nom Distingué du Seigneur de la Roue des Mois et Premier à Savoir ou à Entendre les Évènements". Elle s’adressa ensuite à moi :

- Tu dois te demander : Si tout doit tomber, à quoi sert de se sacrifier ? Car si tout doit être effacé par le temps éventuellement, même un miracle ne saura persister! Je te réponds qu’il faut faire cela pour qu’il y ait l’espoir de la  réconciliation, l’espoir  pour quelque chose de meilleur.  Autrement, tout ce qui survivra pendant un temps de la gloire de nos  peuples ne sera que des ruines de pierres!

 

Chibirias ou son Vigil m’avaient déjà dit quelque chose qui abondait dans ce même sens.

Je remarquai pour la première fois le médaillon de terre cuite peinte aux couleurs vives qu’elle portait à son cou, un médaillon de terre cuite et peint avec un Iguane à la gueule ouverte et un soleil, un des icônes d’Itzamna. Il s’agissait bien du même médaillon que m’avait confié par Chibirias.  Le même médaillon pour lequel j’avais vu Dzacab Chich iik’ Paal  payer de sa vie la préservation de son secret au puits sacré de Chichen Itza.

- Qui êtes-vous? lui redemandais-je. Elle me souria gentiment au lieu de répondre.

Une jeune femme toute excitée descendit en annonçant "Toh Pepem! Beora ! Beora !" ce qui voulait dire « Toh Pepem, maintenant, maintenant ! ».

En arrivant devant  la Dame en noir, la jeune femme figea et se prosterna.

La Dame en Noir, qu’elle avait nommé Toh Pepem, retourna le salut poliment avant de procéder dans l’escalier escorté par la jeune femme. Je les suivis.

La vision autour de moi était éblouissante, époustouflante. Je n’étais sûrement plus à Tulum. Le soleil m’aveugla à la sortie des catacombes et il me sembla bizarre. Je réalisai que son disque n’était plus parfaitement circulaire, il était entamé par un croissant sombre. Je compris que l'excitation concernait le fait que l’éclipse solaire annoncée soit effectivement en cours.

Une fois mes yeux adaptés à la clarté, je réalisai que j’avais émergé tout près d’une série d’entrées souterraines dans la colline et qu’il y avait des murs fortifiés extérieurs. Je remarquai une série de grandes structures, prenant appui sur un grand mur adjacent de soutènement de 15 mètres de haut. J’apercevais le terrain de balle adjacent d’une longueur de 90 mètres qui était vraiment exceptionnels par rapport à tout ce que j’avais vu jusqu’ici en ce que l’un de ses côtés présentait la pente coutumière, tandis que l’autre consistait en un mur massif, de 9 mètres de haut, faisant office de mur de soutènement pour la plateforme qui le surplombait. Le terrain était superbe, mais on n’y jouait pas, quelques enfants et adolescents y étaient debout, regardant le ciel les yeux partiellement masqués par leur main devant le disque solaire couvert à moitié par la lune.

Par la position relative du soleil, je m’orientai. J’estimai que je devais être à l’extrémité Nord de la ville. Nous montions vers la ville accessible uniquement via deux portiques fortifiés et. De mon point de vue je pouvais constater que la ville était perchée sur une série de collines naturelles bâtie sur différentes plateformes artificielles dont la plus haute constituait le cœur de la ville. 

Il ne s’agissait pas d’une cité en ruine mais d’une ville vibrante avec ses couleurs fraîches, son architecture magnifique. Le stuc était intact d’un blanc éclatant, les murs étaient parfois également peints rouges ou noirs avec des touches çà et là de couleurs orange, vert, ocre, indigo et turquoise.  Je devinais la présence de calcite comme base pour la peinture et pour la couleur blanche, d’hématite dans les rouges, de carbone pour les noirs ainsi que de d’autres pigments naturels. Tous étaient habillés autour de moi avec ce que j’imaginais des vêtements traditionnels. Ils ne se préoccupaient pas de moi, je ne semblais pas exister pour eux.

Je grimpai jusqu’à une enceinte emmurant les plus hauts quartiers de la ville. Pour atteindre ce quartier, il était nécessaire d’utiliser une échelle ou de recourir comme Toh Pepem à un monte-charge primitif formé d’une simple plateforme reliée à des câbles supportés par une potence et poulie et tiré par un treuil.  Il n’y avait aucune route, rue ou escalier qui menait autrement à cette plateforme.  Cela confirmait la nature spéciale et privée de cet endroit qui était un énorme tertre artificiel.  À l'intérieur de cette cour murée deux structures pyramidales s’élevaient au milieu de la place centrale.

Il y avait un quartier à l’est de luxueux de patios et de résidences interconnectées. Il s’agissait sûrement de résidences pour la classe élite des dirigeants de la ville. Une acropole plus importante était pour sa part érigée sur une plate-forme de six mètres de hauteur à l’ouest de la place principale. Elle se composait d’une série d’édifices disposés autour d’un patio central entouré de pièces latérales. Je pouvais également voir des jardins fleuris et arbres fruités dans les patios, décrépis par le manque évident d’eau.

Je remarquai un groupe de femmes observant l’éclipse en regardant la projection de la lumière du soleil depuis une feuille d’écorce percée. Certaines d’entre elles notaient les soigneusement les différentes phases du phénomène et l’inclinaison du soleil par rapport à l’horizon.

L’éclipse recédait. Elle avait été partielle, le soleil avait été occulté par plus de la moitié, mais moins que les deux tiers de son disque.

La vision changea de nouveau. Nous avancions dans la place centrale de la ville, passant la première pyramide décorée par de grandes peintures murales et incluant des représentations de prêtres, souverains et astronomes certains étant typiquement mayas alors que d’autres figures plus récentes ne l’étaient visiblement pas. Une vingtaine de guerriers mayas se présentèrent à Toh Pepem en ayant leurs grandes épées dentées d’obsidienne sorties et leurs lances dressées. Sept d’entre eux étaient à moitié nue et semblaient effectivement être des barbares vils et aguerries. Malgré leurs airs d’intraitables, ils ne pouvaient difficilement masquer leur nervosité. Un homme fier, à la stature élancée et puissante se détacha de leur groupe. Il était habillé simplement d’une peau de jaguar autour de la taille. Un masque noir était peint autour de ses yeux et des bandes blanches et rouges étaient apposés sur son corps le rendant encore plus intimidant. Il me rappelait immanquablement le Vigil de Chibirias. Il était Camaxtli Kan Munyal (Camaxtli le Serpent des Nuages), héros des Nonoalcas, né à Huaxteca et libérateur de Cholula. Près de lui, il y avait un tout jeune homme anxieux et fier. Il n'était pas encore considéré un guerrier tout comme son père, car il n'avait jamais encore fait couler le sang de l'ennemi. Je connaissais aussi son nom : Ts’unun Noho ce qui voulait dire "le Colibri du Sud".

Dès qu'ils reçurent la bénédiction de Toh Pepem, les guerriers s'empressèrent de partir. Je les suivis. Ils se dissimulèrent dans les remparts de la haute plate-forme sans faire de bruit. Je remarquai les femmes également armées à l'affût, cachées derrière les fortifications. Ils ouvrirent le grand portail donnant accès à leur cité et attendirent.  Leur tension était forte ; j'empathisais avec leur anxiété.

Je vis alors l'ennemi pénétrer dans la Basse-Ville fortifiée. Ces barbares entrèrent dans un grand fracas avec leurs cris de guerre.  Ils ne trouvèrent personne ; ils ne rencontrèrent aucune résistance. Seul un grand silence les accueillit. De leur point vu, la ville assiégée avait finalement capitulée et été abandonné. Ils hurlèrent des injures et provocations tout autour d’eux mais ne suscitèrent aucune réaction.

Une autre vague de barbares entra d'abord méfiante ensuite triomphante. Une jeune femme les joignit et leur ordonna de calmer leur célébration. Une très belle femme, son visage peint avec un motif rappelant celui de cloches sur ses joues. Elle avait un air de famille avec le jeune guerrier que j'avais vu auparavant. Ich Bon Chu Tsab était son nom. La reine sorcière était accompagnée par un jeune sorcier : il était son conseiller et son amant. Telle une ombre belliqueuse, il était toujours à ses côtés. Il soufflait quelque chose à l'oreille de sa reine.  Elle était d’accord; elle aussi devinait un subterfuge. Mais il était trop tard, les portes de la ville se refermèrent derrière eux, les prenant tous au piège. 

Les propulseurs, les atlatls de la ville lancèrent leurs projectiles telle une nuée mortelle obscurcissant le ciel. Les lances tombèrent sur les envahisseurs, foudroyant plusieurs d'entre eux sur place. Les guerriers de la ville répétèrent leur attaque de missile plusieurs fois, jusqu'à ce que le nombre des centaines de l'armée hostile fut considérablement réduit. Les hommes et les femmes descendirent alors et se jetèrent sur l'ennemi pour combattre au corps à corps en les chargeant, frappant, transperçant et écrasant leurs ennemis avec leurs armes d'obsidienne, de bois et de pierres. Les femmes me surprirent par leurs prouesses et férocité ; elles faisaient des guerrières absolument redoutables.

Le reste du combat fut bref. La stratégie élaborée par Toh Pepem et les siens fonctionna parfaitement.

J'observai alors le jeune Ts’unun Noho tout couvert de sang, hurlant un cri de victoire en brandissant à bout de bras son trophée, la tête fraîchement décapité de la reine-sorcière, sa propre sœur.

Toh Pepem grimaça et détourna son regard, tout à fait dégouttée.

Camaxtli Kan Munyal ne montra aucune fierté pour son fils ; il désapprouvait au contraire d'un regard triste et dur.

Cela ne déconcerta nullement le jeune guerrier qui alla rejoindre les autres guerriers occupés à achever sans aucune pitié le reste de leurs ennemis.

Je vis également le consul de la sorcière, terré dans l'ombre. Il avait donc réussi à échapper au massacre des siens. Il sembla curieusement ravi de la situation. Je croisai son regard, il n'était pas humain. Ses yeux étaient ceux d'un serpent ! Ils se fixèrent sur moi d'abord surpris, curieux et de plus en plus courroucé.

Avant que je puisse vérifier qu'il était vraiment conscient de ma présence, je me retrouvai à une autre pyramide dont la décoration était des plus élaborée. Il n’y avait aucun doute concernant l’entité à laquelle cette structure était dédiée. Les quatre façades étaient sculptées en haut-relief et sur chacune d’elles se trouvaient deux serpents géants lovés ondulant avec un glyphe leur sortant de leur gueule. Des personnages assis y étaient aussi découpés associés à des prêtres ou de grands chefs de clan. Certaines de ces figures étaient accompagnées de symboles. Sur la partie supérieure de la structure se trouvaient d’autres représentations identifiables à des guerriers par leur casque et couvre-chefs militaires et leurs armes incluant le propulseur, l’atlatl. Il y avait aussi une variété d’autres décorations incluant une frise de coquillage à chacune des corniches. La pyramide était couronnée par une corniche évasée où se trouvait une autre structure, que je présumai un temple.  Je pouvais apercevoir du sommet de la pyramide de vastes quartiers plus bas en direction du Sud ainsi qu’une autre structure pyramidale dans les niveaux inférieurs.

J'aperçus Camaxtli Kan Munyal qui supportait une femme monstrueusement enceinte qui peinait à monter l'escalier, une marche à la fois. Son visage,déformé par le masque de douleur et de la souffrance, dégoulinait de sueur et

Camaxtli Kan Munyal quêta urgemment Toh Pepem qui était assise sur un trône de Jaguar avec un entourage de prêtres blancs. Toh Pepem fit alors signe à l’homme de se rapprocher et d’amener la femme avec lui. Elle se leva et se dirigea vers la femme enceinte à peine consciente en palpant son ventre. Elle était alarmée ; quelque chose visiblement n'aillait pas.      

Je vis une profonde inquiétude dans les yeux de Camaxtli. Espérait-il que celle qui pouvait accomplir de tels prodiges que de prévoir les temps où le soleil cacherait son radieux visage puisse aussi sauver la vie de sa femme et de son enfant ?

Toh Pepem se mordit la lèvre, soupira et ordonna sans hésitation qu’il place la femme enceinte sur son trône et commanda des draps. Elle tâta de nouveau le ventre énorme, prêt à éclater. La femme qui ne semblait pas Chichimèques par ses traits, réagissait à peine à bout de force.  Du sang s’écoulait à profusion du vagin, beaucoup de sang. Papillon d’Obsidienne lui donna quelque chose à mâcher qu’elle sortit d’un petit sac médicinal qui je présumai avait des effets narcotiques car le masque de souffrance de la femme s’estompa et ses traits se relachèrent.

 

Toh Pepem s’adressa à Camaxtli, je compris quelle disait le nombre deux avec ses doigts. La femme attendait donc des jumeaux ce qui causait des complications. Toh Pepem ajouta gravement quelque chose qui bouleversa le grand guerrier; je devinais que Toh Pepem lui avait expliqué la gravité de la situation. Sa compagne était trop proche des portes de la mort pour qu'elle puisse faire quoi que ce soit. Elle ne pouvait qu’aider à réduire ses souffrances. Elle pouvait par contre peut-être sauver ses bébés.

Elle invita le guerrier à s’approcher pour qu’il puisse constater par lui-même.

Toh Pepem lui réitéra que sa femme ne survivrait pas la mise au monde de ses enfants.

L’homme ne dit pas un mot. Il la comprenait.

Il se plaça tout prêt d’elle en lui serrant fermement la main de sa compagne en caressant doucement son visage. Il la regarda tendrement dans les yeux remplis de tristesse.  Il lui dit en forçant un sourire qu'elle ne lui avait pas fait un mais deux enfants qui vont venir au monde et que si elles étaient des filles qu’elles seraient certainement aussi belles que leur mère.

La femme força péniblement un sourire. Son visage s’éteignit peu de temps après. Sa main devint molle et lâcha prise. L’homme ferma les yeux et se crispa.

Toh Pepem entra en action assistée par deux autres femmes. Elle n'avait que peu de temps afin d’empêcher que les enfants soient entraînés à la suite de leur mère dans la mort.

Elle prit une fine lame d’obsidienne qu’elle planta d’abord tout doucement dans l’abdomen de la femme et ensuite plus profondément en s’assurant qu’elle ne risquait pas de blesser un des enfants non nés. Elle pratiqua ainsi une incision horizontale juste au-dessus poil pubien de plus de vingt centimètres de long. Sans hésitation, Papillon d’Obsidienne plongea sa main directement dans les entrailles exposées, tassant les organes obstruant l’ouverture. Elle saisit de nouveau le couteau d’obsidienne pour inciser soigneusement l'utérus et son feuillet péritonéal et élargit l’ouverture avec ses doigts. Elle extrait un premier enfant exerçant avec une main une pression sur le fond utérin tout en guidant avec son autre main le nouveau-né lors de sa sortie. Elle coupa promptement le cordon ombilical et induit la respiration du nouveau-né avant de confier le nouveau-né à son père. Elle s’empressa ensuite de sortir le deuxième des bébés, mais ce fut qu'au bout de laborieux efforts qu'elle réussit à l’extirper des entrailles du cadavre de sa mère. Elle examina le deuxième enfant et je devinai par son expression concernée qu’il devait avoir subit des séquelles même si tout n'avait pris que quelques minutes.

Ce n’était sûrement pas le premier accouchement par césarienne qu'avait fait Toh Pepem.  Elle devait être une sage-femme et guérisseuse. Elle avait produit deux garçons bien vivants.

Papillon d’Obsidienne présenta ses mains sanglantes que l’on s’empressa de lui laver et essuyer. Elle s’écrasa sur un siège visiblement drainé par son intervention.

Je songeai au symbole de ces deux enfants nés au temple du serpent à plume, le couteau d’obsidienne n’ayant pas pris la vie comme les rites sacrificiels dont j’avais entendu parler, mais ayant au contraire donné la vie.

Camaxtli regardait, les yeux mouillés et le souffle court, la dépouille de la mère de ses nouveaux enfants. Papillon d’obsidienne s'approcha de lui, mis une main sur son épaule et offrit de nouveau ses condoléances. Le grand guerrier se retourna, il ne pouvait s’empêcher de pleurer. Toh Pepem le serra doucement dans ses bras et le réconforta avec toute tendresse qu'une mère était capable pour son fils.

Toh Pepem remarqua la jeune disciple qui s'occupait des nouveau-nés.

Elle était belle comme une fleur fraîche et charmante par son innocence.  Elle calmait les pleurs d'un des bébés jumeaux en le berçant doucement dans ses bras.

Toh Pepem lui signala de s'approcher et lui demanda d'être mère pour ses petits-fils. 

Elle accepta gracieusement l'honneur qui lui avait été fait. Elle s’appelait Lol K’uk’um (Fleur de Plumes précieuses) et fut présentée au roi guerrier.

Toh Pepem regarda attentivement les bébés. Le premier était parfait. Elle passa au deuxième des nouveau-nés aux pieds légèrement difforme. Il était tout même vigoureux et fort. Il était en détresse, inconsolable comme-ci il était conscient de la mort qui était passée. Toh Pepem enleva son médaillon qui’elle montra au nouveau-né. Elle le fit virevolter devant le visage de l’enfant qui écarquilla ses yeux tout grand et oublia sa peine. Elle mit le médaillon au cou de l’enfant. Elle l’avait choisi comme gardien et héritier de ses secrets.

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/ab/Itzamna-Lawrie-Highsmith.jpeghttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/35/Estela_de_Madrid_%28Museo_de_Am%C3%A9rica%29_01.jpg
Un des fils d'Itzamna, un des quatre bacabs.

Mayan and Sacred tree par Bill Liao

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/47/Chan_Santa_Cruz_Maya.gif

 


Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 20:21

À ce moment, il y avait plus que les roches qui tournoyaient pour moi; le sol, tout ce m’entourait tournait. Je me sentis alors affaibli, vidé de toute énergie comme après d'épuisants efforts. Mes jambes me trahirent subitement et je m'écroulai tout comme toutes ces pierres que rappela la gravité.

Des villageois vinrent à mon aide et m’amenêrent dans une hutte et m’installèrent confortablement dans un hamac. Je me suis endormi. Je me réveillai avec un mal de tête épouvantable. Je touchai ma nuque et grimaçai. Le derrière de mon crâne était sensible, enflé et couvert par une gale de sang sèche.  Mon malaise devait avoir résulté d’une commotion.

Saul était assoupis tout près et sursauta à mon premier geste. Je lui souris.

- Je suis désolé; je crois que j'ai gâché ma première impression. Je crois qu'elle a été surfaite !

Je tentais de me redresser et tendis la main à Saul pour qu'il puisse m'aider. Il recula, il avait peur de me toucher. Je réalisai que je l'effrayais.

Après quelques élans, je réussis à me remettre sur pied.

Je l'approchai. Il m'évita; il était tout craintif à mon égard.

Je tentai de le rassurer :

- Bon sang Saul! Ne soit pas ridicule! Voyons! C'est moi !

Il hésitait toujours. Je le comprenais bien. Sur le moment, les manifestations du shaman m'avaient semblées tout ce qu'il y a de plus naturel. Maintenant que je repensais aux évènements passés, à cette guérison miraculeuse du jeune garçon, à cette démonstration spectaculaire de télékinésie et de lévitation, je me sentais tout comme lui complètement dépassé. Je n'osais tenter de formuler une explication rationnelle ou scientifique sur ce qui c'était passé. Qu'il ait guérit cet enfant ne me surprenais pas; j'étais après tout moi-même un de ses miraculés. Mais pour le reste, je ne savais que penser de la lévitation des pierres qui avait été un spectacle de magicien destiné à impressionner les Mayas assemblés. Je n’étais pas certain que le Shaman avait eu l'effet qu'il escomptait.

Une autre chose m'inquiétait aussi, il était indéniable que le Shaman avait été de plus en plus présent; il avait bien démontré sa puissance. Pourquoi maintenant? Était-ce en raison du temps écoulé depuis notre rencontre en territoires Inuit, le fait d'être en terres Mayas ou par l'influence du dernier artefact que nous avons trouvé ?

Je me retournai vers Saul. J'étais résolu à briser son appréhension.

- Ce n'est que moi ! insistais-je de nouveau en lui prenant sa main récalcitrante et en l'amenant à ma nuque. Je lui fis sentir ma bosse, toucher mon sang coagulé.

- Regarde, lorsque que l'on me frappe j'ai mal; lorsque l'on me blesse, je saigne. Je suis le même gars que tu as rencontré à l’Allure !

Saul retira sa main sans rien dire.

Je le regardai avec détresse, j’avais tellement besoin qu'il me croit.

- Comment as-tu fait cela ? me demanda Saul avec réserve.

- Quoi ?

- Les pierres !

Je tentai de lui expliquer :

- Je n'ai rien fait ! Vous avez vu c'était mon Shaman qui tout fait.

- Nous n'avons vu personne, il n'y avait que toi ! répliqua Saul gravement.

J'étais désemparé.

-Les enfants l'ont vu ! insistais-je.

- Les enfants ont brièvement aperçu quelque chose qui les a effrayés. Chak, le plus jeune d’entre eux, affirme que c'est bien toi qui lui a imposé les mains et guérit. Tu sais qu'il était paraplégique depuis qu'il avait été frappé par un autobus de touristes il y a plus de deux ans ? Personne, même pas les médecins spécialistes de Mérida, ne pouvait faire quoi que ce soit pour lui.

Je ne dis rien; je ne savais plus quoi dire. Je mis mon visage dans mes mains et réfléchissais à tout cela. Le Shaman avait agit par mon entremise, en utilisant mon propre corps. Il n'était pas simplement invisible pour ces gens; il n'avait pas de réalité propre. Lorsqu'il se manifestait, il utilisait mon corps et c'était pour moi comme si j'étais mis de côté. Je voyais les choses de l'extérieur de moi-même comme cela était souvent rapporté dans les cas documentés que j'avais lu d'hypnose, de transe et de ...possession !

Je me rappelais ce que le shaman avait demandé à mon chevet avant de mourir:

"Vas-tu m’amener avec toi?".

Et je lui avais alors dit oui!

Non, je ne pensais pas que j'étais possédé, mais l'esprit du Shaman ou son âme était dans mon corps. N'est-ce pas ce qu'il avait tenté de me dire la nuit dernière lorsque qu'il m'avait dit que j'étais mort et qu'il remplaçait mon âme? Cette idée bizarre et voir même absurde me rendait extrêmement inconfortable. Elle impliquait que nous étions le Shaman et moi comme deux entités distinctes partageant le même corps physique mais il ne me contrôlait pas plus que je le contrôlais. Il est vrai qu'il n'a jamais vraiment tenté de me dominer; avec les pouvoirs qu'il avait démontrés, je suis certain qu'il en serait capable. Je croyais toujours en sa bienfaisance même s'il était parfois trop impulsif et me mettait dans des situations difficiles comme maintenant !

La voix de Rafael me ramena à la réalité du moment.

- Ils ne savent pas quoi faire de toi, disait-il bouleversé. Plusieurs pensent que tu n’es qu'une supercherie, un mensonge. D'autres pensent que tu es possédé par un mauvais esprit.

Je lui demandai avec inquiétude :

- Et toi, qu'est-ce-tu crois ?

Il avala sa salive et éclaircit sa gorge avant de me répondre.

- J'ai assisté aux prodiges comme les autres mais contrairement à eux, je te connais. Tu es une bonne personne; tu me l'as prouvé par plusieurs fois.

J’émis un sanglot et lui mis ma main sur son épaule avec soulagement. J'aurais été vraiment désespéré si Saul ne m'avais pas supporté.

Une femme maya entra et nous interrompît. Elle demanda respectueusement :

- Wihech ?

- As tu faim ? me traduisit Saul.

Je lui répondis que oui, j’avais très faim et que j’avais surtout soif.

Saul dit à la femme :

- Hach wihen; Hach uk’ahen.

Elle revint quelques minutes après avec un plateau remplis de tortillas, d'un bol de potage de maïs, de deux bouteilles d’eau et d'une autre de jus de pastèque.

Saul lui prit le plateau en la remerciant cordialement :

-Hatch uts, Net soy !

J’ajoutai mes remerciements en souriant à la dame :

- Dyos bootik !

Elle nous sourit gracieusement et nous laissa.

J’avalai une rasade d’eau qui me fit le plus grand bien.

Saul m’imita. Son regard restait fuyant. Il avait une face d'enterrement. Je voyais bien que quelque chose d’autre le tracassait. Je le fixai intensément de mon regard anticipant qu'il finirait bien par révéler ce qui le dérangeait autant.

- Quoi ? demanda Saul en me regardant tout en mâchant sa galette de maïs.

- Qu'est-ce qui ne va pas encore ?

Il mit de côté son pain et railla :

- Mis à part qu'ils vont demander à la Croix parlante ce qu'ils doivent faire de toi, que c'est Kan Ek' Tunkuruchu Iki (Sage étoile Hibou lunaire) qui détient les artefacts et qu'il est complément hostile à ton égard, tout va bien !

Je ris spontanément. Je ne savais pas Rafale capable d'un tel sarcasme.

- Tu ne comprends pas insista Saul angoissé.  La Croix a tendance à dire ce que Tunkuruchu Iki veut bien entendre. Pour lui, tu es un effronté venu exploiter la crédulité des Mayas pour nous voler notre sainte Croix. Il juge que tu es l'abomination la plus dangereuse pour le peuple Maya depuis les Conquistadores ! Il serait capable de demander ton exécution !

Je ne riais plus. Après Lilith et Alan en voilà un autre qui me voulait mort. Ces vacances allaient vraiment de mal en pis !  Je lâchai un grand soupir. Je ne devais surtout pas me laisser aller au désespoir.

- Je compte sur mon Shaman dis-je à Saul avec foi.  Il m'a déjà sauvé la vie par plusieurs fois; il va nous aider !

Surtout, maugréais-je tout bas, qu'il me le doit; après tout, il était celui qui avait causé tous ces problèmes !

-J'espère que tu pourras nous faire un autre miracle, souhaita Saul à haute voix. Nous en avons terriblement besoin d’un !

Je l'espère aussi ! Il s'agissait pour moi d'une prière.

Saul se voulut rassurant :

Ne sois pas inquiet ! Je reste avec toi jusqu'au bout. Ils ont accepté que je te serve d'interprète.

- C'est bien ! commentais-je l’esprit préoccupé.

J'ajoutai tout bas :

-"Jusqu'au bout...", pour autant que la fin du chemin soit loin !

Saul m'avait entendu.

- Amen! conclut-il en faisant son signe de croix. Je me demandais laquelle des croix Saul venait d'évoquer.

Je continuai le repas complètement silencieux, absorbé et distrait. Je n’avais aucune notion du temps écoulé lorsqu'ils vinrent pour moi. Deux hommes me séparèrent de Saul qui me cria avec émotion de ne pas m'inquiéter, qu'il s'occupait de ma voiture et qu'il me rejoignait là-bas.

Maudite voiture, je m'en fichais éperdument ! En regardant mes gardes complètement sombres et stoïques, je compris que Saul n'avait vraiment pas le choix, pas plus que moi d’ailleurs.

Je fus escorté à une camionnette par des mayas armés.  Ils m'y firent entrer. J'étais constamment flanqué par deux hommes. J'avais peur. Je ressentais l'angoisse de l’accusé déjà condamné et amené devant juge et jury pour sa sentence.

Nous démarrâmes et partîmes dans la nuit. Nous retournâmes à Felipe Carrillo Puerto que nous traversâmes en direction sud sur la 307. Sans avertissement nous tournâmes à gauche, vers l’est, sur un petit chemin de terre qui interceptait l'autoroute.  Nous poursuivîmes notre chemin le long de cette petite route sinueuse qui finissait en cul de sac dans un village perdu. Ils me firent débarquer et nous continuâmes à pied dans la jungle noire jusqu'à un cenote ouvert sur le ciel étoilé. Je crus un instant qu’ils étaient pour me jeter dans ce trou béant. Ils m’ordonnèrent de m’asseoir. J’étais toujours intimidé par mon escorte mais comprenais qu’ils étaient surtout solennels en respectant un de leur dogme religieux.

De l’autre de côté du cenote, à la lumière des torches, j’aperçus la congrégation religieuse qui s’assemblait. Je vis aussi la Croix. Il s’agissait d’un tronc de Ceiba avec deux branches parfaitement perpendiculaires sur lequel une croix était sculptée. Le tronc reposait contre un arbre Ceiba bien vivant. Je comprenais que la scène réunissait plusieurs éléments sacrés pour les Mayas dont le Ceiba et le z'onot. La Croix reposait sur les racines de l’arbre de Vie qui s’abreuvait d’eau sacrée prenant origine dans le monde souterrain où vivait Chaac, le dieu de la pluie. Il était donc facile pour les Mayas d’accepter ici un phénomène surnaturel.

Je fus soulagé d’enfin apercevoir Saul arriver et me joindre. Nous observâmes de l’autre côté du cénote une jeune femme qui se prosternait devant la croix après lui avoir fait des offrandes.

Saul mentionna que la Sainte-Croix doit être surveillée et nourrie plusieurs fois par jour. Cette jeune femme représentait Ix Cel, la petite femme de l’arbre, chargée de prendre soin de la relique sacrée. Il ajouta que nous étions gardés à distance de la Croix car nous n’avions pas subits les rites de purification nécessaire. Saul relata également que lorsque les Cruzobs célèbrent une "Novenas", une messe, il est coutume d'avoir avant un repas cérémoniel comprenant toujours des tortillas de maïs et, généralement, des tamales, des viandes, des fruits, du poivre, du chocolat, un désert et une boisson alcoolisée.

Je reconnus Tunkuruchu Iki dans le groupe de prêtres Mayas. Il présentait nos artefacts à la Croix. 

Une voix se fit entendre. Elle semblait émaner du tronçon de la croix mais il était évident qu’elle provenait d’un prêtre assis sous la croix. Cela me choqua. Il n’y avait ren de fantastique dans tout cela. Saul expliqua tout bas que pour les Cruzobs, la voix de la Croix provenait d’un shaman ventriloque en transe, inspiré par les dieux. Cela s’accordait avec le Chilam Balam, un ancien texte maya, où le Shaman entendait les dieux et transmettait leur voix sur terre. Cet aspect mystique était donc parfaitement acceptable pour les Mayas. Il était évident pourquoi la voix de la Croix s’accordait à la volonté de Tunkuruchu Iki. La Voix de l'interprète de la Croix pouvait effectivement être influencée par les hommes.

Saul me fit la traduction au fur et à mesure que l'interprète de la Croix s'exprimait. Je n’aimais pas tout ce qui se disait.

«Les Mayas se doivent de reconnaître leur véritable ennemi, l'homme blanc! »

Étant le seul « homme blanc » présent, j’étais directement visé. Je crispai ma mâchoire et serrai les poings anticipant avec crainte la suite. Saul aussi était très incomfortable en me relatant les dires de la Croix.

 «L'homme blanc a une dette à payer et elle continuera à être payée avec la machette - pour le vol de nos terres, pour nous imposer l'esclavage, pour chacun des coups de fouet qu'il nous a donné, pour son impiété à Dieu et à la forêt et pour avoir torturé et coupé les oreilles de nos grands-pères».

Les propos de la Croix semblaient vouloir raviver l’ancienne haine raciale de la guerre des Castes et cela ne présageait rien de bon. 

« L’homme blanc n’a toujours rien appris. Même encore aujourd’hui, il continue à nous exploiter avec nos femmes et nos enfants, à nous forcer à son service et à son plaisir. Ses pieds foulent nos lieux sacrés en toute impiété. Il continue à violer les forêts et à détruire tout ce qu’il touche. Il vient comme un voleur sous les faux apparats d’amis mais il ne peut tromper notre peuple! »

Je ne pouvais renier que ces dires avaient une part de vérité dérangeante mais je n’étais pas dupe pour autant. Je savais bien que ces propos visent à me discréditer en raison de ma race. Je priai mon Shaman. Qu’attendait-il pour se manifester ? Il n’avait jamais été timide jusqu'ici. Avais-je tort à son sujet? Avais-je en fin de compte imaginé le Shaman comme tout le reste? Je songeai également à Chibirias. Je ne pouvais pas tout perdre, ici et maintenant.  Je n'étais pas pour prendre toutes ces accusations sans rien dire. Je me levai et criai désespérément à mon Shaman en utilisant le nom que j'avais entendu de la bouche de Tunkuruchu Iki :

- Xaman Ek ! Les prêtres sont ici. Si tu as quelque chose à leur dire, dis-le maintenant !

Je n'eus aucune autre réponse que celles des prêtres Mayas qui criaient au sacrilège devant mon interférence : j’avais osé interrompre le prêtre de la Croix dans son débit de paroles. Je vis la douleur dans le regard de Saul me suppliant de me rasseoir et de ne plus rien dire.  Je voulais tellement qu’ils comprennent que je n'étais pas leur ennemi ! 

 

Ceiba par CM Sims260ANS126DSCN7336 par David Ducoin

Mayan ceremony par susannah78

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Pacheco Mural: Subjugation of the Maya par cpence
Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Pacheco Mural Detail - The West par LemurlingFernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Roxanne 165 par roxannesmee

 

 

 

Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 20:14

Tout près de Tulum, à moins de vingt kilomètres en direction du  sud, nous traversâmes un petit village maya. Il était typique et semblable à ceux que j’avais croisés le long de la route menant à Chichen Itza. Il était tout tranquille en ce début d'après-midi déserté des hommes partis à leur travail et des enfants occupés à l’école. Je n’y voyais que quelques femmes et leurs bambins qui, depuis leur domaine d’ombre, arrêtaient leur regard sur nous, le temps de notre passage. Saul mentionna qu'il s'agissait de la municipalité de Chunyaxche et que le mot Maya « Chun » se traduisait comme "tronc" et que « Yaxché » signifiait "Ceiba". Il s’agissait donc du village du tronc du Ceiba, l'arbre sacré des mayas et un des lieux vénérés par les Cruzobs. 

Nous continuâmes jusqu’aux ruines adjacentes de Muyil. Mon ami maya m'expliqua que tout comme le site de Xel-Ha, Muyil avait été détruit en partie, soit plus de six hectares, par la construction de l’autoroute de Puerto Juarez.  Même si le site ne contenait pas beaucoup de structures restaurées, les ruines de Muyil étaient d’un grand intérêt puisqu’elles démontraient des évidences d'occupation datant de 350 avant Jésus Christ. Ceci en faisait un des sites les plus anciens du Yucatan qui existait et prospérait bien avant l'avènement des cités de Chichen Itza, Uxmal et Tulum. Je compris ce qui avait pû motiver Saul à venir ici. Nous étions après tout bien au sud de Tulum dans un des plus antiques sites de la région. Je sortis notre compas. Nous observâmes que le disque flottant de Chibirias avait conservé la même orientation depuis l'Allure. Rien ne l’affectait à Muyil, du moins rien de proche. À la demande de Saul, je lui laissai le disque magnétisé pendant qu’il investiguerait les lieux.

L'entrée du site de Muyil était très modeste; il s'agissait d'une simple billetterie au côté d'une cabane hébergeant deux petites salles de bain. L'entrée au site coutait dix-sept pesos selon l’écriteau multilingue. L’occupant du guichet sortit et vint à notre rencontre Il donna une accolade affectueuse et spontanée à Saul,  laissant une impression évidente de grande familiarité entre les deux Mayas. Il me salua ensuite poliment.

Saul me présenta au responsable du site, Piero Hunkuk Tancah,  qui préservait et gardait les ruines de Muyil depuis 1972.  Saul rajouta qu'il était le frère de Papah, donc en quelque sorte son oncle et parrain par adoption. Il était un employé de INAH et travaillait comme guide archéologique depuis 1959 alors qu'il n'était qu'un adolescent.  Je calculai que Piero devait être dans la soixantaine avancée; pourtant je ne lui aurais jamais donné cet âge d'après son apparence et la vigueur de sa poignée de main. Ce dernier m'invita chaleureusement à explorer sa ville pour laquelle je voyais bien sa fierté et son amour. 

Un premier groupe de ruines se trouvait à quelque 120 mètres de l'entrée : c’était le groupe de la plaza. Les ruines étaient élevées sur des plateformes et disposées de façon circulaire. Il y avait treize structures en tout mais seulement six pouvaient être visitées. Piero m'informa qu'elles étaient les plus vieilles ruines du site. Il m'invita à monter à un temple sur une des plateformess surélevées. Il m'y indiqua les résidus originels de noir et bleu et me montra aussi les restants d'un autel sur le mur de derrière qui avait été saccagé par des pilleurs.

Un autre édifice récemment reconstitué avait trois grandes ouvertures frontales justaposées, séparées par des pilliers massifs. Son toit était en grande partie effondrée, laissant son flanc sud ouvert. Malgré son pietre état, l’édifice avait encore ses plâtres décoratifs colorés de bleu, rouge et de noir. Comme l'ensemble des autres structures de Muyil, son architecture était asymétrique, grossière ce qui se démarquait des constructions précisément faites, obsédées par les angles et les détails que j'avais vus à Chichen Itza.   

Piero commenta qu'il s'agissait d'exemples d’architecture Petén comme celle trouvées typiquement dans d’autres sites au sud du Yucatan, Belize et au Guatemala par exemple dans la ville de Tikal. L'architecture des bâtiments Petén est moins ornementale et plus simple comparativement aux autres villes Mayas. Elle se distingue aussi par ses coins arrondis.  Piero mentionna qu’il y avait deux autres locations de ruines à Muyil; le groupe Cenote au nord et le groupe ouest de l’autre côté de l’autoroute mais ils n’étaient pas ouverts au public.

Saul avait été silencieux jusque là, laissant à Piero le soin de tout m'expliquer. J'étais d'ailleurs attentif à ses moindres paroles ce qui sembla faire particulièrement plaisir au gardien de Muyil. 

Nous quittâmes la Plaza pour prendre un sentier de forêt qui nous mena au plus grand des monuments du site. Le El Castillo de Muyil est unique dans le monde maya; la pyramide irrégulière dresse à 17 mètres de hauteur et était chapeautée par une tourelle à son sommet. Le bâtiment était aussi imposant que la grande pyramide de Cobá et sa splendeur était étonnante. Le pinacle de cette construction ancienne avait d’ailleurs attiré mon attention depuis notre arrivée au stationnement.  Piero mentionna que de grands efforts de reconstruction avaient été investis depuis 1990 à la rénovation de cette structure. Il y avait lui-même travaillé et sué beaucoup. Il ajouta que cette la pyramide constituait un parfait exemple de la tradition mésoaméricaine d’ajouter des structures nouvelles et plus imposantes sur la structure des plus vieux temples. Le remodelage des temples était effectué par les anciens Mayas pour différentes  raisons, par exemple pour célébrer un nouveau Roi ou le commencement d’une nouvelle ère.

J’examinai les différents niveaux de construction qu’il m’avait montrés. J’éprouvais toujours ce même ravissement de me retrouver ainsi intime avec un  passé fantastique qui m’était jusqu’à tout récemment complètement inconnu. Je me tournai vers Saul qui vérifiait le compas. Je devinai d’après son expression distraite que le disque n’avait indiqué rien de nouveau.

Piero m’informa que les plus récentes excavations effectuées à Muyil avaient révélé trois nouveaux escaliers superposés dans la pyramide ainsi qu’une chapelle souterraine dont les couleurs  bleue, rouge, jaune et noir étaient toujours bien préservées. Il relata ensuite que l’on avait trouvé à Muyil beaucoup d’évidences de dévotion religieuse, particulièrenment à la déesse féminine. Je lui demandai s’il s’agissait de la déesse Ix Chel et Piero me confirma que cela était probablement le cas. Il était très commun d’adorer la déesse de la lune, l’arc-en-ciel et de la fertilité chez les marins et marchands car, après tout, cette déesse commandait les marées. Je regardai Piero sans comprendre en lui soulignant que nous étions éloignés par plusieurs kilomètres de la côte. Piero souria gentiment de ma remarque, il avait quelque chose d’autre à me montrer.

Nous empruntâmes depuis le Castillo un large sacbe de six mètres qui nous mena à une vaste étendue d’eau à un demi-kilomètre de là.  Piero expliqua que le Lagon Muyil rejoint le vaste Lagon Chunyaxche qui lui-même est relié à la mer par un canal qui était utilisé par les anciens marins Mayas. Cet ancien canal de navigation avait été creusé depuis plus d'un millénaire!  Il était droit, étroit et long de 24 kilomètres reliant les ruines de Muyil jusqu’à la mer. C’était un autre accomplissement des Mayas qui me stupéfiait !

Piero mentionna qu’au point où le canal artificiel et le lagon se rencontrent se trouvaient les restes d'un temple appelé Xlabpak. Ce bâtiment stratégique surveillait les canots et autres embarcations qui entraient dans le lagon qui servait de havre pour les bateaux de la marine marchande.  Le marché du jade, de l’obsidienne, du chocolat, du miel, plumes, de la gomme de caoutchouc transitait par Muyil. Il me confirma ce que je pensais déjà : Muyil avait de forts liens commerciaux avec Xel-Ha et Cobá.

Il m'informa également que les Laguna Chunyaxche et Laguna Muyil font partie de la réserve de la biosphère de Sian Ka’an, un site de l’héritage mondial de l’UNESCO. Son nom maya se traduisait par « Où le Ciel est né » ou bien par « cadeau du ciel ». Le nom de Muyil lui-même était probablement dérivé de « Muyal » qui de façon appropriée signifiait « nuage ».

D'après ce que je voyais, ces lacs étaient splendides. Je remarquai que la couche de pierre à chaux karstiques du plateau du Yucatan qui était bien élevée par plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer n’était plus aux lagons qu’à quelques centimètres au-dessus du niveau de la mer. Je réalisai que j’étais sur le bord d’une faille d’affaissement du plateau calcaire du Yucatan. Cela me rappela que l’ensemble de ce plateau était poreux, troué de cenotes, de caves et rivières souterraines comme une éponge; moi qui avais pensé originellement et à tort que la géographie du Yucatan était « plate » !

Saul surveillait intensément le disque de Chibirias. Il m'était évident qu'il s'attendait à quelque chose qui ne se produisait pas. Il me laissa errer dans le site pendant qu’il discutait de façon sérieuse avec Piero.

Il y avait plusieurs autres édifices à Muyil mais la majorité d’entre eux  appartenait encore à la jungle. Je pouvais voir la forme d’une pyramide dans la forêt non loin d'un groupe de sapotiers. La forêt tropicale avait également effacé les sacbes et désintégré leur pavé. Je m’interrogeai sur le temps qui serait nécessaire à la nature pour effacer complètement toute trace de l’homme si ce dernier disparaissait subitement. Je réalisai qu’il ne resterait pas grand trace de notre civilisation après moins d’un millénaire.

Je trouvai près d’un Ceiba un magnifique papillon noir. Il était splendide, tout de granite, avec ses ailes iridescentes réfléchissant les couleurs de l’arc-en-ciel. À mon approche, il s’envola. Je le laissai passer et il continua de virevolter autour de moi. Je lui tendis la main. Il se posa sur un doigt. Il y avait quelque chose d’étrangement charmant. Je me mis à ce moment à penser à Chibirias. Je rêvai de son beau et délicat visage, à ses yeux brillants, ses lèvres brûlantes contre les miennes, ses longs cheveux de la couleur du grès tout comme ce papillon. Je ressentis un pincement au cœur. Comme il me tardait d'enfin la retrouver ! Elle était raison pour laquelle je m'étais engagé dans cette aventure; tout ce que je désirais était de la revoir saine et sauve. Délicatement, à mon plus grand regret, je laissai le papillon reprendre son envol. Un nuage de papillons verts et bleus arriva depuis les boisés et m’entoura.  Leurs couleurs brillaient avec l’éclat d’un délicat satin. C’était fantastique et me réjouit quelque peu. Pendant une fraction de seconde, je crus apercevoir mon shaman à mes côtés. Il avait les bras ouverts acueillant avec allégresse la multitude d’insectes aux fines ailes chromatiques qui valsaient tout autour de nous. Tout cela était absolument mirifique et magnifique.

J’entendis Piero appeler Saul.

Ce dernier souffla :

- Tan in wil-ik !  (Je vois !)

Ce qu’il venait de dire était en langue Maya. Je ne comprenais pas ce qu’il avait dit, mais je devinais qu’il devait être surpris de ce qu’il voyait. Les papillons m’abandonnèrent finalement et j’allai rejoindre Saul et Piero alors qu’ils discutaient toujours en Yucathèque. Ils semblaient tous les deux particulièrement sérieux. En particulier, Piero me regardait curieusement et intensément. Je réalisai que Saul avait dû l’informer à mon sujet. Il devait être un Cruzob lui aussi et  Saul était venu le consulter. Je ne laissai pas cette pensée m’intimider et serrai naturellement la main de Piero. Je le remerciai notre visite avant de suivre Saul vers la sortie.

Nous reprîmes la route en direction du village de Felipe Carrillo Puerto. Je ressentais Saul préoccupé après cette visite de Muyil. Il s’efforcait de ne par le laissé paraître mais je le connaissais mieux que cela. Alors que nous étions aux portes de la ville, Saul me raconta que Felipe Carrillo Puerto avait l'histoire la plus extraordinaire de toutes les municipalités du Mexique. Felipe Carrillo Puerto s'appelait auparavant Chan Santa Cruz et avait été fondé par les rebelles mayas lors de la Guerre des Castes du Yucatan entre 1847 et 1850. Jusque vers 1900, cette ville était la capitale du seul État Indigène Américain indépendant à s'être établit avec succès depuis la Conquête espagnole de l'Amérique.

Saul raconta que Chan Santa Cruz a été construit en partie avec le labeur d'esclaves Ladinos capturés par les Cruzobs. Les Cruzobs devaient leur nom en ce qu’ils adoraient la croix parlante. Cet item sacré reposait au "Balam Na" c'est à dire la maison du Jaguar. L'édifice qui était initialement le temple Maya de la croix sacré était maintenant l'Église catholique de la ville. La petite ville de Chan Santa Cruz résista à cinquante années de raids sucessifs effectuéspar les armées Yucathèque et Mexicaine avant de céder aux autorités gouvernementales.  Il s’agissait d’histoire récente; il y avait tout juste cent ans de cela.

Nous sommes allé voir la Grotto de la Cruz Parlante, la grotte de la croix parlante, quatre blocs à l’est de la plazza centrale. Saul consulta de nouveau le disque de Chibirias qui continuait obstinément de pointer vers le sud. Il en était déconcerté; il m’expliqua qu'il avait cru que le disque de Chibirias était relié à la croix parlante et à ses lieux sacrés pour les Cruzobs comme Tulum, Chunyaxche et Chan Santa Cruz.

Saul suggéra que le disque ne fonctionnait peut-être plus comme auparavant. Je lui montrai son effet sur ma boussole, lui démontrant que le disque générait toujours un puissant magnétisme. Il se ravisa et commenta tout bas qu’il était peut-être normal qu’il en soit ainsi parce que la Croix n’y était pas.

Ce qu’il avait dit m’intrigua. Je lui demandai s’il parlait de la Croix parlante originelle. Cette cette croix existait-elle encore, était-elle toujours adorée par les Mayas d’aujourd’hui ?

Il me répondit que les sanctuaires de la « Croix parlante» demeuraient toujours une partie essentielle de la culture et foi locale. Il n’y avait que trois années seulement depuis que le gouvernement mexicain avait finalement levé l'opprobre de la sorcellerie à laquelle les prêtres Mayas ont été soumis en vertu des lois civiles et du dogme catholique romain. Non seulement les traditions Mayas étaient enfin affranchies publiquement mais le culte de l'Église de la Croix Parlante était reconnu comme une religion légitime. Il y a avait une plaque proclamant cette reconnaissance au sanctuaire de Carrillo Puerto.

Saul m'affirma qu’une Croix authentique existait bel et bien et que les Mayas ne laissaient aucun étranger l’approcher. Elle était gardée et cachée loin de tous regards, excepté celui des chefs spirituels des Cruzobs, les shamans et un cercle restreint de prêtres. Il m'expliqua que leur hiérarchie était calquée sur celui de la religion catholique romaine avec un chef spirituel suprême comme le père pontife, le Nohoch Tata (Grand Père), assisté par quatre cardinaux, les Kan Ek' (Sage Étoiles), huit archevêques, les Ek' (Étoiles), vingt évêques Cho’op (Aras), ainsi que par 80 prêtres, les K'in (Soleils).

J'étais impressionné, je n'avais aucune idée que le culte de la croix parlante était un réseau aussi vaste et bien organisé. Saul voulait que je sache bien avec qui j'aurais affaire. Je le rassurai en lui affirmant que je traiterais le sacerdoce Maya avec le plus grand respect et que je me conformerais à tous leurs protocoles et coutumes même si elles m’étaient  étranges. Il sembla satisfait de ce que je lui avais dit; je sentais qu'il me faisait confiance.

Un petit détail me trotta dans la tête, le nom maya des prêtres de la Croix était K'in, comme Ahulane K'in Balam ! Saul était-il un membre consacré du clergé Maya ? Il me semblait bien trop jeune pour cela. Par contre, basé sur ce qu'il m'avait dit de Papah, j’avais un doute au sujet son ancien père adoptif; il avait été peut-être un haut placé dans leur ordre religieux.

Je demandai donc à mon jeune ami si Papah avait fait parti du cercle de prêtre de la croix parlante ou si il avait vu par lui-même cette croix légendaire.   Saul alors s’excusa, il devait me laisser quelques minutes le temps d’aller voir quelqu’un. Il avait évité de me répondre mais il s’était trahi par son langage corporel et son expression faciale. Je ne poussai pas le sujet plus loin.   

Je me trouvai un banc en face de l'église et je m’y assis en attendant le retour de Saul. Je fixai du regard son clocher monté d'une croix, la croix chrétienne. La croix était déjà depuis les anciens Mayas un symbole sacré : celui de l’Arbre de la vie et de la voie vers les dieux. C'est sur une croix que le Christ a fait le sacrifice de son sang et de sa vie ce qui est un principe qui s'accorde bien avec l'esprit des rituels mayas. Ceci explique pourquoi les Mayas avaient été initialement ouverts aux idées du christianisme. Il y avait pour eux une symbolique profonde et une signification spirituelle pour la Croix Sainte des chrétiens qui se confondait avec la croix de l'arbre de la vie de la cosmologie maya.

Je repensai à la conversation avec Saul.  Cela me laissait présumer que cette Croix maya existait encore et qu'elle avait, selon les mayas d'aujourd'hui, encore le pouvoir mythique de parler avec la voix des dieux. La puissance de cette croix était réelle ou juste un mythe ? Était-ce juste une propagande ayant servie à unir les insurgés mayas du Yucatan contre leurs tortionnaires donnant ainsi à leur rébellion un sens de guerre sainte ? Je ne pouvais exclure la possibilité que la croix soit véritable; j'avais subi récemment assez d'expériences paranormales pour y croire. 

 

Était-ce le trésor que Chibirias recherchait originellement ? Était-ce l'artefact que je devais retrouver, cette croix par laquelle les dieux parlaient à leur peuple élu ? Cette même croix qui prodiguait des conseils de guerre et qui avait promis de protéger ses guerriers contre les armes de leurs ennemis et de les mettre à l'abri de leurs balles ?

Une telle croix aurait une valeur incommensurable et je ne doutais pas que des gens comme Lilith et son frère seraient sûrement prêts à tuer pour la posséder.

Je regardai l’activité du village tout autour. J’observais tous ces Mayas qui déambulaient et qui parfois avaient un regard curieux dans ma direction. Ils étaient tous des descendants des rebelles Cruzobs et je comprenais bien que certains d’entre eux n’aient pas de grand amour pour le gouvernement mexicain ou l’homme blanc. Comment les blâmer ? Il y a moins d’un siècle, sous le joug de l’Aristocratie mexicaine et de l’Église, ils étaient encore soumis à l’esclavage. Ils avaient vu leur propriété volée, ils avaient été exploités, surtaxés et torturés par ceux qui désiraient les soumettre.

Au nom du Roi et de la croix, les Espagnols et le clergé Catholique Romain avaient dépersonnalisé les Mayas et tenté systématiquement de détruire leur identité en faisant disparaître leur culture, leurs valeurs et leur religion. Ils ont essayé d’écraser leur fierté, d'effacer leur passé en brûlant leurs écrits et détruisant leurs idoles et grandes oeuvres d'art. Afin d’étendre leur domination, les Conquistadores ont voulu assimiler des millions de natifs américains qu'ils ont colonisé par la force des armes et en leur imposant leur mode de vie pendant que les mayas mouraient par milliers, victimes de maladies amenées du Vieux Continent contre lesquelles ils n'avaient aucune immunité. Une histoire tragique révélant la constance de l'homme qu'il s'agisse d'Anglais ou de Français au nord du Nouveau Monde ou en Afrique.

Malgré des siècles de brutalité et de répression, les Espagnols n'ont jamais réussi à briser complètement l'identité maya. Et jusqu’au début du vingtième siècle, les Mayas sont restés irréductibles. Ils avaient, lors d’une insurrection, réussit à reprendre l’ensemble de leurs terres aux mains des Yucatecos qui s’étaient réfugiés entre les murs de la ville de Mérida. Rachel avait vraiment eu tort : les Mayas en tant que peuple existaient toujours, pas seulement dans des jungles tropicales reculées pratiquement inaccessibles, mais également ici, à quelques kilomètres de l'Allure.

Saul revenait. Je mis de côté mes réflexions. Il était nerveux. Il annonça que nous devions aller à un petit village du nom de Tixcacal Guardia (X-Cacal) où se trouvait un saint homme maya, un haut religieux de la Croix. Nous retournâmes à la voiture et empruntâmes la route 295 vers le nord jusqu’à ce que nous traversâmes un petit village nommé Señor pour emprunter un petit chemin bifurquant vers l’ouest qui nous amena plus profondément dans la forêt de Quintana Roo. 

La route passait par un petit village de huttes. Nous nous y arrêtâmes. Saul m'abandonna encore une fois, en m'ordonnant de ne pas bouger et de l'attendre dans la voiture. Il prit les artefacts avec lui.

Après de longues minutes, je sortis du véhicule pour prendre l'air. Nous étions sur la fin de l’après-midi. Un groupe de jeunes enfants venaient vers moi curieux. Ils traînaient un petit garçon assis dans une charrette improvisée à partir d’un caisson de bois et deux roues de bicyclette. Je réalisai que je n'avais pas grand chose à leur donner mis à part quelques gommes à mâcher sans sucre et du petit change dans le fond de ma poche.

J'étais pour leur offrir tout ce que j'avais lorsque je vis les enfants subitement stupéfaits et terrorisés.

Ils fuirent en criant :

- Ik'oob! Ik'oob!

J'étais navré; mon désir de faire bonne impression chez ces gens était raté ! Ce n'était pas de ma faute : le shaman était apparu à mes cotés et ils l'avaient vu. Ces enfants pouvaient voir mon Shaman !  Je ne considérai pas plus longtemps l'interprétation de ce que cela pouvait signifier : dans leur fuite les enfants avaient abandonné leur plus jeune compagnon terrorisé dans sa boîte. Il pleurait et devait être paralysé par la peur car il semblait incapable de bouger. 

Mon Shaman l'approcha en souriant et lui dit tout gentiment :

- Tin in k’aba’ Mahucatah Waay Quitze ! (Je suis « distingué Magicien au sourire » !)

Je ne comprenais pas ce qu'il s'était dit mais cela calma le garçon qui le regardait curieusement avec ses grands yeux noirs.

Le Shaman lui demanda :

- Bik wanil teck? (Qu'est ce qui ne vas pas avec toi ?)

- In ka ok; Man p’atin pek (Mes deux jambes; je ne peux bouger !)

- In wil-ik! (Je vois !) dit le Shaman.

Il lui demanda ensuite :

- Cha in wantikech !(Laisse moi t’aider!)

Il flatta la tête de l’enfant, la mis entre ses mains et se concentra et lui ordonna :

- Ts’aakik kunik ! (Guérit !)

Il demanda à l’enfant :

- Tunte(Essaie), Li’sik ! (Debout !)

- Man p’atin pek ! redit l'enfant avec insistance sans essayer.

-Tunte tu ka’ten! (Essaie encore !) encouragea mon Shaman.

Et l’enfant tout surpris réussit à se lever au bout de ses efforts. Son tout jeune visage s’illumina d’un sourire incrédule. Ses jambes étaient faibles et défaillantes; il s’accrocha à moi. Je le soutins avec mon bras. 

- Uts! Uts! (Bien! Bien!) commenta le Shaman.

L’enfant me regarda et me dit :

Dyos bootik! (Merci!)

Il laissa ma main. Il trébucha et se releva absolument ravi en riant.

Il fit quelques pas en criant :

-Na! Pakte! Naa! Kik! Paktik! (Maman ! Regardez ! Maman ! Grande sœur ! Regarde !)

Je contemplai la scène, le cœur tout chaud. Le shaman n’était plus là. Je vis du coin de l'oeil ce dernier s'éloigner et s'avancer dans le village. Que faisait-il encore ? Je courus à sa poursuite.

Il entra dans une cabane. Je réalisai qu'il ne s'agissait pas d'une résidence mais de l'église dominicale. C'était la structure la plus importante du village, elle était peinte et une croix rudimentaire était placée sur sa façade.

J’entrai à la suite du shaman.

L’intérieur était divisé par une paroi intérieure qui isolait une section. Je compris qu'il s'agissait du Sanctum, de la Gloria, le sanctuaire de la Sainte Croix. Un maya armé surveillait l'accès à la section fermée de l'église.  Il m’intercepta. Il me dit fermement qu'il n’était pas permis au visiteur de voir le "Santisimas."

Je lui montrai désespérément mon Shaman qui approchait de l’autel couvert par des voiles blancs qu'il souleva impunément. Il révéla ainsi l’autel ornementé de fleurs mais ce dernier était vide : Il n'y avait pas de croix à la grande déception du vieil homme qui disparut. Après avoir assisté à la scène, le gardien me regarda à la fois surpris et terrorisé et s'empressa de sortir.

 A la sortie de l'église m'attendaient des hommes en colère, convaincus que j'avais profané leur lieu le plus saint. Dans quel merdier m'étais-je encore fourré ? Je tentai de retourner à la voiture sans faire d'histoire en cherchant Saul du regard pour me rassurer mais il n'était pas aux alentours. Des mayas m'engueulaient à mon approche me traitant de "K'asal Ik'oob" (mauvais esprit. Des hommes brandissant leur machette me harcelaient alors que d'autres tout aussi menaçants tentaient de m'intimider. Je ne leur montrai pas ma peur mais j’étais véritablement terrorisé; c’était comme marcher dans un très mauvais rêve. 

 J'avais le dos tourné lorsque je sentis l'impact de la pierre derrière la tête. J'en avais vu des étoiles et étais pratiquement sonné. Par réflexe je mis ma main sur ma nuque et la ramena : elle était rouge, imbibée de sang. Je me tournai vers les villageois à temps pour voir un villageois me jeter une autre pierre. La main de mon shaman intercepta le projectile. Il me regarda désolé en voyant mes mains sanglantes. Il lâcha la roche qui resta suspendue, immobile dans les airs.  Il ramassa deux autres pierres qu'il plaça équidistantes pour former un triangle équilatéral flottant un mètre du sol.

Les mayas rassemblés étaient impressionnés et je sentais que pour eux tout cela avait également une signification particulière.

Un homme hystérique amena le petit garçon de la charrette qu'il fit marcher à la consternation de tous. Je vis ensuite le garçon me pointer du doigt.

Bon, qu'avais-je fait encore ?

L'homme avança vers moi, émue en me répétant sans cesse les mains jointes :

- Dyos bootik! K’u ku bootikech!

Je comprenais qu'il s'agissait de remerciements. Il devait être le père du petit bonhomme.

Le shaman me souffla une réponse, "Mixbaal ", c’est à dire "de rien " que je répétai à voix haute.

 

Le groupe de Maya devint alors soudainement silencieux. Un homme d'âge mur venait et les Mayas s’empressaient de lui libérer le passage. Les villageois se prosternèrent et baissèrent leurs yeux devant lui. Ce haut religieux maya évitait de regarder les villageois; il levait son nez de façon arrogante et marchait cérémonieusement en marquant chacun de ses pas avec son bâton ornementé de motifs rappelant celui du serpent à plume et de la croix. Il y avait des hommes à sa suite, incluant Saul qui échangea avec moi un regard inquiet. Il ne faisait pas de doute, cet homme était ici le « head honcho ».

Il examina le jeune enfant et étudia les pierres défiant la gravité. Il tenta vainement de cacher son étonnement.  Il y avait plus que de la surprise dans son visage; je décelais dans son regard dur et méfiant une certaine rage et frustration.

Il s'avança et me traita lui aussi de façon menaçante de « K'asal Ik'oob », mais je ne réagis pas, je restai calme. Il conjura la force des Chakoobs, les anges qui étaient la force active de son dieu et il tenta de m’exorciser par un rituel criard et agressif; je ne bougeai pas. Tout ses efforts étaient déployés contre moi; il ignorait mon Shaman qui en prenant tout son temps joignit des cailloux de différentes grosseurs au triangle dans une configuration qui m'était bien familière : Orion, la constellation du chasseur qui s’élevait dans le ciel. Le shaman ajouta la pierre qui m'avait frappé et qui était imbibée de mon sang au coeur de la constellation à l'endroit correspondant à la nébuleuse. Il contempla son oeuvre ravi.

Le prêtre maya serra la mâchoire et fronça les sourcils. Il était clair que cela était très symbolique. Il redoubla en vain en ses menaces, prières et supplications. Malgré ses efforts rien n’arriva, Orion migrait toujours dans le ciel et mon shaman était toujours là en traint d’ajouter d’autres pierres à son oeuvre. Je savais pertinemment qu’il ne s’agissait pas d’une bonne chose. Ce grand chef religieux était en train de perdre face devant tous ses gens. Je voyais sa frustration montante.

Je tentai de m’excuser :

- Pido perdón a mi Señor, no me refiero a cualquier falta de respeto. Creo que alguien está tratando de transmitir un mensaje importante para usted. (Je m’excuse auprès de mon Seigneur, je ne veux pas manquer de respect. Je crois que quelqu’un essaie de vous transmettre un message important!)

Mes paroles en espagnols ne l’impressionnèrent aucunement. Il s’approcha de moi et d’un air hautain et dédaigneux me pris mes mains rouges de sang. Il les étudia et les mis sur les siennes. Ses yeux s’ouvrèrent incrédule. Il me craignait maintenant.

- Baal a he’ (Qu'est ce qu'il y a ?) demanda un subalterne du prêtre. Le prêtre l'ignora et me demanda gravement :

- Baax a k’aaba’ ? (Quel est ton nom ?)

Je ne comprenais pas ses mots, ni le sens de sa question. Mon Shaman répondit à ma place. Il s'installa  tout près de moi, dos au soleil couchant. Il leva les mains bien hautes et avec la gestuelle d'un chef d'orchestre, il ordonna à la poussière de s'agiter, aux pierres de s'élever, le tout bougeant dans un étrange cercle autour de lui. Tout comme pour Orion, l'arrangement n'était pas au hasard, j'identifiai le Taureau avec les pléiades, la Grande et petite Ourse, l'Aigle, le Cygne, la Lyre, Pégase parmi toutes les autres constellations qui orbitaient autour de lui.

Dans les clameurs, j’entendis :

- Baax u k’aat u yaik ? (Qu'est-ce que cela veux dire ?)

Je savais ce que cela symbolisait : l'étoile polaire, l’axe du ciel, mon guide, mon compagnon fidèle lors de toutes ces longues nuits dans les territoires nordiques.

Le prêtre maya le reconnu aussi et l'appela Xaman Ek.

Felipe Carrillo Puerto par avenue44

one of the main drags in felipe carrillo puerto par house9road47
COYOACAN-calle Felipe Carrillo Puerto par elisababou
Felipe Carrillo Puerto, Mexico par hirokit
Felipe Carrillo Puerto, Mexico par hirokit
Felipe Carrillo Puerto, Mexico par hirokit
Felipe Carrillo Puerto, Mexico par hirokit
Felipe Carrillo Puerto, Mexico par hirokit
Balam Na - Chan Santa Cruz par calakmulBalam Na
Tixcacal Guardia par roberta vassallo

Tixcacal Guardia

Tixcacal Guardia par roberta vassallo

Orion the Hunter par Dan Hershman
Polaris Star Trails - ~3hr exposure par Odalaigh
Par A. Saint - Publié dans : récits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés