Mon coin créatif: histoires fantastiques

À ce moment, il y avait plus que les roches qui tournoyaient pour moi; le sol, tout ce m’entourait tournait. Je me sentis alors affaibli, vidé de toute énergie comme après d'épuisants efforts. Mes jambes me trahirent subitement et je m'écroulai tout comme toutes ces pierres que rappela la gravité.

Des villageois vinrent à mon aide et m’amenêrent dans une hutte et m’installèrent confortablement dans un hamac. Je me suis endormi. Je me réveillai avec un mal de tête épouvantable. Je touchai ma nuque et grimaçai. Le derrière de mon crâne était sensible, enflé et couvert par une gale de sang sèche.  Mon malaise devait avoir résulté d’une commotion.

Saul était assoupis tout près et sursauta à mon premier geste. Je lui souris.

- Je suis désolé; je crois que j'ai gâché ma première impression. Je crois qu'elle a été surfaite !

Je tentais de me redresser et tendis la main à Saul pour qu'il puisse m'aider. Il recula, il avait peur de me toucher. Je réalisai que je l'effrayais.

Après quelques élans, je réussis à me remettre sur pied.

Je l'approchai. Il m'évita; il était tout craintif à mon égard.

Je tentai de le rassurer :

- Bon sang Saul! Ne soit pas ridicule! Voyons! C'est moi !

Il hésitait toujours. Je le comprenais bien. Sur le moment, les manifestations du shaman m'avaient semblées tout ce qu'il y a de plus naturel. Maintenant que je repensais aux évènements passés, à cette guérison miraculeuse du jeune garçon, à cette démonstration spectaculaire de télékinésie et de lévitation, je me sentais tout comme lui complètement dépassé. Je n'osais tenter de formuler une explication rationnelle ou scientifique sur ce qui c'était passé. Qu'il ait guérit cet enfant ne me surprenais pas; j'étais après tout moi-même un de ses miraculés. Mais pour le reste, je ne savais que penser de la lévitation des pierres qui avait été un spectacle de magicien destiné à impressionner les Mayas assemblés. Je n’étais pas certain que le Shaman avait eu l'effet qu'il escomptait.

Une autre chose m'inquiétait aussi, il était indéniable que le Shaman avait été de plus en plus présent; il avait bien démontré sa puissance. Pourquoi maintenant? Était-ce en raison du temps écoulé depuis notre rencontre en territoires Inuit, le fait d'être en terres Mayas ou par l'influence du dernier artefact que nous avons trouvé ?

Je me retournai vers Saul. J'étais résolu à briser son appréhension.

- Ce n'est que moi ! insistais-je de nouveau en lui prenant sa main récalcitrante et en l'amenant à ma nuque. Je lui fis sentir ma bosse, toucher mon sang coagulé.

- Regarde, lorsque que l'on me frappe j'ai mal; lorsque l'on me blesse, je saigne. Je suis le même gars que tu as rencontré à l’Allure !

Saul retira sa main sans rien dire.

Je le regardai avec détresse, j’avais tellement besoin qu'il me croit.

- Comment as-tu fait cela ? me demanda Saul avec réserve.

- Quoi ?

- Les pierres !

Je tentai de lui expliquer :

- Je n'ai rien fait ! Vous avez vu c'était mon Shaman qui tout fait.

- Nous n'avons vu personne, il n'y avait que toi ! répliqua Saul gravement.

J'étais désemparé.

-Les enfants l'ont vu ! insistais-je.

- Les enfants ont brièvement aperçu quelque chose qui les a effrayés. Chak, le plus jeune d’entre eux, affirme que c'est bien toi qui lui a imposé les mains et guérit. Tu sais qu'il était paraplégique depuis qu'il avait été frappé par un autobus de touristes il y a plus de deux ans ? Personne, même pas les médecins spécialistes de Mérida, ne pouvait faire quoi que ce soit pour lui.

Je ne dis rien; je ne savais plus quoi dire. Je mis mon visage dans mes mains et réfléchissais à tout cela. Le Shaman avait agit par mon entremise, en utilisant mon propre corps. Il n'était pas simplement invisible pour ces gens; il n'avait pas de réalité propre. Lorsqu'il se manifestait, il utilisait mon corps et c'était pour moi comme si j'étais mis de côté. Je voyais les choses de l'extérieur de moi-même comme cela était souvent rapporté dans les cas documentés que j'avais lu d'hypnose, de transe et de ...possession !

Je me rappelais ce que le shaman avait demandé à mon chevet avant de mourir:

"Vas-tu m’amener avec toi?".

Et je lui avais alors dit oui!

Non, je ne pensais pas que j'étais possédé, mais l'esprit du Shaman ou son âme était dans mon corps. N'est-ce pas ce qu'il avait tenté de me dire la nuit dernière lorsque qu'il m'avait dit que j'étais mort et qu'il remplaçait mon âme? Cette idée bizarre et voir même absurde me rendait extrêmement inconfortable. Elle impliquait que nous étions le Shaman et moi comme deux entités distinctes partageant le même corps physique mais il ne me contrôlait pas plus que je le contrôlais. Il est vrai qu'il n'a jamais vraiment tenté de me dominer; avec les pouvoirs qu'il avait démontrés, je suis certain qu'il en serait capable. Je croyais toujours en sa bienfaisance même s'il était parfois trop impulsif et me mettait dans des situations difficiles comme maintenant !

La voix de Rafael me ramena à la réalité du moment.

- Ils ne savent pas quoi faire de toi, disait-il bouleversé. Plusieurs pensent que tu n’es qu'une supercherie, un mensonge. D'autres pensent que tu es possédé par un mauvais esprit.

Je lui demandai avec inquiétude :

- Et toi, qu'est-ce-tu crois ?

Il avala sa salive et éclaircit sa gorge avant de me répondre.

- J'ai assisté aux prodiges comme les autres mais contrairement à eux, je te connais. Tu es une bonne personne; tu me l'as prouvé par plusieurs fois.

J’émis un sanglot et lui mis ma main sur son épaule avec soulagement. J'aurais été vraiment désespéré si Saul ne m'avais pas supporté.

Une femme maya entra et nous interrompît. Elle demanda respectueusement :

- Wihech ?

- As tu faim ? me traduisit Saul.

Je lui répondis que oui, j’avais très faim et que j’avais surtout soif.

Saul dit à la femme :

- Hach wihen; Hach uk’ahen.

Elle revint quelques minutes après avec un plateau remplis de tortillas, d'un bol de potage de maïs, de deux bouteilles d’eau et d'une autre de jus de pastèque.

Saul lui prit le plateau en la remerciant cordialement :

-Hatch uts, Net soy !

J’ajoutai mes remerciements en souriant à la dame :

- Dyos bootik !

Elle nous sourit gracieusement et nous laissa.

J’avalai une rasade d’eau qui me fit le plus grand bien.

Saul m’imita. Son regard restait fuyant. Il avait une face d'enterrement. Je voyais bien que quelque chose d’autre le tracassait. Je le fixai intensément de mon regard anticipant qu'il finirait bien par révéler ce qui le dérangeait autant.

- Quoi ? demanda Saul en me regardant tout en mâchant sa galette de maïs.

- Qu'est-ce qui ne va pas encore ?

Il mit de côté son pain et railla :

- Mis à part qu'ils vont demander à la Croix parlante ce qu'ils doivent faire de toi, que c'est Kan Ek' Tunkuruchu Iki (Sage étoile Hibou lunaire) qui détient les artefacts et qu'il est complément hostile à ton égard, tout va bien !

Je ris spontanément. Je ne savais pas Rafale capable d'un tel sarcasme.

- Tu ne comprends pas insista Saul angoissé.  La Croix a tendance à dire ce que Tunkuruchu Iki veut bien entendre. Pour lui, tu es un effronté venu exploiter la crédulité des Mayas pour nous voler notre sainte Croix. Il juge que tu es l'abomination la plus dangereuse pour le peuple Maya depuis les Conquistadores ! Il serait capable de demander ton exécution !

Je ne riais plus. Après Lilith et Alan en voilà un autre qui me voulait mort. Ces vacances allaient vraiment de mal en pis !  Je lâchai un grand soupir. Je ne devais surtout pas me laisser aller au désespoir.

- Je compte sur mon Shaman dis-je à Saul avec foi.  Il m'a déjà sauvé la vie par plusieurs fois; il va nous aider !

Surtout, maugréais-je tout bas, qu'il me le doit; après tout, il était celui qui avait causé tous ces problèmes !

-J'espère que tu pourras nous faire un autre miracle, souhaita Saul à haute voix. Nous en avons terriblement besoin d’un !

Je l'espère aussi ! Il s'agissait pour moi d'une prière.

Saul se voulut rassurant :

Ne sois pas inquiet ! Je reste avec toi jusqu'au bout. Ils ont accepté que je te serve d'interprète.

- C'est bien ! commentais-je l’esprit préoccupé.

J'ajoutai tout bas :

-"Jusqu'au bout...", pour autant que la fin du chemin soit loin !

Saul m'avait entendu.

- Amen! conclut-il en faisant son signe de croix. Je me demandais laquelle des croix Saul venait d'évoquer.

Je continuai le repas complètement silencieux, absorbé et distrait. Je n’avais aucune notion du temps écoulé lorsqu'ils vinrent pour moi. Deux hommes me séparèrent de Saul qui me cria avec émotion de ne pas m'inquiéter, qu'il s'occupait de ma voiture et qu'il me rejoignait là-bas.

Maudite voiture, je m'en fichais éperdument ! En regardant mes gardes complètement sombres et stoïques, je compris que Saul n'avait vraiment pas le choix, pas plus que moi d’ailleurs.

Je fus escorté à une camionnette par des mayas armés.  Ils m'y firent entrer. J'étais constamment flanqué par deux hommes. J'avais peur. Je ressentais l'angoisse de l’accusé déjà condamné et amené devant juge et jury pour sa sentence.

Nous démarrâmes et partîmes dans la nuit. Nous retournâmes à Felipe Carrillo Puerto que nous traversâmes en direction sud sur la 307. Sans avertissement nous tournâmes à gauche, vers l’est, sur un petit chemin de terre qui interceptait l'autoroute.  Nous poursuivîmes notre chemin le long de cette petite route sinueuse qui finissait en cul de sac dans un village perdu. Ils me firent débarquer et nous continuâmes à pied dans la jungle noire jusqu'à un cenote ouvert sur le ciel étoilé. Je crus un instant qu’ils étaient pour me jeter dans ce trou béant. Ils m’ordonnèrent de m’asseoir. J’étais toujours intimidé par mon escorte mais comprenais qu’ils étaient surtout solennels en respectant un de leur dogme religieux.

De l’autre de côté du cenote, à la lumière des torches, j’aperçus la congrégation religieuse qui s’assemblait. Je vis aussi la Croix. Il s’agissait d’un tronc de Ceiba avec deux branches parfaitement perpendiculaires sur lequel une croix était sculptée. Le tronc reposait contre un arbre Ceiba bien vivant. Je comprenais que la scène réunissait plusieurs éléments sacrés pour les Mayas dont le Ceiba et le z'onot. La Croix reposait sur les racines de l’arbre de Vie qui s’abreuvait d’eau sacrée prenant origine dans le monde souterrain où vivait Chaac, le dieu de la pluie. Il était donc facile pour les Mayas d’accepter ici un phénomène surnaturel.

Je fus soulagé d’enfin apercevoir Saul arriver et me joindre. Nous observâmes de l’autre côté du cénote une jeune femme qui se prosternait devant la croix après lui avoir fait des offrandes.

Saul mentionna que la Sainte-Croix doit être surveillée et nourrie plusieurs fois par jour. Cette jeune femme représentait Ix Cel, la petite femme de l’arbre, chargée de prendre soin de la relique sacrée. Il ajouta que nous étions gardés à distance de la Croix car nous n’avions pas subits les rites de purification nécessaire. Saul relata également que lorsque les Cruzobs célèbrent une "Novenas", une messe, il est coutume d'avoir avant un repas cérémoniel comprenant toujours des tortillas de maïs et, généralement, des tamales, des viandes, des fruits, du poivre, du chocolat, un désert et une boisson alcoolisée.

Je reconnus Tunkuruchu Iki dans le groupe de prêtres Mayas. Il présentait nos artefacts à la Croix. 

Une voix se fit entendre. Elle semblait émaner du tronçon de la croix mais il était évident qu’elle provenait d’un prêtre assis sous la croix. Cela me choqua. Il n’y avait ren de fantastique dans tout cela. Saul expliqua tout bas que pour les Cruzobs, la voix de la Croix provenait d’un shaman ventriloque en transe, inspiré par les dieux. Cela s’accordait avec le Chilam Balam, un ancien texte maya, où le Shaman entendait les dieux et transmettait leur voix sur terre. Cet aspect mystique était donc parfaitement acceptable pour les Mayas. Il était évident pourquoi la voix de la Croix s’accordait à la volonté de Tunkuruchu Iki. La Voix de l'interprète de la Croix pouvait effectivement être influencée par les hommes.

Saul me fit la traduction au fur et à mesure que l'interprète de la Croix s'exprimait. Je n’aimais pas tout ce qui se disait.

«Les Mayas se doivent de reconnaître leur véritable ennemi, l'homme blanc! »

Étant le seul « homme blanc » présent, j’étais directement visé. Je crispai ma mâchoire et serrai les poings anticipant avec crainte la suite. Saul aussi était très incomfortable en me relatant les dires de la Croix.

 «L'homme blanc a une dette à payer et elle continuera à être payée avec la machette - pour le vol de nos terres, pour nous imposer l'esclavage, pour chacun des coups de fouet qu'il nous a donné, pour son impiété à Dieu et à la forêt et pour avoir torturé et coupé les oreilles de nos grands-pères».

Les propos de la Croix semblaient vouloir raviver l’ancienne haine raciale de la guerre des Castes et cela ne présageait rien de bon. 

« L’homme blanc n’a toujours rien appris. Même encore aujourd’hui, il continue à nous exploiter avec nos femmes et nos enfants, à nous forcer à son service et à son plaisir. Ses pieds foulent nos lieux sacrés en toute impiété. Il continue à violer les forêts et à détruire tout ce qu’il touche. Il vient comme un voleur sous les faux apparats d’amis mais il ne peut tromper notre peuple! »

Je ne pouvais renier que ces dires avaient une part de vérité dérangeante mais je n’étais pas dupe pour autant. Je savais bien que ces propos visent à me discréditer en raison de ma race. Je priai mon Shaman. Qu’attendait-il pour se manifester ? Il n’avait jamais été timide jusqu'ici. Avais-je tort à son sujet? Avais-je en fin de compte imaginé le Shaman comme tout le reste? Je songeai également à Chibirias. Je ne pouvais pas tout perdre, ici et maintenant.  Je n'étais pas pour prendre toutes ces accusations sans rien dire. Je me levai et criai désespérément à mon Shaman en utilisant le nom que j'avais entendu de la bouche de Tunkuruchu Iki :

- Xaman Ek ! Les prêtres sont ici. Si tu as quelque chose à leur dire, dis-le maintenant !

Je n'eus aucune autre réponse que celles des prêtres Mayas qui criaient au sacrilège devant mon interférence : j’avais osé interrompre le prêtre de la Croix dans son débit de paroles. Je vis la douleur dans le regard de Saul me suppliant de me rasseoir et de ne plus rien dire.  Je voulais tellement qu’ils comprennent que je n'étais pas leur ennemi ! 

 

Ceiba par CM Sims260ANS126DSCN7336 par David Ducoin

Mayan ceremony par susannah78
Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México. Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México. Pacheco Mural: Subjugation of the Maya par cpence Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México. Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.

Fernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México. Pacheco Mural Detail - The West par LemurlingFernando Castro Pacheco (Mérida, Yuc. 1918 - ). Mural en el Palacio de Gobieno, Mérida, Yucatán, México.
Roxanne 165 par roxannesmee

 

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Jeu 26 jan 2012 Aucun commentaire